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Ben MOUBAMBA

Docteur en philosophie (Université de Reims) ; Docteur en sciences politiques (EHESS - Paris).

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Billet de blog 26 août 2013

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Gabon / Afrique francophone : Comment passer de la tyrannie au bon gouvernement de la République ?

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

S’il y a un Souverain Bien à rechercher dans ce monde en guerre permanente, c’est bien cette « paix », qui résulte du contrôle que nous avons  les uns sur les autres. Après tout,  il n’est pas inscrit dans l’ADN des humains qu’ils se détruisent entre eux, puisqu'ils ont un intellect d’essence supérieure au reste de la nature animée. L'ordre politique qu’il faut défendre trouve sa justification dans la paix que chacun cherche ici-bas et dont un Augustin disait qu'elle n'est qu'une caricature de la paix véritable, celle l’éternité.

 1. Ordre politique et justification de l'obéissance civile. 

 Nous vivons pourtant dans un univers  ou des loi naturelles (même quand elles se disent révélées) s'imposent à des peuples entiers, on constate que celles-ci changent en fonction de l'histoire et de la géographie, sans exclure les pires aberrations (guerres, génocides ou massacres). La cause en est la corruption de la rationalité humaine, l’illuminisme d’une pensée aveuglée par la lumière de sa propre rationalité.

La seule loi, qui de fait est généralement reçue, est celle qui prescrit d'obéir aux lois de son pays. Et n’importe quel Président ou parti politique au pouvoir peut en faire ce qu’il veut. C’est l’excès d’amour-propre qui fait pourtant que tous les êtres-humains veulent dominer et dominer en tout, ce qui est la définition même de la tyrannie. Ils sont des ennemis entre eux et voudraient être les tyrans les uns des autres. Quelle contradiction !

Tous veulent dominer en tout, et tous ne le peuvent évidemment pas. Seule la force peut décider qui dominera, du moins extérieurement. La force permet de distinguer un parti dominant, mais elle ne permet pas de fixer la domination à ce parti. Pour cela, il faut institutionnaliser la force. C'est ici qu'intervient la puissance de la pensée des gens. La force a besoin d'elle pour attacher le respect non au plus fort en tant que tel, car la force n'est jamais que relative, mais à un parti investi du droit de dominer, ce qui efface la relativité de la force et ce qui lui confère la dimension de l'absolu. La pensée des gens pare la force d'une légitimité qu'elle n'a pas et qu'elle ne saurait avoir de par sa nature. Sans cela, on ne lui obéirait pas volontairement, on lui obéirait par contrainte.

2. Justice et Force

 On devrait  opposer radicalement les concepts de justice et de force. En droit, il est impossible de les confondre. L'une et l'autre demandent à être suivies ; mais la justice, qui est un absolu et qui s'impose d'elle-même, demande à être suivie par obligation, tandis que la force, qui est relative et qui ne s'impose que dans un rapport de force, demande à être suivie par nécessité. Pourtant, il est impossible de les séparer parce que la justice sans la force, n’ayant qu’elle-même pour s'imposer, est démunie contre les injustes (trop nombreux en tant que gouvernants), tandis que la force sans la justice, s'imposant contre la volonté, est dénoncée comme une violence tyrannique par ceux qui la subissent. Il faut donc les conjoindre : soit donner la force à la justice c'est à dire fortifier la justice, soit donner la justice à la force c'est-à-dire justifier la force.

On ne saurait retenir la première hypothèse puisque, fortifier la justice, cela présuppose une évidence de la justice qui n'existe plus à partir du moment où les injustes élèvent leur prétention à la justice contre la justice. L'injustice des hommes rend la justice indiscernable. On ne peut donc lui donner la force. En revanche, la force ne souffre pas de ce défaut, puisqu'on discerne au contraire le plus fort dans le heurt des prétentions adverses. Aussi doit-on justifier la force et donner la justice à la force. Mais qu'est-ce que justifier la force, sinon l’institutionnaliser par le biais de la pensée des gens ?

On voit que l'ordre politique repose sur une usurpation par la force des titres de la justice. Il repose non sur un fondement, mais sur une absence de fondement que l'établissement de la force parvient à masquer. Faut-il en conclure avec un penseur français tel que  Montaigne que ces gens considérés comme l’élite  sont dans le vrai, eux qui obéissent aux lois par cette seule raison qu'elles sont des lois (et qu’ils s’en servent très habilement pour échapper à la force de la Loi), alors que le bas peuple est dans le faux, lui qui n'obéit que parce qu'il croit les Lois intrinsèquement justes ( y compris les Lois institutionnelles  subtilement utilisées par les passionnés du pouvoir pour le pouvoir) ? Mais, le bas peuple n'a-t-il pas raison de ne vouloir être assujetti qu'à la justice d'autant plus que même les injustes (qui se cachent au cœur des gouvernements) ne peuvent élever leur prétention sans se réclamer d'elle ?

3. La tyrannie républicaine

 La tyrannie consiste à vouloir dominer universellement même en république et même en « démocratie », c'est-à-dire indépendamment de tout ordre, sans hésiter à faire valoir une qualité dans le but de revendiquer ce qui est dû à une autre qualité. L’amour-propre étant la source de la tyrannie, la volonté de l'être-humain frappé par un  « amour de soi » jusqu’au mépris des autres est naturellement tyrannique. Mais, de même qu'on perçoit naturellement, sinon immédiatement, le faux et le mal, on perçoit la tyrannie qui implique une contradiction : il suffit de faire sentir la disproportion entre ce qui est revendiqué et ce qui est allégué à l'appui de cette revendication.

Cependant, détruire la tyrannie (comme le pensent de manière erronée certains opposants à l’ordre établi, à commencer par la dictature) ne revient pas à établir la bonne gouvernance, pas plus que percevoir le faux et le mal par la médiation du raisonnement n'équivaut à percevoir le vrai et le bien par sentiment de cœur. L'injustice révolte quand elle est sentie, mais seuls les sages disposant du point de vue que leur procure la contemplation des vérités intellectuelles à l’aide d’une âme la plus saine possible, parviennent à la justice.

4. Le bon gouvernement de la République

 Si on veut exercer le pouvoir politique en bon gouvernant et non en tyran, il faut d'abord être sans illusion sur l'origine de son pouvoir. Celui-ci ne provient nullement de quelque supériorité naturelle, il ne provient que de l'institutionnalisation de la force. Quand on conserve cette pensée par-devers soi, on gouverne honnêtement et non brutalement. Gouverner brutalement, c'est abuser de sa force sans convenir qu'elle n'est plus une force naturelle, mais une force artificielle ordonnée à une certaine fin.

Gouverner honnêtement, c'est user de sa force selon la fin même d'une institution qui seule l’affermit. Un bon gouvernant ne doit pas gouverner par une autre voie que par celle qui lui a donné le pouvoir. Cette voie est celle de la concupiscence ou la satisfaction des besoins élémentaires des citoyens.

Ce n'est pas à la force en tant que telle que les gens  se soumettent volontairement, c'est à l'image qu’ils se font de la justice qui seule affermit la force et la transforme en droit. Ils attendent donc d'un bon gouvernant qu’il leur dispense les biens de la concupiscence (satisfaction des besoins fondamentaux qui permettent la survie d’une être-humain au cours de son existence). Un «gouvernant de concupiscence » est un gouvernant qui gouverne comme Dieu sans se prendre pour Dieu. Il exerce la puissance de Dieu conformément à la justice de Dieu en sauvegardant l'ordre public et la prospérité publique.

 Il ne faudrait pas que ceux qui ont le pouvoir pensent que le peuple doit accepter l'obéissance aux lois, en tant que lois préconisées en supprimant tout regard critique. Les citoyens  n'ont certes pas à s’occuper de sauvegarder l'ordre et la prospérité publics ; en revanche, puisqu'ils ont parfaitement le droit de ne vouloir être assujettis qu'à la justice, ils ont également le droit de ne vouloir obéir qu'à ceux qui ont le droit d'exiger leur obéissance, en vertu de l'institutionnalisation de la force, et de ne vouloir obéir en outre qu'à ceux qui, ayant un tel droit, en usent dans les limites de ce droit, exerçant le pouvoir politique en « bon prince » et non en tyran, honnêtement et non brutalement.

Bruno Ben MOUBAMBA

De l'Union du Peuple Gabonais (UPG)

bruno@moubamba.com

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