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Billet de blog 21 décembre 2025

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La hiérarchie des colères : qui a le droit de se révolter en France ?

Ce matin, une remarque m'a traversé l’esprit et le cœur . Une de ces vérités simples qui disent tout, mieux que les longs discours. La différence de traitement entre les agriculteurs et d'autres colères est un miroir tendu à notre société.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ce matin, une remarque m'a traversé l’esprit et le cœur .  Une de ces vérités simples qui disent tout, mieux que les longs discours.

"Les agriculteurs bloquent les routes, les autoroutes, et je n’entends pas les médias interviewer des gens qui se sentent 'pris en otage'. Au contraire, je n’entends que des gens bloqués… mais qui soutiennent les agriculteurs. Comme quoi, quand un agriculteur te bloque, tu te sens libre. C’est ce qu’on appelle le blocage qui ne bloque pas." 

Cette différence de traitement est un miroir tendu à notre société.

Un miroir qui reflète ses priorités, ses hypocrisies, et ses inégalités.

Un agriculteur qui bloque une route ?

"C’est la survie de nos campagnes qui est en jeu !"

On patiente. On soutient. On compatit.

Un gilet jaune qui bloque un rond-point ?

"C’est le désordre ! Ce sont des casseurs !"

On s’indigne. On réprime. On méprise .

L’agriculteur, il incarne un héritage, une tradition.

Le gilet jaune, lui, n’incarne que sa propre détresse – et ça, visiblement, ça compte moins.

Les agriculteurs sont perçus comme les protecteurs d’un patrimoine commun.

Leur lutte est noble, légitime, presque sacrée.

 Leur blocage est un "mal nécessaire", un sacrifice pour le bien de tous.

Les Gilets jaunes étaient vus comme des perturbateurs de l’ordre établi.

 Leur lutte était égoïste, désordonnée, dérangeante.

 Leur blocage était une "atteinte à la liberté" – celle des autres, bien sûr.

La survie des agriculteurs ?

C’est la survie de la France rurale, de son indépendance alimentaire, de ses paysages.

Tout le monde comprend.

La survie des Gilets jaunes ?

C’était la survie des "invisibles", des smicards, des précaires, des laissés-pour-compte.

 Ça, ça gênait.

Parce que reconnaître leur détresse, c’était reconnaître que le système était brisé.

Et ça, personne n’en voulait.

La vraie question : qui a le droit de crier sa colère ?

En France, toutes les colères ne se valent pas.

Celle des agriculteurs est entendue, parce qu’elle touche à l’identité nationale, à la fierté du terroir, à la peur de perdre ce qui nous définit.

Celle des Gilets jaunes a été étouffée, parce qu’elle remettait en cause l’ordre des choses, parce qu’elle venait d’en bas, parce qu’elle était trop bruyante, trop gênante, trop vraie.

Cette différence de traitement pose une question fondamentale :

Pourquoi la détresse des uns nous touche-t-elle plus que celle des autres ?

Parce que les agriculteurs sont des "héritiers" (de la terre, des traditions) ?

Parce que les Gilets jaunes étaient des "sans-part" (sans lobby, sans relais, sans légitimité médiatique) ?

Si cette crise nous apprend une chose, c’est que la légitimité d’une lutte ne devrait pas dépendre de qui la porte, mais de sa justesse.

Les agriculteurs méritent notre soutien. Leur combat est vital.

Mais les Gilets jaunes le méritaient tout autant, leur combat était tout aussi vital – simplement, il dérangeait plus.

Il est temps de cesser cette hiérarchie des colères.

Il est temps d’écouter celles et ceux qu’on a trop longtemps ignorés.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.