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Ben MOUBAMBA

Docteur en philosophie (Université de Reims) ; Docteur en sciences politiques (EHESS - Paris).

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Billet de blog 17 juin 2013

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Gabon / Le crime rituel, au-delà du sacrifice… la douleur des victimes

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Par Joel Mbiamany-N'tchoreret· 

Le 15 avril 2013, quatre jours après la marche contre les crimes rituels…une journée très sombre. Les nuages qui flottent au-dessus des toits des maisons cachent la lumière du soleil. Il fait sombre. Il est midi, on se croirait être dans le début de la nuit. Le bruit des gouttes de pluie qui frappent le toit de la maison ressemble à un chant de chorale dans une messe mortuaire. Il pénètre les âmes et rend sourds les gens qui se dissimulent dans les maisons comme habitées par une crainte. Dans le quartier du PK9 à Libreville, l’atmosphère qui se dégage des rues, du voisinage étouffe toutes les joies dans les cœurs des habitants. L’hyène de la mort plane. La journée sombre qui semble porter le manteau de la mort fait craindre le pire. Cette atmosphère est palpable chez madame Natalie Mboumba, une jeune dame dans la trentaine. Elle attend patiemment le retour de sa fille qui travaille dans un restaurant au bord de mer. Elle n’est pas rentrée hier soir. Peut-être qu'elle a passé la nuit chez sa meilleure amie. C’est ce qu’elle fait lorsqu’elle est fatiguée et qu'elle ne peut rentrer à la maison. Mais elle prend toujours la peine de téléphoner pour prévenir de son emploi du temps. Sans doute, un problème de réseau l’a empêché de téléphoner, se dit Nathalie. Après l’accident de la route qui lui a volé son mari et ses trois autres enfants et le décès prématuré de ses deux parents, il y a dix ans, Julie s'inquiète de toute absence retard de sa fille. Julie est aujourd'hui le seul être qui anime sa vie. 
Le 15 avril 2013 ressemble étrangement au jour de la mort de son mari et ceux de ses parents. Une journée pluvieuse et maussade qui a fait perdre à Jean-Paul le contrôle du volant causant ainsi l’accident. Le nouveau-né et Jean-Paul avaient une forte ressemblance. Chaque fois qu’elle regardait la face de son fils, elle voyait le visage de son mari qu’elle aimait de tout son cœur. Chaque fois qu’elle caressait son fils, elle ressentait la tendresse et l’amour que Jean-Paul avait envers elle. Julie a une ressemblance encore plus frappante avec son père. En la regardant, Nathalie se console, elle peut apercevoir le sourire de son bien-aimé dans les grimaces de sa fille qui, comme son père, aime faire des blagues. Julie comble le vide laissé par la perte de son époux et de ces autres enfants. Elle est sa cause de vivre, sa raison d’être. Mais ce jour sombre d’avril vient bouleverser sa vie. 
Deux personnes dans leur uniforme d’ambulanciers frappent à sa porte. Nathalie ouvre. En apercevant ces deux individus, elle se doute qu’une triste nouvelle va lui être annoncée. Du coup, elle se retourne pour porte son regard à la pendule fixée au mur derrière. Elle constate qu’il est midi. Julie n’a pas donné des nouvelles de son absence. Sans même que les deux ambulanciers qui ont l’air triste et troublé aient la chance de sortir un mot, elle entre soudainement dans un état de crispation. Une tristesse envahit son esprit, accompagné par un sentiment de vide intérieur qu’elle n’a jamais ressenti la grande douleur vécue il y a quelque dix ans. Elle regarde et lève les mains vers le ciel comme pour implorer sa clémence. Mais la clémence de quoi. Elle qui a déjà perdu tant d’êtres chers a déjà suffisamment donné. Dieu va-t-il lui accabler une énième fois, se demande-t-elle en laissant tomber ses bras le long de son corps amaigri par tant de désolation. Elle a 31 ans, mais elle apparait en avoir le double. Les deux secouristes sont toujours là, dans une posture parfaite comme attendant de transmettre délicatement la douleur dont ils sont porteurs. Nathalie lève la tête et aperçoit l’un des ambulanciers en train de parler. Mais ce qu’il dit n’atteindra pas ses oreilles déconnectées du monde. Elle regarde le deuxième ambulancier, un homme assez jeune, très grand et bien bâti. Son visage long se compose d’une mâchoire très musclée; un nez ovale, des pommettes toniques et des sourcils qui lui donnent l’air sérieux pour son jeune âge. Mais cet homme, si fort et intimidant, a les yeux et des gestes délicats qui laissent apparaitre sa peine pour la dame. Nathalie peut voir la pitié dans les yeux de cet homme. Mais aussitôt, l’ambulancier baisse la tête et regarde au sol évitant le regard de peur de provoquer des pleurs assourdissants. Sans que l’officier ait la chance de terminer son discours, qu’il a sûrement répété plusieurs fois auparavant, Nathalie tend la main pour récupérer la sacoche de sa fille qui se trouvait dans les herbes lorsqu’on a découvert le corps mutilé à quelque vingt mètres de la maison, « …merci… » Marmonne-t-elle une voix camouflée par la douleur en fermant la porte de la maison. Une fois seule dans l'anonymat de sa bicoque, Nathalie laisse inonder ses beaux yeux bruns-noisettes de torrents d'eau. Les émotions fortes qu'elle ressent rendent son corps faible, aspirant toute son énergie. Sentant ses jambes lui abandonner, elle se laisse glisser le long de la porte jusqu'à ce que ses fesses touchent le sol. Les yeux qui avaient repris goût à la vie, sont maintenant remplis d’une grande tristesse. Assise, accablée, Nathalie passe un temps interminable à se remémorer les traits de sa jeune fille de 19 ans qui devait passer le bac dans environ deux mois. La pluie pénible continue. Il fait maintenant nuit. Nathalie est toujours assise sur le plancher. Elle est toute seule au monde. Un homme politique, le ministre du gouvernement a décidé pour sa promotion politique de lui ôter tout goût à la vie, de lui prendre son enfant, son unique enfant, sa seule raison de vivre. Il faut croire qu'il y a dans notre monde des choses plus importantes que d'autres. Que vaut la vie d'une personne innocente quand on veut rouler dans l'une des plus belles voitures du pays.
Assise dans le silence, Nathalie écoute le bruit produit par les gouttes de pluie qui frappent le toit l’une après l’autre, dans une cadence qui rythme les battements du cœur de Nathalie. Elle entend au loin les voix sorties de la télévision restée ouverte. Le chef de l’État parle d’une rencontre avec les responsables des forces de la sécurité du pays. Elle entend des mots qui ne veulent rien dire. Elle change de chaine de télévision et elle entend le ministre de la Justice qui se plaint de la libération de deux présumés criminels rituels de la prison centrale de Libreville. À la fin du journal, l’animateur de l’émission dit que l’émergence fait avancer le pays. Aussitôt ces mots dits, la pluie redouble de puissance, le tonnerre gronde comme pour exprimer les pleurs des sans voix. Tel cet oiseau qui se cache pour mourir, Nathalie se remplit sur elle-même dans le silence des agneaux. Elle se recroqueville dans l’angoisse, dans la peur, dans la colère. Soudain, la plus cesse, le silence de la désolation collective de fait jour dans ce pays qui promettait tant. Que me reste-t-il à espérer de la vie, se demande, Nathalie dans l’anonymat de sa bicoque. 
JMN

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