Philoctète dernière pièce interprêtée par Laurent Terzieff disparu le 2 Juillet 2010

Philoctete - Extrait © Maddy Catteau
Philoctete - Extrait © Maddy Catteau

Voilà, deux ans maintenant que le fou de théâtre qu’était Laurent Terzieff est parti, si son corps a retrouver la poussière, son souvenir est toujours présent, et surtout dans cette dernière pièce dans laquelle il avait jeté toutes ses dernières forces, Philoctète. Il fallait voir arriver un vieille homme vouté au théâtre, puis sur scène le Philoctète fier et rebelle. Il fallait le voir se laisser tomber à terre, se relever. Un autre homme, l’acteur dans la peau de son personnage. Et cependant un être aimable et accueillant qui après la pièce venait voir ses admirateurs et admiratrices surtout, pour leur parler, leur accorder de son temps. Vraiment quelqu’un de bien comme dit la chanson. Une pièce vu six fois je crois,  car autant l’acteur Laurent Terzieff, que le personnage de Philoctète  me plaisait. Philoctète un être rebelle avec un texte que je trouve très très beau. Bref je ne regrette pas. On est allé le voir dans différente ville, à Villeurbanne, à Paris, à Chambéry, à coté de Genève et enfin à La Rochelle. Un peu dingue là puisque le voyage aller, retour fait pendant le weekend, mais La Rochelle est une belle ville. Mais ce sont des bons souvenirs. Seul déception, la fin de cette pièce. Mais je ne dirai pas quelle est la fin, le livret de la pièce coute autour de 10 €, donc on peut faire un petit effort.  Une petite présentation de la pièce que les anciens du Post.fr connaissent déjà, qui retrace l’histoire à travers ses meilleurs passages, bonne lecture.

Présentation de Philoctète par Ulysse

Le vieux et sa vieille grimace la
grimace qui lui est tombée dans les pieds
et qui pue la charogne qui la pue tant
que la vague même se détourne

La traîtrise d’Ulysse, abandonner Philoctète, seul, sur l’île déserte et caillouteuse de Lemnos :

qu’un jour j’ai ordre des chefs laisser le vieux
c’est qu’on n’en pouvait plus nous autres au
camp de l’entendre crier hurler gémir
plaindre son pied puant jusque dans le sommeil


La mission de Néoptolème, fils du grand Achille, présenté par Ulysse:

Mentir tu dois mentir il s’agit
d’attraper l’animal avec un filet de mensonges
l’attraper lui Philoctète et son arc
ce qu’il nous faut c’est son arc l’infaillible
l’arc infaillible la chose prodigieuse
qui tue plus sûrement que la nuit avale le jour


Mais la fougue de Néoptolème ne peut s’accommoder d’une telle mission, lui ce qu’il veut c’est vaincre avec les armes à la main, pas avec des mensonges. La réponse d’Ulysse :

Oui oui j’ai été jeune aussi
tout comme toi la main plus prompte que la bouche
mais crois en mon expérience c’est la parole
la parole pas l’action qui mène le monde


Il ne faut pas oublier cette sentence, sinon on en fera les frais.
Mais Néoptolème n’est toujours pas convaincu et voudrait le convaincre.
La réponse d’Ulysse :

Aucune chance le vieux a la tête taillée
dans le roc on ne raisonne pas un roc
on ne l’aura ni par la raison ni par la force


Et :
Mais le mensonge n’est rien s’il te sauve

Finalement Néoptolème va accepter cette mission. Il attend Philoctète devant sa grotte qui lui sert de repère.
Vient enfin Philoctète qu’il fait semblant de ne pas connaître ce qui provoque cette réaction:

ils ont jeté sur mon cadavre du silence
à poignées tombeau deux fois fermé oui
je meurs vivant d’une deuxième mort
oubli sur oubli meurtre deux fois fait
puisqu’ils ont oublié jusqu’à mon absence

Puis se met en place le filet de mensonge, Néoptolème dit haïr Ulysse car celui-ci lui a volé les armes de son père Achille. Philoctète qui hait aussi Ulysse rentre aussitôt dans le jeux car les ennemis de mes ennemis sont mes amis. Philoctète apprends de la bouche de Néoptolème la morts à Troie de vaillants guerriers de ses amis alors que vivent toujours les guerriers sans honneur :

C’est écœurant menteurs voleurs bandits
ceux-là feront toujours de vieux os
on dirait non ? que les dieux les protègent
et nous autres il faut qu’on les loue les dieux
qu’on les loue qu’on les chante et les vénère
quand ils expédient les justes dans l’Hadès
et font à la fripouille un asile douillet
non mais comment respecter des dieux
qui se font les complices du mal ?

Donc le mensonge consommé, Néoptolème et Philoctète décide de se mettre en route pour la Grèce et le pays de Philoctète alors que dans la réalité, c’est à Troie que Néoptolème conduit Philoctète sur l’ordre d’Ulysse. Mais au moment de partir, la douleur dans le pieds de Philoctète se réveille, l’obligeant à se coucher, puis à être plongé dans un profond sommeil. Avant Philoctète décide de donner son arc magique à Néoptolème :

Tiens prends-le cependant méfie-toi
les dieux sont jaloux il peut te donner
plus de mal que de bien comme il fit à
moi et à celui de qui je l’ai reçu


Puis Philoctète est plongé dans un profond sommeil

Sommeil sommeil qui dénoues les douleurs
et laves l’âme de ses suies
sommeil qui ne connais
ni la souffrance ni la peine
viens à nous douceur secrète
maître des effacements
pose le voile léger sur l’âme
et sur les yeux répands
cette ombre claire
qui guérit

Néoptolème après la joie de la victoire, connaît les doutes du remord. Au réveille de Philoctète, il avoue sa traîtrise, mais sans rendre l’arc :

le remords a mis ses dents dans ta gorge
tu as beau faire il ne te lâchera pas
je crierai à tous ce dont tu fus capable
s’il n’est pas d’oreille humaine pour m’entendre
j’en appellerai aux pierres et au vent
aux ravins aux arbres aux falaises
j’irai jusqu’aux promontoires déserts
et que le bruit de ta honte résonne
à la crête de la plus lointaine vague

Intervient alors Ulysse qui s’aperçoit que Néoptolème flanche. Ulysse tout d’abord essaye de convaincre Philoctète, n’y parvenant pas il se fait le messager des dieux. On sait que cette méthode est largement employée par les intégristes de tout poil. La réponse de Philoctète ne se fait pas attendre :

Ton cynisme décidément
est sans limites
tu mêles trop bien les dieux à ton affaire
ne les charge pas de tes mensonges

Ulysse alors emploie la force. Philoctète répond :

Tu oses m’attacher moi le désarmé
boiteux demi-mort trompé et piégé
comme un gibier une proie sous ta dent
il faut que tu sois le dernier des lâches
pour te faire un bouclier de ce garçon
un innocent qui ne peut qu’obéir
lui est de ma race pas de la tienne
et le voilà perdu devant sa faute
pris de compassion déchiré de remords
je ne m’étonne plus de tes bassesses
toujours à tricoter tes ruses dans l’ombre

On admirera la suffisance d’Ulysse, celle de tout chef d’ailleurs, qui s’est rarement fait dans l’honneur, mais souvent dans les coups bas :

J’aurais beaucoup de choses à lui répondre
mais ce n’est vraiment pas le moment
je ne dirai qu’une seule chose :
je suis l’homme qu’il faut quand il faut
et je sais être juste et bon quand c’est
l’heure je ne suis pas ici pour faire le brave
dans je ne sais quel combat douteux

Mais Néoptolème dont le remord a planté ses dents dans sa gorge, ne donne l’arc, ni à Philoctète, ni à Ulysse. Il essaye de convaincre Philoctète, mais celui-ci lui répond :

Jamais
non jamais
même si je dois me consumer mille ans
sous les foudres de l’Olympe je n’irai pas
qu’ils meurent tous
Troyens Grecs
assiégeants assiégés
ruines sur ruines !

Finalement Néoptolème rendra l’arc à Philoctète et va essayer encore un fois de convaincre Philoctète d’aller à Troie avec son arc. Mais celui-ci est inflexible :

Ma vie ma vie même est un champ de ruine
et je dois choisir entre deux malheurs
ah qu’elle vienne comme j’aimerais ma mort
puisque ma vie est un combat sans armes
je vois bien garçon que tu as raison
je ne doute plus de ton amitié
il faudrait oui céder tu as raison
mais alors dis-moi comment oser
après marcher le front haut dans la lumière ?
à qui oserai je parler sans honte ?
comment après ce qu’ils m’ont fait subir
mêler mes pas aux pas des assassins
eux Ulysse et l’engeance des Atrides
ceux-là qui m’ont tué et retué ?

Alors la fin, on n’a pas le droit de le dire, mais sachez qu’elle me crucifie chaque fois que je la vois. Ma seule consolation c’est de penser que c’est encore une traîtrise d’Ulysse, qui comme à l’accoutumée se sert des dieux pour obtenir ce qu’il veut.

PHILOCTÈTE de Jean-Pierre Siméon (Variation à partir de  Sophocle)
aux éditions « Les Solitaires Intempestifs » (10€)
Mise en scène de Christian Schiaretti
avec la Troupe du Théâtre National Populaire de Villeurbanne
avec Laurent Terzieff dans le rôle de Philoctète

Je conseille fortement la lecture de ce beau texte, je suis loin d’avoir mis tous les meilleurs passages et j’espère que ceux fournis vous donneront l’envie de le lire en entier.

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