Nouvelle loi allemande sur la prostitution

Tandis qu´en France un difficile processus vers la pénalisation des clients de la prostitution est enclenché depuis 2013, et aboutira vraisemblablement en 2016 avec l'adoption définitive de la loi déjà votée par l'assemblée nationale, l'Allemagne s'évertue à modifier une législation qui a fait d'elle la plaque tournante des trafics de femmes en Europe depuis 2002. A cette date en effet l'Allemagne a rendu plus facile l'exercice de la prostitution en supprimant le délit d'aide à la prostitution d'autrui, et en supprimant la caractéristique "contraire aux
bonnes moeurs" dont la prostitution était affublée jusque là.
La plupart des prostituées allemandes auxquelles cette loi était destinée en tout premier lieu ont alors cessé de se prostituer. Elles avaient une autre stratégie de sortie de la  pauvreté, car au même moment étaient votées en Allemagne les lois "Hartz" qui modifiaient les conditions d'affectation du revenu minimum. Celui-ci était versé auparavant par les services sociaux, ce qui imposait des démarches auprès d'un organisme uniquement
dédié aux personnes sans revenus, et était vécu comme stigmatisant. A partir de 2002 les agences pour l'emploi qui versaient les allocations chômage sont devenues compétentes pour les revenus minima versés d'une part aux chômeurs allocataires depuis plus de six mois, et d'autre part à toute personne sans revenu. Ainsi les personnes prostituées pouvaient s'inscrire au chômage, ce qui est beaucoup moins stigmatisant que d'avoir
recours aux services sociaux. Des milliers de femmes sont alors sorties de la prostitution, étant allemandes, et capable de faire les démarches en vue d'obtenir le revenu minimum auquel elles avaient droit, elles ont préféré cette solution pour sortir de la pauvreté à la prostitution.
La prostitution n'a pas diminué pour autant.
Les tenanciers de bordels profitant à la fois de la décriminilisation de leur activité et de la libre circulation des biens et des personnes en Europe ont fait venir de toutes les nations anciennement soviétiques des femmes dont le niveau de vie était très bas pour les exploiter dans leurs établissements. Le moteur de cette évolution est la demande constante de services sexuels émanants des clients allemands et frontaliers. La facilité
avec laquelle on y a accès en Allemagne tranche avec les politiques des pays voisins où le proxénétisme est interdit.
Des Polonaises, des Tchèques et des Russes ont constitué alors la majorité des femmes exploitées dans la prostitution en Allemagne et depuis 2007 ce sont les Bulgares et les Roumaines.
Ces femmes ont selon la loi de 2002 droit à une couverture sociale mais la plupart ne sont pas déclarées comme salariées de l'établissement où elles travaillent, elles sont locataires d'une chambre. Le propriétaire se dégage ainsi de toute responsabilité d'employeur. La plupart des femmes n'ont aucune couverture sociale dans leur propre pays, car analphabètes et faisant partie de populations discriminées.
Elles sont si peu expérimentées qu'elles doivent se faire initier par leurs voisines et "collègues" aux pratiques demandées par les clients, dont elles n'ont souvent pas entendu parler avant d'arriver en Allemagne. Beaucoup ignorent les risques de maladies sexuellement transmissibles et les moyens de s'en protéger, n'ont pas de contraception et quand elles se retrouvent enceintes retournent dans leur pays pour y avorter. Lorsqu'elles reviennent elles ont souvent dans leurs bagages des anti- dépresseurs achetés sur place car ils sont là-bas vendus sans prescription, beaucoup moins chers qu'en Allemagne et elles en usent abondamment. Souvent cousines, soeurs ou amies leur demandent leur aide pour émigrer à leur tour et elles les présentent au tenancier du bordel, trop content de cet afflux de "chair fraiche" (traduction littérale de l'Allemand "Frischfleisch" effectivement employé par les propriétaires de bordels).
Lors de l'entrée de la Roumanie et de la Bulgarie dans l'UE ces états ont du remplir les critères budgétaires que les instances européennes leur ont imposés. En revanche aucun critère social ne leur a été imposé, les filles sont toujours aussi peu scolarisées, les rroms toujours aussi discriminés, le système social toujours aussi sous- développé. La protection des mineurEs en particulier reste balbutiante. Conséquence de l'entrée dans la communauté européenne, les services publics ont été réduits et rationalisés, l'accés aux services essentiels comme l'éducation et la santé est devenu difficile et cher, le chômage a augmenté.
La plupart des femmes prostituées sont issues de familles dysfonctionnelles et ont été abusées dans leur enfance, elles n'ont pas suffisamment d'estime d'elles-mêmes et ne savent exister en tant que femmes que sous la forme hypersexualisée que les clients, les proxénètes et la société en général attendent d'elles dans la prostitution. Les premiers abuseurs sont essentiels dans la biographie d'une prostituée. Intervenant très tôt dans
l'enfance, souvent avant la puberté, ils influencent durablement la constitution de la personnalité de la jeune fille et son rapport à elle- même. Souvent, au cours d'une adolescence difficile, une jeune fille fait appel à celui ou à l'un de ceux qui l'ont initiée sexuellement, croyant pouvoir faire confiance à un homme qui l'a considérée en premier comme une femme, éludant ou ignorant le fait que c'était une relation abusive. Il n'est pas rare que ce soit justement cet homme qui lui impose des rapports monnayés, la confortant dans l'identité d'objet sexuel à la disposition des hommes qu'elle est en train de se construire. Le fantasme de l'indépendance financière réelle ou rêvée est extrêmement puissant sur l'imagination de jeunes filles issues de milieus défavorisés. L'émigration vers l'Europe de l'Ouest, souvent présentée comme l'eldorado dans les pays post-communistes permet à la fois d'échapper au contrôle social de la communauité d'origine, et de s'approprier un mode de vie considéré comme idéal.
Effectivement la différence de niveau de vie est criante. Les bordels allemands n'ont que des chambres exigues et sous équipées mais comparées aux conditions de vie en Roumanie dans les quartiers pauvres où le plus souvent les logements n'ont ni eau ni éléctricité et ressemblent plus à des bidonvilles qu'à des logements, ces chambres représentent un luxe. Contrairement aux (rares) prostituées allemandes ou immigrées de
longue date, les jeunes Roumaines vivent dans la pièce où elles se prostituent, elles n'ont pas d'autre logement.
La réalité de la vie dans la prostitution non plus comme activité exceptionnelle pour se financer un "extra" mais comme une nécessité vitale pour payer le logement, rembourser le prix du trajet (souvent payé par le proxénète ou un de ses intermédiaires) est un choc pour ces jeunes filles. Elles sont aussitôt après leur arrivée en Allemagne confrontées àdes clients qui ne parlent qu'Allemand, Anglais ou Turc, langues qu'elles ne  comprennent pas. Ils sont alors en position de force pour leur imposer des pratiques qu'elles ne connaissent pas et qu'elles ne peuvent refuser. La violence est omni-présente, les clients s'en vantent entre eux sur les forums internet où ils peuvent remplir à chaque visite de bordel le "livre d'or" virtuel du bordel, mis à leur disposition (le plus souvent avec un code).
Depuis 2012, alerté par quelques groupes féministes et à la suite de certains scandales, la politique s'est emparé du problème de la prostitution et annoncé la remise à plat de tout le dispositif légal. Dans le même temps des approches dites "nordiques" du problème étaient de plus en plus connues en Europe et la France commençait, sous l'impulsion de groupes féministes abolitionnistes à envisager la pénalisation des clients de la prostitution, en plus de la pénalisation du proxénétisme, déjà en place depuis longtemps.
De nombreux débats télévisés ont alors permis la mise en scène de prostituées heureuses, exerçant leur "profession" en toute liberté, organisées en syndicat du travail du sexe, ne connaissant aucun proxénète et se targuant d'un niveau de vie élevé. Ces manipulations de l'opinion sont naturellement très suivies. Le libre choix est un élément narratif décisif dans leurs discours, dominant à la fois leur représentation de l'entrée dans
la prostitution et la vie à long terme dans le système prostitutionnel. Le libre choix en matière de vie sexuelle est un argument de poids. Il n'y a pas de domaine où la liberté et l'autonomie de décision soient ressenties comme si précieuses que le domaine de la sexualité. Avoir le choix de se prostituer est devenu dans leur discours un droit essentiel de tout être humain, une liberté à défendre, un domaine d'exercice des droits individuels
fondamentaux. Il n'y a pas qu'en Allemagne que des associations de travailleuses/eurs du sexe se soient manifestées en opposition au modèle nordique, mais c'est en Allemagne que leur discours contraste le plus avec les réalités observables.
Certaines organisations caritatives qui viennent en aide aux prostituées de base rencontrées dans la rue sont bien placées pour en dénoncer la partialité et la malhonnêteté. Cependant dans l'opinion publique et dans la plupart des associations venant en aide aux prostituées le mythe du libre choix continue à faire ses ravages et nuit à la compréhension des impératifs économiques des populations pauvres des franges de l'Europe, frappe de nullité les avertissements du corps médical sur les conséquences dramatiques des abus sexuels dans l'enfance, et silencie le cri de détresse de milliers de femmes pauvres exploitées sexuellement par des hommes riches.
La situation peut encore empirer : Le projet de loi allemand censé réguler la prostitution est une catastrophe. Beaucoup d'abolitionnistes allemandes sont très inquiètes mais se raccrochent à de quelques petites avancées pour les femmes qui pourraient éventuellement en découler et ne voient pas l'énorme potentiel de retour en arrière qu'il contient. Il a deux volets: le premier concerne les prostituées, le deuxième les
bordels et les trafiquants. Le projet de loi prévoit en effet l'enregistrement obligatoire des prostituées sur un registre dont on ne sait pas encore quelle administration le tiendra. Les femmes ne seront pas tenues de signaler chaque changement de localité et cette inscription n'est à renouveler que tous les 2 ans. De plus les femmes voulant se prostituer en Allemagne devront consulter un professionnel de la santé et se faire conseiller (sans obligation d'examen médical) tous les ans si elles ont moins de 21 ans et tous les 2 ans après. Il n'est pas question d'exclure le proxénète ou toute personne accompagnant la femme lors de ces démarches administratives ni même lors de la consultation, ce n'est qu'une option, dont on se demande qui la choisira et avec quelles ressources elle pourra être mise en oeuvre. Ce serait déjà extraordinaire que les 400 000 prostituées que
l'Allemagne estime qu' elle a sur son sol voient un médecin dans les 6 mois qui suivent le vote de la loi, comme ce projet le prévoit. Il y a une très grande pénurie de médecins partout.
Le deuxième volet concerne les propriétaires de bordels. Il prévoit une déclaration auprès de la chambre de commerce qui délivrera une autorisation d'exercer "les activités facilitant l'exercice de la prostitution" renouvelable tous les 3 ans. Cette autorisation d'exercer sera
soumise à des conditions: casier judiciaire, sécurité des lieux... une sorte de label d'état sera donc accordé aux tenanciers de bordels.
Mais il y a plus grave. L'administration sera débordée par les demandes, et ne pourra pas délivrer rapidement les autorisations d'exercer. Le projet prévoit donc que si la demande ne reçoit pas de réponse dans les six mois, l'autorisation est considérée comme
automatiquement acquise.
Cet aspect de la loi rend toute conversion au nordic model impossible.
Déjà on est dans la situation où les tenanciers de bordels ne commettent plus d' "atteinte aux bonnes moeurs" (depuis 2002) et si en plus ils reçoivent une caution officielle d'être des établissements sécurisés et fonctionnant sous licence, ils seront quasiment inattaquables. Or évidemment ils ont besoin de la traite et importent des femmes par les réseaux maffieux. Mais tout cela sera blanchi.
La pénalisation des clients en Allemagne est frappée par une sorte d'interdit de penser. On ne peut même pas l'évoquer sans passer pour une handicapée mentale ou au mieux pour une personne sous-informée. Les consultations d'expertEs qui se sont succédées auprès du gouvernement depuis 2013 ont toutes conclu à l'impossibilité de pénaliser les clients, elles étaient toutes constituées majoritairement de personnes liées à
l'industrie du sexe. Les syndicats de prostituées ne représentent que les prostituées ayant assez bien réussi pour pouvoir en exploiter d'autres. Celles qui louent leur studios à de jeunes étrangères et prennent un ou deux clients par semaine. L'immense majorité des
prostituées n'est pas représentée, ne parle pas allemand, ne s'identifie pas à cette activité, préfère souffrir en silence que de s'organiser en tant que prostituée pour se défendre, pour éviter d'être stigmatisée. Le projet de loi ne les protègera pas. Mais la minorité visible des
travailleuses/rs du sexe organiséEs en syndicat n'est pas contente non plus. L'inscription nominative des prostituées les inquiète et ne permettra pas, selon elles d'identifier lesvictimes de la traite, ni de leur venir en aide. En revanche elles/ils se réjouissent de l'autorisation d'exercer des bordels, qui éliminera la concurrence déloyale des petits établissements obsolètes qui ne rempliront pas facilement les critères.
La loi est en contradiction complète avec le rapport Honeyball. Personne ne s'en émeut. Le spectre de l'atteinte à la liberté de moeurs flotte encore sur la prostitution: beaucoup croient de bonne foi que si l'Allemagne légifère contre l'achat de sexe elle trahira sa tradition d'avant garde de la libération sexuelle, où l'homosexualité a été dépénalisée et reconnue longtemps avant les autres pays, où le libertinage est mieux accepté dans la société qu'ailleurs, comme si ça avait un rapport avec l'exploitation sexuelle. Les abolitionnistes allemandes sont combattives mais devant tant d'ignorance et d'incompréhension de la part de la classe politique, parfois découragées.

Une nouvelle association « Sisters » vient de se créer, faisant acte de l'incapacité des dispositifs légaux actuels et à venir à aider les femmes à quitter la prostitution. Cette association a pour but de créer des sratégies de sortie, de soutenir les femmes isolées et de les informer sur leurs droits. Les fondatrices sont aussi conscientes du caractère marginal de leur position et ont aussi pour objectif de faire prendre conscience à l'opinion
publique de la réalité de la prostitution.
http://sisters-ev.de/

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.