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Billet de blog 7 février 2015

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Charlie ? Vive la Sociale

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"La Religion Judaïque est une Loi d’enfants, la Chrétienté une Loi d’impossibilité et la Mahométane une Loi de pourceaux."

Averroès, philosophe arabe, XIIème S (1)

Blasphème

Quelle que soit notre bonne (ou mauvaise) volonté, n’est pas apte au blasphème qui veut. Pour blasphémer, il faut être — ou être considéré comme — membre d’une communauté religieuse, d’une Eglise, d’une Oumma, d’une communauté des croyants. Dans un Etat théocratique avec sa belle religion d’Etat, tout le monde étant d’office considéré comme « croyant », tout propos à l’encontre de Dieu, de ses prophètes, de ses saints et de ses commis terrestres est blasphématoire. Et si, par stupidité, vous êtes d’une autre croyance, à défaut de « pouvoir » être blasphémateur, vous êtes nécessairement un apostat dont le destin n’a rien à envier : lacéré, écartelé, brûlé vif… Dans nos sociétés extrêmement policées, pacifiées, on l’aura sans doute oublié, mais le blasphème, l’apostasie n’étaient pas de simples fautes de goût comme l’expriment certains bien-pensants. Ils ne signalaient pas un simple défaut d’éthique comme semblent le penser quelques belles âmes. Ils étaient les symptômes d’une barbarie majuscule dont l’une des sorties fut l’esprit des Lumières.

Dans un Etat non-théocratique ou multi-confessionnel, il y a une multiplication mécanique du nombre de blasphémateurs et d’apostats potentiels. Celle-ci implique la suppression du crime de blasphème et de celui d’apostasie ou pour le moins, comme dans nombre de pays européens, leur désuétude légale. C’est la condition impérative d’une paix civile. Cela a pour conséquence pratique qu’une définition religieuse ne peut plus prétendre à dire le tout d’une personne. Le désormais « citoyen » existe en pratique et nécessairement ailleurs que dans une sphère religieuse (ou spirituelle). Pendant que le religieux ou le spirituel deviennent une part de l’individualité, une part privée, demeurent entière la question de la définition publique/sociale du « citoyen ».

Le grand mufti d’une université coranique égyptienne a fait valoir que la première page du dernier Charlie était une insulte à l’encontre de 1,5 milliard de Musulmans — rien de moins —, à l’encontre d’une Oumma qui n’a dans les faits, aucune existence réelle. Plus polyphonique, plus divers que le monde musulman, tu meurs ! Cette Oumma n’est que le rêve secret, le fantasme commun des partisans, tout aussi bien « orientaux » qu’« occidentaux », de ces fusions émotionnelles qui redonneraient, dans une confrontation généralisée, du sens à un monde plus ou moins défait par une « mondialisation heureuse ».

Charlie-Hebdo avait environ 30 000 à 40 000 lecteurs avant les attentats et par conséquent, une audience et un impact sur la vie de la Cité, et a fortiori sur celle du monde, des plus limités. S’il doit y avoir un impact, il ne résulte pas directement des caricatures de Charlie, mais de leur instrumentalisation dévergondée.Données en pâture à des gens qui n’auront jamais lu Charlie, elles vont seulement servir de prétexte. Ici, dans un collège de « quartier », à de jeunes collégiens qui n’ont jamais ne serait-ce qu’entraperçu l’hebdomadaire, un prétendu « racisme » de Charlie Hebdo va servir d’habits empiriques pour recouvrir une misère sociale réelle quand des leaders d’opinion y verront un refoulé du passé colonial. Là, dans les rues d’Alger la Blanche où les manifestations sont régulièrement interdites, entre à peine 2000 à 4000 salafistes vont conspuer Charlie, la France et les ballerines de ma petite sœur ! La caricature est instrumentalisée à outrance par des salafistes algériens qui tentent de se remettre en selle ou par des incendiaires d’Eglises et de commerces tenus par des Chrétiens au Niger.

Quand, à l’évidence, les fascistes islamistes ne parviennent pas à créer une « communauté des croyants » à leur image, les médias occidentaux mettent en scène sans bémol, sans le moindre effort de contextualisation ou sans esprit critique, une révolte mondiale des « masses musulmanes ». Ne tendent-ils pas ainsi à produire avec une efficience bien supérieure à celles des terroristes, une Oumma anti-Lumières et surtout anti-occidentale par rapport à un Occident qui a plusieurs fois « éteint » les Lumières, tout seul, comme un grand ou sans l’appoint tactique des « Barbares » ? Ne nous préparent-ils pas à un « choc des civilisations » ? Sous une forme plus raffinée, des bien-pensants considèrent dans un premier temps que les caricatures du Prophète sont une insulte à la communauté des musulmans dont, ce faisant, ils consacrent une « réalité ». Puis, dans un second temps, pour signifier à ceux qui ne l’auraient pas deviné tout seuls, combien ce qu’une telle attaque aurait d’ignominieux, ils donnent à profusion, des exemples de musulmans « modérés », de musulmans partisans d’un Islam des Lumières. Mais ce faisant, ils invalident l’idée même d’une « communauté musulmane » que, de manière irresponsable, ils ont pris pour prémisse.

« Personally, I never liked the provocative covers of Charlie Hebdo, where the cartoons insulting the Prophet – or for that matter Jesus – tended to be displayed. A matter of taste. I don’t consider scatological, obscene drawings to be effective arguments, whether against religion or authority in general. Not my cup of tea » Diana Johnstone (2). L’unanimisme du « Je suis Charlie » a très vite été plombé par une grêle de bémols qui nous ont ramenés quarante ans en arrière. Comment un dessin de Charlie aurait-il pu être dans les années 60 plus obscène que la photographie de cette enfant vietnamienne dénudée qui fuit en pleurant son village bombardé au napalm ? Comment une caricature du Prophète pourrait-elle être plus obscène que la condamnation à mort sans phrase d’un dessinateur ? Cette bémolisation généralisée sous les auspices d’une « éthique de la responsabilité » et qui peut conduire à écrire : « The Charlie Hebdo humorists were a bit like irresponsible children playing with matches who burned the house down. Or perhaps several houses. » (3) n’est-elle pas elle-même, obscène ? Dans un article paru dans New Republic, Omer Aziz dénonce avec force, cette prévenance toute anglo-saxonne, cette auto-censure des éditorialistes qui se réfèrent à des Musulmans perçus comme des « émotionnel babies » et qui s’arrêtent, par ignorance ou par négation du réel, à l’« idée » d’une communauté, d’un monde musulman homogène (4).

 A l’encontre de ces dispensateurs de leçons de morale, de ces amoureux platoniques de l’altérité, peut-être faut-il ici, prendre en compte la réalité du profond dépit que n’a pas pu s’empêcher de manifester un vieux clown d’extrême-droite, pourfendeur ancien de l’« islamisation de la France », et (leur) poser la seule question qui vaille : « Pourquoi Charlie ? » Pourquoi pas les fronts bas de l’identité nationale, les délirants du remplacement ethnique ?

 Il n’y a pas de critique de la religion en général. Il n’y a pas de critique de la religion musulmane en général. Il n’y a que des critiques de mises en oeuvre d’une religion dans un espace et dans un temps donnés. Averroès a les mots les plus durs, moins pour les trois religions du Livre que pour le spectacle qu’elles offrent à son époque. N’appelle-t-il pas, ailleurs, de ses vœux, un Islam des Lumières ? L’intemporalité à laquelle prétendent les religions est un leurre. « Ame d’un monde sans cœur, esprit d’un état où il n’est point d’esprit » (5), pour le meilleur et pour le pire, la religion respire avec l’époque. Elles sont toujours une expression, une création humaine et par voie de conséquence, rien ne devrait pouvoir soustraire les mises en actes de n’importe quelle religion à la critique et à la caricature. Surtout quand elles se caricaturent elles-mêmes.

Dans les années 50-60, les femmes devaient couvrir leurs cheveux avant de pénétrer dans une église. Une enseignante qui avait une relation amoureuse hors-mariage ou qui divorçait, était renvoyée d’une école catholique. Ce catholicisme n’a pas grand-chose à voir (pour combien de temps ?) avec celui d’aujourd’hui. Il y a quarante ans, une chape politico-religieuse dont plus personne n’a aujourd’hui une idée claire étouffait nos espérances. Quelques-uns d’entre nous ont pu y échapper grâce à la puissance infiniment libératrice du rire provoqué par les dessins de Charlie. C’est aussi cette vieille reconnaissance de dettes que, dans la confusion de l’après Charlie, certains ont été tentés de jeter dans les poubelles de l’Histoire. Parfois dans la douleur — « Nous ne ferons un pas de plus que sur des blasons brisés » — certains ont quitté l’Eglise en restant croyant ou en abandonnant leur foi pour la remplacer par une autre spiritualité. D’autres y sont demeurés et ont sans doute contribué à son évolution. La souveraine irrévérence de Charlie à l’encontre d’une religion dominante a fendillé une chape, a créé des espaces de jeu, des espaces pour commencer à penser en dehors de la doxa. Pourquoi le Charlie d’aujourd’hui n’aurait-il pas la même fonction également pour des personnes de culture musulmane?

Charb ne voulait-il pas justement faire de l’Islam une « religion comme les autres » (6) ? Comment le fait que la religion musulmane soit minoritaire peut-il autoriser Alain Badiou à considérer que l’équipe de Charlie est une bande d’anciens gauchistes qui ont simplement rejoint le main stream (7) quand l’auteur d’une Lettre ouverte au monde musulman, Abdennour Bidar écrit : « Le rire, nous a appris Bergson, est une catégorie de l’esprit critique ! Il en va non seulement de la liberté humaine, mais de la puissance d’affirmation de l’être humain face à ce qui le tétanise, le sacré et la mort. Soit nous choisissons une transcendance qui nous écrase et ne nous laisse d’autre attitude possible que la prosternation et la soumission, et là, on arrête de rire. Soit on affirme que la liberté humaine est à la hauteur de cette transcendance, on la regarde dans les yeux, et on rit. Ce qui est en jeu, c’est bien le choix qu’on fait de notre humanité. Si l’on considère, après Pascal, que l’homme n’est pas seulement « faible et misérable », mais qu’il y a aussi en lui quelque chose de l’infini, on n’a pas à se laisser impressionner par ce qui nous dépasse. Le sacré est à notre démesure, la mort est à notre démesure. Les dieux sont à notre démesure. Donc, Charlie, qui les contestait, avait une fonction métaphysique. » ? (8). Ou quand Soufiane Zitouni, ancien professeur de Philosophie du Lycée Averroès (le mal nommé) de Lille rappelle une hadith : « Un jour, un compagnon du prophète Mohamed surprend celui-ci en train de pleurer, et lui demande la raison de ces larmes qui lui fendent le cœur. Le Prophète lui répond alors entre deux sanglots : « J’ai vu que dans le futur j’allais devoir témoigner contre ma propre communauté »» (9) ou « C’est dur d’être aimé par… ».

 Pourquoi Charlie-Hebdo ? Peut-être parce que l’équipe de Charlie mettait toute son énergie à combattre les cons qui inter-agissent dans la production de communautés identitaires. Et qui les construisent comme ce que le vieux Charlie Marx appelait des « différences d’être qui n’ont plus la nostalgie l’une de l’autre ».

Il y a eu en France, depuis bien longtemps, deux types de manifestation : celle sous drapeau rouge, et celles sous drapeau tricolore. Croyez-moi : y compris pour réduire à rien les petites bandes fascistes identitaires et meurtrières, qu’elles se réclament des formes sectaires de la religion musulmane, de l’identité nationale française ou de la supériorité de l’Occident, ce ne sont pas les tricolores, commandées et utilisées par nos maîtres, qui sont efficaces. Ce sont les autres, les rouges, qu’il faut faire revenir.

Alain Badiou - Le rouge et le tricolore (10)

Communauté = Bullshit !

 Lorsqu’une société est en voie d’implosion non pas depuis trois, quatre ans mais depuis plusieurs décennies, elle induit nécessairement des recompositions en tout genre. La fin des années 70 et le début des années 80 ont été marqués par deux phénomènes concomitants : la montée d’un chômage de masse et l’émergence de la question de la « différence ».

 Dans une mise en concurrence horizontale, on dénonce les « privilèges », ici de l’employé d’EDF par rapport à un salarié de qualification égale chez Péchiney-St Gobain ou pire encore, chez un artisan, là des fonctionnaires par rapport aux salariés du privé. Le modèle en la matière est le livre Toujours Plus, 1982 de F. de Closet avec son score à la Zemmour : 1,5 million d’exemplaires vendus. Dans cette guerre de tous contre tous, personne n’a alors l’idée de généraliser les « privilèges » sociaux et tandis que l’on se dirige vers une guerre des classes de haute intensité, le temps est proche où quelques-uns vont décréter… la « fin » de la lutte des classes, comme si nous pouvions décréter la « fin » de la loi de la gravitation universelle, la « disparition » d’une classe ouvrière qu’il suffira de rendre invisible, la « fin » de l’Histoire quand celle-ci s’est mise à bégayer avant de rebrousser chemin, la « fin » des idéologies quand il s’agissait d’en changer, and so on.

Durant les premières décennies qui suivent la fin des Trente Glorieuses, le maintien relatif des revenus des classes moyennes doit beaucoup au sacrifice sur l’autel de la « modernisation », des plus humbles parmi lesquels les travailleurs immigrés ou d’origine immigrée, derniers arrivés sur le marché du travail, sont surreprésentés. Tant que les classes moyennes ne se sentiront pas directement menacées par les effets destructeurs d’un néolibéralisme auquel majoritairement elles adhèrent ou ce qui revient au même, qu’elles considèrent comme inéluctable, elles accepteront de participer au financement des filets sociaux dans un « traitement social » de la crise. Tant qu’elles ne se sentiront pas menacées dans leur reproduction par les effets dévastateurs d’un capitalisme sauvage que les milieux les plus défavorisés subissent durement depuis longtemps, les classes moyennes vont supporter la pression fiscale et n’auront pas encore besoin, ou alors marginalement, d’une représentation très fortement stigmatisante des classes populaires auxquelles elles vont avoir de plus en plus le sentiment de « faire la charité ».

 Face à la montée du racisme et de l’extrême droite dans les années 80 — déjà attribuée à un passé colonial qui ne passerait pas —, on fera valoir plutôt naïvement, la nécessaire « reconnaissance de l’Autre », d’un « droit à la différence » ou de possibles enrichissements inter-culturels devant en résulter, quand la question aurait dû être : dans quelle société ou sous quelles conditions sociales, ces différences importeraient-elles peu ou pas ? En première approximation, une réponse possible : une société de plein-emploi, condition nécessaire d’une démocratie sociale. La réponse donnée : une société de chômage massif dans laquelle une lutte des classes escamotée dans l’idée, a laissé la place à une lutte des places de plus en plus effrénée et à des bricolages communautaires appelant de leurs vœux, une métaphysique dans laquelle une égalité formelle, celle des « citoyens », serait assez forte idéologiquement pour dissimuler un accroissement sans précédent des inégalités réelles et donc pour tenir ensemble une société en voie d’implosion.

Avec ces gros sabots, le Front National a eu en quelque sorte, un rôle de « précurseur » non seulement dans ses tentatives de bricoler une métaphysique sous la forme d’une identité française, mais également en mettant en place les bases idéologiques de la production de ces « classes dangereuses » congruente avec une société en crise profonde. Mais nous ne pouvons pas comprendre dans tout son déploiement ce qui a pu être qualifié de « lepénisation des esprits », si nous nous limitons à une influence du Front National, même élargie à ses sous-marins à droite et à ses idiots utiles qui, à gauche, considèrent que l’extrême-droite « pose les bonnes questions ». Nous ne pouvons pas le comprendre si nous ne considérons pas simultanément les réactions que cette discrimination des « Arabes », des « Musulmans » suscitent non pas dans le ciel pur des idées, mais dans un champ politique marqué par une complète déshérence de la gauche qui a abandonné, de renoncement en renoncement, ses catégories d’analyse. Le gommage des différences de classes par un travail idéologique d’une rare intensité et acté par une part non négligeable du camp « progressiste », a laissé le champ libre à des divisions verticales : l’ethnie (succédané « cultivé » de la race), le genre. Dans cette perspective, une « communauté musulmane » par exemple, ne se constitue pas seulement en réaction à la montée du racisme chez les cinglés de l’identité nationale. Sa construction symbolique est aussi l’affaire d’acteurs qui instrumentalisent une exclusion réelle. Des mécontentements sociaux légitimes sont agrégés sur une base ethnique et non sociale. Et pour mieux dé-finir la « communauté », son dedans et son dehors, il faut tracer une frontière avec des camarades de misère en introduisant une singularité ; une singularité historique avec des réactivations sans fin d’une histoire coloniale. A une ethnicisation négative des identitaires de tous poils avec ou sans cravate, répond, comme aurait dit le vieux Charlie Marx, dans « une simple négation », une ethnicisation positive, l’une et l’autre se renforçant mutuellement. Un certain nombre de bonnes âmes y prêtent volontiers leur concours et vont jusqu’à dénoncer un « universalisme blanc » chez ceux qui se refusent à une ethnicisation des problèmes sociaux ou qui appellent au dépassement par la lutte sociale de diverses ethnicisations en miroir. Ainsi une « communauté » accède à une existence symbolique dans le corps de « représentants » plus ou moins auto-proclamés. Ceux-ci, comme les dirigeants d’une association, d’un parti ou d’un syndicat, captent du capital symbolique qui peut être négocié dans l’obtention de places dans diverses institutions… pendant que les autres membres de la « communauté » restent sur le carreau dans les « quartiers », nourrissant d’autres ressentiments qui prépareront le terrain à d’autres différenciations. De ce point de vue, rien, a priori, n’empêche d’imaginer une Président « noir » dans un pays où les « Blacks » continueront d’être des victimes un peu privilégiées des forces de police, isn’t it ? Rien n’empêche d’imaginer, et cela sans nécessairement passer par un délire houellebecquien, un Président « arabe » dans un pays où les « Beurs » continueraient de former une part importante du prolétariat et du sous-prolétariat.

Aux Etats-Unis, une métaphysique faite d’une allégeance inconditionnelle au drapeau, au dollar et à Dieu, tente de maintenir l’ensemble. D’ici, nous avons du mal à imaginer non seulement la force d’imprégnation de cette métaphysique mais également son attractivité sur les migrants. Et pourtant, l’Etat n’hésite pas à sous-traiter localement l’ordre public à des dirigeants communautaires. Bien sûr, sur la longueur, il arrive que la distance entre ces dirigeants et leur base devienne excessive. Cela donne des émeutes. En France, depuis quelques années, pour tenter d’enrayer une désagrégation sociale dont il n’est pas question de supprimer les causes, de vieilles lunes comme le drapeau, la laïcité, la république sont peu à peu dépoussiérées et réhabilitées pour tenter de construire une union-fusion civile dans un au-delà des situations concrètes. L’école à qui l’on devrait déjà le chômage, est invitée à formater en conséquence les jeunes esprits. Avec l’abandon des humanités et d’une réelle transmission de savoirs au profit de l’acquisition de compétences aussi indigentes que volatiles, la tâche ne devrait pas s’avérer impossible.

Chacun sera tenu de prêter allégeance, y compris bien sûr les responsables communautaires, religieux ou non. Ils s’y appliquent déjà avec une bonne volonté évidente. Et dans ce monde prétendument post-moderne mais tellement 19e siècle, qui peut exclure, face à la montée des périls, la nécessité de recourir à une nouvelle alliance… élargie du « sabre et du goupillon » ? Alliance pressentie et caricaturée par Charlie-Hebdo.

« Il eût suffi d’un non lumineux pour indéfiniment allonger et élever nos doigts sur l’étendue et sur les choses. […] Le Temps aux reins cassés, nous en prenons soin, en un lieu à nous. » René Char (11)

 Charlie ? Vive la Sociale !

 Ici, les cloches de Notre-Dame ont résonné. Là, La Marseillaise a été entonnée. Mais aussi éloignés que possible d’un unanimisme républicain, à la cérémonie d’adieux de Charb, on a entendu l’Internationale et à celle de Tignous, Christophe Alévêque a chanté Bella Ciao. Alain Badiou a raison de rappeler l’acte fondateur de la mythologie républicaine, à savoir les massacres de la Semaine sanglante en 1871. Il aurait dû également en montrer les bornes pratiques qui conduiront inéluctablement face aux périls, à la limitation des droits élémentaires dans une lutte idéologique et policière contre un « ennemi intérieur » et à une agitation politico-militaire sur la scène internationale. « L’universalisme vrai, la prise en main du destin de l’humanité par l’humanité elle-même, et donc la nouvelle et décisive incarnation historico-politique de l’idée communiste, (déployant) sa neuve puissance à l’échelle mondiale » (12) en est une simple négation, une négation dans le ciel des idées ou dans le champ mythologique. Dans les pas des Communards, sur le chemin de leur « luxe communal » (13) qui étend l’espace de la socialité au lieu de le restreindre dans une production continue de surnuméraires, un internationalisme conséquent doit poser la question des conditions de la démocratie sociale, ici et maintenant. Ici, en France. Ici, en Grèce. Ici, en Espagne…

 Contre l’horreur d’un crime fasciste et l’obscénité de son instrumentalisation par ceux-là même qui ont conduit à la catastrophe, peut-être, nous faut-il récupérer nos mémoires politiques, nos catégories et entendre à nouveau à la fois l’intelligence pratique et l’espérance non messianique des luttes anciennes.

Charlie ? Vive la Sociale !

  1. Averroès, philosophe arabe, XIIème S., cité par Alain Joubert - La boîte noire - Les imposteurs courent toujours - La Quinzaine Littéraire, n°866 - Du 1ier au 15.12.2003 - p.27
  2. Diana Johnstone - What to Say When You Have Nothing to Say ? - Counterpunch, January 07, 2015. Counterpunch est un journal progressiste américain en ligne qui reproduit parfois des articles du Monde Diplomatique.
  3. Diana Johnstone - The ambiguity of Charlie Hebdo - France under the influence - Counterpunch, January 20, 2015
  4. Omer Aziz - Editors Who Censor ‘Charlie Hebdo’Cartoons Are Stereotyping All Muslims as Extremists - New Republic, January 11, 2015
  5. Karl Marx - Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel - Oeuvres, t.III - Coll La Pléiade, p. 383
  6. Charb : « On s’inquiète de voir les musulmans modérés ne pas réagir. Il n’y a pas de musulmans modérés en France, il n’y a pas de musulmans du tout, il y a des gens qui sont de culture musulmane, qui respectent le ramadan comme moi je peux faire Noël et bouffer de la dinde chez mes parents, mais ils n’ont pas à s’engager plus que ça contre l’islam radical en tant que musulmans modérés, puisqu’ils ne sont pas musulmans modérés, ils sont citoyens. Et en tant que citoyens, oui ils agissent, ils achètent Charlie Hebdo, ils manifestent à nos côtés, ils votent contre les gros cons de droite. Ce qui me fait chier c’est qu’on les interpelle toujours en tant que musulmans modérés, il n’y en a pas de musulmans modérés. C’est comme si on me disait à moi : "Réagis en tant que catholique modéré." Je ne suis pas catholique modéré, même si je suis baptisé. Je ne suis pas catholique du tout. »
  7. « Ce « pacte républicain » auquel se sont ralliés tant d’ex-gauchistes, parmi lesquels Charlie Hebdo » Alain Badiou - Le rouge et le tricolore - Le Monde, le 27.05.2015
  8. Abdennour Bidar, philosophe : « Je suis convaincu qu’existe un universel ­humaniste » - Télérama, 26.01.2015
  9. Soufiane Zitouni - Aujourd’hui, le Prophète est aussi « Charlie » - Libération, 14.01.2015
  10. Alain Badiou, id.
  11. René Char - Le Nu Perdu, 1978 - coll. Poésie, éd. Gallimard, 1997, p. 191
  12. Alain Badiou, id.
  13. Kristin Ross - L’imaginaire de la Commune - éd. La Fabrique, 2015

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