Lettre de 16 salariés de la Fondation Bemberg

Lettre de 16 salariés de la Fondation Bemberg qui sont concernés par un plan social avec comme 2 seules alternatives : soit une rupture conventionnelle collective, soit, à défaut, le licenciement économique. Plan social qui s'inscrit dans une logique de restructuration du musée avec la mise en chantier de celui-ci dans le meilleur des cas à compter de l'automne 2020.

Lettre ouverte du collectif des salariés de la Fondation Bemberg,
musée privé à Toulouse, informant de leur situation dramatique et inquiétante


Nous, les 16 salariés de la Fondation Bemberg, réunis en collectif, nous permettons de publier cette lettre ouverte pour faire part de la situation dramatique et inquiétante dans laquelle nous nous trouvons depuis le 19 mai 2020, date à laquelle la Fondation Bemberg, notre employeur, par le biais de son directeur, Monsieur Philippe Cros, nous a informés qu’elle comptait se séparer de 3/4 de ses salariés.
Cette décision s’inscrit dans une logique de restructuration du musée avec la mise en chantier de celui-ci dans le meilleur des cas à compter de l’automne 2020. Travaux qui entraîneront donc la fermeture totale du musée pour une réouverture sine die.

« Nous ? » Nous sommes les 16 salariés qui, sur les 20 au total qu’emploie la Fondation Bemberg, sont concernés par un plan social qui ne veut pas dire son nom et que la Fondation Bemberg essaie de cacher au plus grand nombre, notamment à la presse spécialisée, aux médias en général, mais également aux visiteurs.
Nous avons des profils différents. L’on retrouve parmi nous des Guides-conférenciers, des surveillants de salles, des chefs d’équipe, des chargés d’accueil. Comme vous pouvez ainsi vous en rendre compte, c’est toute l’ossature qui permet à notre musée de fonctionner correctement et de répondre à sa mission de service public qui est dramatiquement touchée par ce plan social.

Dans le cadre de ce plan social, la Fondation Bemberg ne nous offre que 2 alternatives, à savoir : soit une rupture conventionnelle collective qui a sa préférence et qu’elle nous pousse à signer, soit, à défaut, un licenciement économique.
A aucun moment, cependant, d’autres options qui nous nous paraissaient évidentes, faciles à mettre en place et qui ont fait leur preuve dans d’autres structures (nous pouvons citer les exemples du musée Ingres à Montauban, du musée Cernuschi à Paris et du musée d’art
moderne de Ceret... ) ont été envisagées voire proposées pour éviter le licenciement : musée hors les murs, panachage de formation, modification des fiches de postes, hébergement temporaire dans d’autres locaux, missions de réflexion sur la nouvelle muséologie, travaux par
tranches, visites virtuelles, réalisation de Mooc, travail auprès des scolaires, travaux d’inventaire...
Selon le directeur de la Fondation, aucune autre alternative n’était envisageable car « le musée va devenir une « coquille vide », ». Expression cynique et inqualifiable, sans considération non seulement pour ce lieu emblématique mais également pour celles et ceux qui donnent vie à cette institution et qui contribuent au rayonnement culturel de Toulouse.

Nous vous laissons imaginer dans quel état d’esprit nous sommes depuis cette annonce que nous avons tous, sans exceptions, reçue comme un coup de massue. Facteur aggravant la situation, la sentence ainsi formulée est intervenue une semaine seulement après la fin du confinement. Elle est d’autant plus brutale, tant sur le plan émotionnel que sur le plan psychologique, que, jusqu’à présent, lorsque nous interrogions notre direction sur notre statut pendant les travaux, il nous était invariablement répondu que nous serions en chômage technique. Brutalité encore dans la forme de la présentation de ce plan social puisque la Fondation Bemberg nous imposait un timing très contraint, souhaitant ouvertement la clôture de la procédure au plus tard le 31 juillet !

Dans ce temps qui nous était imparti, nous avons de haute lutte réussi à ramener notre employeur à plus de mesure. Nous avons demandé la tenue d’une nouvelle réunion collective, en présence cette fois-ci de Monsieur Alfred Pacquement, Président de la Fondation Bemberg depuis 2017. Cette réunion s’est déroulée le 25 juin 2020, jour de l’inauguration de la nouvelle exposition du musée.
Durant sa prise de parole, Monsieur Pacquement nous a expliqué qu’il était élu depuis 3 ans à la présidence du Conseil d’Administration du musée et que le projet de mise en chantier était antérieur à son élection.
Mais à aucun moment durant cette prise de parole d’une durée très courte, il a montré une quelconque empathie à notre égard. Il a préféré laisser la parole à Monsieur Philippe Cros, directeur de la Fondation. Celui-ci nous a expliqué une nouvelle fois les raisons, qui, selon lui, justifient la position de la Fondation et visant à se séparer de plus de 75 % de ses salariés, dont certains ont 25 ans d’ancienneté.

Lors de cette réunion et devant les nombreuses questions des salariés, Monsieur Cros s’était engagé sur plusieurs points, notamment sur la promesse ferme de réembauche sans conditions de tous les salariés, et nous avait affirmé que tout était négociable dans le cadre de l’accord d’entreprise portant mise en oeuvre d’une rupture conventionnelle collective. Engagements qu’il a tenus en présence de deux personnes assermentées, mis par écrit, datés et signés et qui tiennent lieu de procès-verbal.

Cependant, le 1er septembre 2020, suite aux entrevues et aux échanges que Monsieur Cros a eus avec le cabinet d’avocats de la Fondation relatifs aux propositions que nous avons faites, notre avocat nous informe que Monsieur Cros rejette toutes propositions venant de notre part.
En d’autres termes, la Fondation a fait une proposition de rédaction qui est « à prendre ou à laisser ». Curieuse façon d’envisager la négociation et le dialogue ! De surcroît il s’agit d’une violation manifeste des engagements pris puisque le contenu de la proposition de la Fondation n’est pas conforme aux garanties apportées lors de la réunion du 25 juin dernier. En d’autres termes, la Fondation propose de façon unilatérale, et refuse de facto toutes négociations allant dans le sens d’une rupture conventionnelle collective apaisée lui préférant selon toute vraisemblance le licenciement économique.

Le 2 septembre, nous avons adressé à notre direction un courrier dans lequel nous demandions la tenue d’une nouvelle réunion. Cette réunion nous paraissait plus que nécessaire car nous avons des questions qui, à l’heure où nous écrivons, sont toujours sans réponses. Comment comprendre qu’une institution comme la Fondation Bemberg puisse licencier 3/4 de ses salariés tout en investissant dans des travaux très onéreux (plusieurs millions d’euros) ? Comment comprendre et expliquer que 16 salariés vont se retrouver au chômage alors que la Fondation ne semble pas manquer d’argent et que, sur les cinq dernières années, elle a eu une politique d’acquisition de tableaux plus que frénétique ? Acquisitions régulières pour des montants considérables, parfois à 7 chiffres. Ces questions témoignent de notre incompréhension qui est d’autant plus grande que les seuls frais d’adjudication de la dernière grande oeuvre achetée par la fondation en mars 2020 couvrent un an de maintien des salaires !!

Nous avons également écrit au maire de Toulouse, au préfet de la Haute-Garonne et au Directeur régional des Affaires culturelles (DRAC) de la région qui sont membres du conseil d’administration de la Fondation Bemberg. Nous n’avons reçu aucune réponse de leur part non plus. Ce silence nous interpelle et nous laisse à penser qu’ils cautionnent les agissements de la Direction et la destruction de 75% des effectifs.

Nous avons été patients jusqu’à présent et avons attendu avant de publier notre lettre. Mais, eu égard à la position ferme de notre direction et à la situation qui devient de plus en plus difficile, nous n’avons plus d’autre choix que de réagir et de porter à la connaissance de tous,
visiteurs, élus, administration et milieu culturel, grand public, le triste et sombre envers du décor qui s’est installé dans ce haut lieu de la culture toulousaine, française et internationale qu’est la Fondation Bemberg.

Nous espérons et souhaitons que notre cri d’alerte sera entendu !

Toulouse, le 16 septembre 2020
Le collectif des salariés de la Fondation Bemberg
collectifbemberg@gmail.com

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