De la nécessité des fêtes libres au sein des sociétés contemporaines

Une fête est un excès permis, voire ordonné. Gaston Bachelard

Commençons par un fait : saviez vous qu'à l'époque de l'antiquité Romaine, lors du solstice d'Hiver, tout un chacun contribuait à organiser de grandes réjouissances populaires qui s'étendaient sur trois jours complets - nuits comprises ? Les Saturnales, comme on les appelle, n'étaient pas que de simples vitrines artistiques mais de véritables chambardements sociaux, dont l'effet le plus remarquable était d'annihiler pour un temps la hiérarchie sociale et les moeurs conventionnelles de la société romaine. On y cessait le travail, on organisait de somptueux repas, on y offrait des cadeaux ; des ornements et des petites figurines étaient suspendus aux maisons et aux chapelles des carrefours, et les esclaves y étaient libres. Ces derniers avaient enfin droit, moyennant tirage au sort, d'agir sans contrainte, de critiquer les défauts de leurs maîtres, de jouer contre eux, et même de se faire servir par eux. Les écoles étaient en vacances, et les tribunaux fermés. Pour célébrer Saturne, le dieu de l'Agriculture, tout le monde se faisait un devoir d'être joyeux. Aujourd'hui, cachées au fond des précieuses galettes, nous en avons quelques restes : c'est bien lors de l'épiphanie que nous couronnons le "Roi de la fête" au hasard de la fève, et que, métaphoriquement, on renverse encore de nos jours un ordre social, le temps d'une soirée. 

Ce n'est pas non plus un hasard si les Carnaval et leurs Mardi Gras, de La Nouvelle-Orléans à Rio de Janeiro, ont gardé la coutume qui veut que l'on y porte un masque et que l'on s'y travestisse. Les chants et autres célébrations s'y font dans un dénuement et une libération des moeurs que la vie de tous les jours ne semble pas permettre. On y danse fiévreusement sur une musique forte et rythmique, on y mange royalement, des bals nocturnes y sont organisés, on y jette des perles aux inconnus, et l'on y brûle parfois une effigie de roi, comme si l'on voulait échapper à son quotidien et à sa condition, l'espace d'un instant, pour mieux y retourner par la suite.

Il convient aussi de souligner les nettes similitudes périodiques entre les différentes fêtes de par le monde, qui tombent étonnamment souvent sur des dates importantes des calendriers agricoles. Les égyptiens fêtaient la nouvelle année lors du solstice d'été.  Noël, ou Yule pour son ancêtre germano-scandinave, est une fête de solstice d'hiver. Les mouvements druidiques célébraient assidûment chaque solstice et chaque équinoxe, qui symbolisaient pour eux l'arrêt ou la reprise de la chasse, des conquêtes guerrières, des changements de climat et de comportements. Ces rassemblement étaient souvent l'occasion de célébrer des mariages attendus, de régler des conflits, de fêter les greniers de réserve agricole enfin pleins. On y lâchait les chiens. L'alcool y coulait à flot. 

En Angleterre, Stonehenge, ce monument mégalithique dont la fonction fait encore débat aujourd'hui, fascine les archéo-acousticiens. De récentes recherches et reconstitutions ont permis d'établir de façon très précise que le monument peut-être vu comme un amplificateur sonore ancestral, et qu'il amplifiait le vent et les sons qui s'y engouffraient, dans un vrombissement mystique aux tonalités très basses. Mais c'est surtout son architecture qui pose question : en plus d'être conçu en fonction des solstices, le bâtiment ne laissait échapper ses basses fréquences qu'en des directions bien précises : ceux des villages voisins. Aujourd'hui ces recherches confortent la probabilité que l'une des fonctions de l'édifice soit d'être le théâtre de fêtes rituelles sacrées célébrant le retour du soleil...

Le solstice de Stonehenge Le solstice de Stonehenge

Et de la même façon, tout au long de l'Histoire, il semble difficile de pas trouver un régime qui n'ait pas son sas de décompression sociale, contestataire ou officiel, maîtrisé ou criminalisé. Des premiers tambours tribaux jusqu'aux chants sacrés des chefs amérindiens, il apparaît que le besoin de faire la fête est à l'humain et sa vie en société ce que l'inspiration est à l'expiration : un opposé vital. Allons plus loin : n'y a t-il pas une corrélation évidente entre l'autoritarisme d'un régime et la radicalisation de ses mouvements culturels ? 

Duvignaud disait "La fête est une parenthèse au règne de la nécessité", et s'appuyant sur Rousseau, il prit soin de dissocier deux tendances précises au sein d'un cadre festif : celle du spectacle, de la "pseudo-festivité", où tout est codifié et enclavé, et celle de la fête, où la spontanéité et la diversité sont les valeurs prédominantes. Aujourd'hui, cette dichotomie nette se transforme à mon sens en une opposition plus moderne : celle de la sécurisation et de la monétisation (spectacle), et celle de la revendication et de l'implication (fête). De nos jours, la possibilité d'implication des individus au sein des cadres festifs modernes est broyée par le tout-sécuritaire et l'infantilisation aliénante des participants, et la place laissée au public est bien souvent celle du pantin à portefeuille. Très peu de festivals ou de fêtes modernes font de leurs participants des acteurs concrets de leurs événements au même titre que les artistes ou que les techniciens. C'est toute la différence entre un Burning-Man (fête) et un Tomorrowland (spectacle).

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Nombre de festivités anciennes n'avaient pas pour but la contemplation passive d'un cadre artistique, mais cherchaient au contraire à développer un cadre d'émulsion et de partage, voire même de transe, et à se faire l'incubateur de l'alchimie humaine, où tout un chacun pouvait s'exprimer, sous quelque forme que ce soit, à sa pleine volonté. Il n'y a que dans nos société contemporaines, concrètement, où le diktat sécuritaire empêche quiconque le voudrait d'organiser son bal populaire sans que de tortueux dédales institutionnels ou administratifs ne viennent à bout de sa demande. Loin des sentiers tout tracés de la standardisation des structures de divertissement, bien des projets viables se voient refoulés du cadre légal dans un mépris institutionnel évident. Des structures sérieuses voient leurs autorisations rétractées (et non pas refusées) quelques jours avant l'événement, alors que tous les contrats et impératifs de prestataires sont déjà signés. Il n'en faut guère plus pour enrager de nombreux protagonistes du spectacle et favoriser l'apparition d'une clandestinité pour les fêtes les plus méprisées par les pouvoir publics, qui, quoi qu'il en soit, auront lieu envers et contre tout. Et ce malgré l'appel des forces de l'ordre aux dénonciations...

Au même titre que les drogues et la prostitution, l'interdiction de la fête libre est un non-sens qui ne conduira jamais ses acteurs à arrêter. La prohibition ne mène qu'à une évidente marginalisation et donc à l'isolement des protagonistes. Cet isolement, s'il faut encore l'expliquer, empêche toute veille sanitaire, toute influence et tout positionnement public. C'est exactement ce qu'il s'est passé sur le quai Wilson, à Nantes, le 21 juin 2019, lorsqu'au moins quatorze personnes sont tombées dans la Loire suite à une charge policière visant à mettre fin à des festivités techno qui refusaient de s'arrêter.  Il reste étonnant de constater que les pouvoirs publics, là où sont refusées toute l'année tant de demandes réfléchies et légales, acceptent que des centaines de fêtards dansent sans la moindre barrière à quelques mètres d'un fleuve au courant mortel. Certains y voient une volonté d'écartement de la part des pouvoirs publics en raison du caractère indéfendable d'une politique prohibitive le jour de la fête de la musique, pourtant ces derniers rappellent que des secouristes avaient été placé pour repêcher les malheureux fêtards tombés malgré eux... sans que cela ne suffise à éviter le pire. Un jeune homme, Steve Maia Caniço, y est décédé suite à une intervention houleuse de la police. 

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"Prenez moi ce bout de quai que je ne saurai voir"

Car si la fête est un besoin primaire à l'homme, des fest-noz jusqu'aux bals populaires, les institutions continuent de traiter la musique électronique comme une véritable pestiférée indigne d'un cadre bon-enfant et de tout sérieux organisationnel - comme d'autres cultures, aujourd'hui acceptées par tous, furent diabolisées en leurs temps. Pourtant, loin des spectacles unilatéraux, éloignée des surmonétisations, le mouvement techno permet en fait à tout un chacun de danser gratuitement dans la plus grande des libertés, et se revendique comme une culture à part entière, avec ses codes, ses instruments, ses innovations, ses limites, et ses dangers. Ses acteurs demandent à ce que leur interlocuteur soit désormais le ministère de la culture et non plus celui de l'intérieur, car faire danser n'est pas un crime.  Malgré cela, dédaignant d'un mouvement cynique - insistons sur ce terme - toute logique d'accompagnement ou de régulation, les pouvoirs publics s'étonnent ironiquement de le voir devenir un mouvement contestataire et revendicatif, tout en le rentabilisant incontestablement.

Pourtant, les amateurs de techno semblent loin d'être terroristes, bien au contraire. Comme leurs ancêtre avant eux, ils ne demandent qu'à développer et célébrer librement le vivre-ensemble aidés des basses fréquences de leurs instruments - l'un de leur style se nomme la tribe, la tribu, c'est dire... Pour qui la connait, en plus d'être un milieu de passionnés libertaires, la fête libre apparaît comme l'inexorable vecteur d'un lien social très puissant, génératrice de réflexions et d'actions communes. Des compétences s'y créent, des arts s'y apprennent, des vocations y naissent. Et, pèle-mêle, s'y recherchent le rapport de l'humain à la nature et aux éléments (terrain libre et souvent sauvage), l'appartenance à un groupe dont les comportements globaux peuvent être dévastateurs et donc à la conscientisation de l'autogestion, la concrétisation de la solidarité face aux notions de sécurité générale... et tout ce que l'inconscient collectif y amènera. 

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La criminalisation de ces mouvements n'amène qu'à leurs radicalisations et à leur clandestinité - voire directement à leur exploitation. Il est grand temps de favoriser un développement de terres de libertés artistiques sans que le coupe gorge de la répression ne menace de s'abattre sur les concernés dans une disproportion inquiétante. Il n'est plus possible, dans un monde progressiste tel que nous le revendiquons, de voir une culture naissante et subversive traitée comme de la déviance, jugée comme autre chose qu'un mouvement artistique à part entière, tant ce nouveau cadre comporte d'horizons intéressants pour l'avenir du vivre-ensemble. Qu'on laisse enfin à chacun la possibilité d'être acteur de sa fête, que ses protagonistes puissent s'y exprimer et s'y retrouver loin des spectacles et de leurs codes aliénants : et qu'enfin la fête libre soit reconnue comme ce qu'elle est : un formidable vecteur de rassemblement et de conscientisation globale.

Et qu'enfin les charges policières abusives, les lourdes condamnations judiciaires, la marginalisation et les difficultés sanitaires ne soient plus qu'un très mauvais souvenir. 

Laissons-nous des Stonehenges.

A Steve et à tous les autres
Un fêtard citoyen

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