Ceux qui pensent dans le monde que la « violence en Afrique » en général et les crimes sacrificiels dits rituels au Gabon sont une preuve que les Africains sont des « primates à peine évolués » qui se comportent selon leur nature propre se trompent à plus d’un titre. La violence d’un individu contre sa propre espèce n’est ni une signature animale, ni une spécificité africaine pour dire les choses clairement.
Le ministre délégué à la Fonction publique, Raphaël Ngazouzé,
cité dans une affaire d’assassinat d’un ressortissant camerounais à Ndjolé au Gabon
Pour ne citer que le docteur Freud, le fondateur de la psychanalyse a considéré la sexualité (libido) et l’instinct de conservation comme les deux forces dominantes de l’inconscient psychique. Dans le Moi et le ça, il introduit une nouvelle dichotomie, celle de l’instinct de vie (Eros) et celle de l’instinct de mort. Si l’instinct de vie tend à conserver la matière vivante et à l’agréger en unités toujours plus grandes, le second tend à dissoudre ces unités et à les ramener à leur état primitif, c’est-à-dire à leur état inorganique. Pour Fromm, un autre psychanalyste, « l’instinct de mort est dirigé contre l’organisme lui-même et constitue aussi une pulsion autodestructrice ; ou bien il peut être dirigé vers l’extérieur et, dans ces cas, il tend à détruire les autres et non plus soi-même. Quand il est mélangé à la sexualité, l’instinct de mort se transforme en pulsions moins nocives par le sadisme et le masochisme.
Cependant, Freud postulait que l’instinct de mort est une force biologique qui existait dans tous les organismes vivants. Or cette affirmation est réfutée par les données de la psychologie animale : l’agressivité et le destructivité ne sont nullement des pulsions biologiquement déterminées dont témoignerait universellement le comportement des animaux, en particulier, celui des chimpanzés qui sont génétiquement les plus proches de l’Homme noir, blanc, rouge ou jaune.
- 1. L’HOMME EST – IL UN PRIMATE AGRESSIF COMME LES AUTRES SINGES ?
C’est ici qu’il convient de critiquer la thèse d’un Konrad Lorenz (L’agression, Flammarion, Paris, 1969) qui pense que l’agressivité humaine est une excitation interne « incorporée » qui est appelée à se libérer, parfois même en l’absence de stimuli extérieurs, en réponse à une pression comme dans les systèmes hydrauliques. Mais on peut lui opposer avec Tinbergen que certes l’Homme est semblable à de nombreuses espèces animales en ceci qu’il combat sa propre espèce. Cependant, l’espèce humaine est la seule à se livrer à des massacres, à des tortures ou à des crimes sacrificiels, la seule où l’individu ne s’adapte pas à sa propre société. Est-il exact que « la pulsion qui conduit à tuer (et qu’on peut observer chez certains poissons et certains oiseaux), à moins d’être réorientée, agit également chez l’Homme ?
L’erreur principale de certains est d’établir une analogie entre l’agressivité animale – définie comme pulsion instinctuelle qui appelle nécessairement à se réaliser, quoique ces soit de façon conservatrice de l’espèce - et l’agressivité humaine.
Selon les spécialistes du comportement animal, l’agressivité entre les animaux de la même espèce se caractérise par les traits suivants : a) Chez la plupart des mammifères, elle n’est pas sanguinaire, elle n’a pas pour but de tuer, de détruire ou de torturer, mais consiste essentiellement en une attitude de menace qui sert d’avertissement. Dans l’ensemble, on trouve chez les mammifères beaucoup de chamailleries, de querelles, de querelles et de comportements menaçants, mais très peu de combats sanglants et destructifs, contrairement à ce que l’on constate dans le comportement humain.
- 2. LA DESTRUCTIVITE HUMAINE N’EST PAS NATURELLE
Le comportement destructif n’est habituel que certains insectes, poissons et, parmi les mammifères, chez les rats. L’étude de l’agressivité chez les animaux, chez les primates en particulier, conduit à distinguer leurs conduites selon qu’ils vivent en liberté dans leur environnement naturel où qu’ils sont enfermés en captivité dans les zoos. Cette distinction est importante pour comprendre les raisons de l’agressivité humaine en Afrique en général et au Gabon en particulier. Pour les spécialistes, l’Homme civilisé a toujours vécu en « zoo », c’est-à-dire plus ou moins en captivité et non en liberté et tous les « zoos » ne se valent pas. Ils ont pu constater l’incidence des actes agressifs est deux fois plus fréquente chez les femelles et dix-neuf fois et demi chez les mâles que dans les bandes qui vivent en liberté.
La réduction de l’espace et, plus encore, les changements apportés aux relations sociales du fait de l’arrivée de nouveaux animaux, sont les principaux facteurs de l’accroissement de l’agressivité chez ceux qui sont enfermés dans un espace clôt par rapport à ce que l’on observe chez les animaux laissés en liberté dans un espace naturel bien plus vaste. Les deux principales causes de l’agressivité chez les animaux en captivité sont donc la réduction de l’espace et la destruction de la structure sociale. Chez les babouins, si l’ensemble de la structure sociale n’est pas troublée, le comportement agressif est restreint ; s’il existe, il se manifeste surtout par des gestes et des attitudes de menace. S’agissant des primates comme les chimpanzés qui sont les plus proches de l’Homme, les querelles impliquant une vraie bataille ou des manifestations de menace ou de colère peuvent être constatées en bande mais aucune ne dure plus de quelques secondes.
Une des meilleures présentations de l’agression chez les animaux, qui sont génétiquement les plus proches de nous, est l’ouvrage de l’éthologue de renommée mondiale, Frans de Waal (De la réconciliation chez les primates, Paris, Flammarion, 1992). Il montre bien que les primates soient sujets à des comportements agressifs, parfois sanglants, voire même destructeurs, quoique ces derniers soient rares, les confrontations sont le plus souvent suivies de toutes sortes de stratégies pour faire la paix et réassurer l’unité et l’harmonie du lien social.
En conclusion, les données de l’anthropologie contredisent l’idée que l’Homme (y compris africain) est naturellement méchant et agressif et que les « pseudos primitifs africains » du point de vue occidental (jusqu’à une période récente en tous cas) se comportent naturellement comme de cruels prédateurs en guerre permanente (cf. les crimes sacrificiels dits rituels) les uns contre les autres. Les relations sociales de domination aussi bien que de l’institutionnalisation de l’agressivité proprement destructrice sont, en réalité, des apparitions tardives, qui étaient ignorées durant près de 90% de l’histoire de l’humanité. Et il s’agit là de réalités proprement humaines, elles ne sont pas inscrites dans les déterminations génétiques, mais tiennent à certains bouleversements sociaux liés à l’émergence des civilisations urbaines. Plus d’espace de liberté et plus d’état de droit, c’est naturellement moins d’agressivité.
Bruno Ben MOUBAMBA
Secrétaire Politique de l'Union du Peuple Gabonais