Les Autruches du lobby nucléaire

Le florilège des déclarations récentes des partisans du nucléaire français révèle les contradictions qui traversent cette communauté, son refus de voir les choses en face et les fables qu’elle est amenée à propager pour continuer de promouvoir le nucléaire

Le florilège des déclarations récentes des partisans du nucléaire français révèle les contradictions qui traversent cette communauté, son refus de voir les choses en face et les fables qu’elle est amenée à propager pour continuer de promouvoir le nucléaire.

Jugez en :

- Dès 2014 -2015, le plafond de puissance du parc nucléaire fixé par le législateur dans la loi de transition énergétique [1]est transformé par EDF, avec la complicité active de l’exécutif, en plancher de puissance à respecter strictement, au point que la fermeture de Fessenheim devient dépendante du démarrage constamment retardé de l’EPR de Flamanville.

- Pour justifier la poursuite de nouvelles constructions d’EPR en France, le président d’EDF déclare au cours d’une audition à l’assemblée nationale, sans même se rendre compte du ridicule, «si je devais utiliser une image pour notre situation (celle d’EDF qu’il préside) ce serait celle d’un cycliste qui pour ne pas tomber, ne doit pas s’arrêter de pédaler ». Il semble ignorer que depuis plus de 100 ans les vélos possèdent des freins qui permettent à ce même cycliste de mettre pied à terre avant d’exploser dans le mur au bas de la côte.

- Mais au même moment, Gérard Longuet, député de la Meuse, promoteur historique du nucléaire et du projet Cigeo d’enfouissement des déchets nucléaires, reconnaît le 22 septembre dans un débat sur LCP à propos du documentaire « Nucléaire, la fin d’un mythe » que « la filière française a été écrasée par le réacteur franco-allemand EPR. qui est une solution pour des pays à forte densité industrielle…. L’avenir est pour les petits réacteurs nucléaires afin de produire de l’électricité mais aussi directement de la chaleur pour alimenter les réseaux de chaleur ».

- Puis Pierre-Marie Abdie, directeur de l'Andra, dans une interview à l'Usine nouvelle [2], rompant brutalement avec le discours tenu depuis 1991 par l’industrie nucléaire et la puissance publique, qui ont toujours présenté l’enfouissement des déchets comme une condition incontournable au développement de la filière nucléaire, aussi bien en France qu’à l’exportation, prend prétexte d’un possible abandon de la filière nucléaire française pour justifier l’enfouissement des déchets nucléaires à haute activité et longue durée de vie. « La vraie alternative au stockage profond, c‘est de refaire de la recherche sur au moins un siècle, l’entreposage de long terme n’étant qu’une modalité d’accompagnement. Or une idée que l’on a pas aujourd’hui ne sera pas opérationnelle dans 50 ans. Si le nucléaire n’est pas l’option qui a vocation à perdurer, il ne faut pas imaginer des investissements massifs dans une filière qui n’aurait plus d’avenir ». Alors que, justement, il faudrait se donner les moyens de refaire de la recherche, en parallèle à l’entreposage de long terme.

- Quant à Sébastien Lecornu, le secrétaire d’Etat qui a survécu au départ de son ministre Nicolas Hulot du ministère de la Transition écologique et solidaire, il ne trouve pour toute défense du projet d’enfouissement Cigeo que la citation de son ancien patron « La solution de l’enfouissement en couche géologique profonde n’est pas entièrement satisfaisante mais c’est la moins mauvaise » en se gardant bien d’y adjoindre la phrase qui la précédait, terrible dans sa simplicité, « Il n’y a pas de solution satisfaisante pour la gestion des déchets nucléaires » ou de citer les prises de position totalement hostiles à Cigeo du même Nicolas Hulot quand il n’était pas encore ministre, ni « la folie nucléaire dans laquelle la France s’entête», évoquée par le même ministre à l’occasion de sa démission.

- De même, alors qu’en janvier dernier Xavier Ursat, patron du nouveau nucléaire chez EDF, répétait encore que l’« EPR nouveau modèle » en préparation chez EDF et Areva, avait pour objectif précis  « de coûter moins cher en euros par kilowattheure que la moins chère des énergies renouvelables installée au même endroit à cette époque-là, le même Xavier Ursat, le 19 septembre dernier, n’avait plus comme objectif que de rendre l’EPR « compétitif par rapport aux énergies fossiles », l’idée de produire une électricité meilleur marché que les énergies renouvelables ayant clairement disparu[3].

- Ajoutons-y la fable constamment répétée mais grossièrement fausse du retraitement recyclage qui permettrait de ramener à 4% les déchets ultimes du nucléaire « qui tiendraient dans  une piscine olympique ! » alors que le projet Cigeo prévoit 300 km de galeries et alvéoles, rien que pour stocker les déchets « officiels »[4] les plus dangereux du parc actuel (une piscine olympique à 35 milliards € !).

- Sans oublier la sempiternelle affirmation de la classe dirigeante – y compris le nouveau patron du Medef – que la baisse du nucléaire dans la production d’électricité en Allemagne a entraîné l’augmentation de consommation de charbon pour la production d’électricité alors que tout le monde sait que cette baisse a été plus que compensée par l’augmentation de la production d’électricité d’origine renouvelable.

Aussi bien dans l’industrie que dans l’administration et au gouvernement tous les arguments, tous les mensonges sont donc bons, y compris les plus contradictoires pour « continuer comme avant ».

L’Autruche nucléaire, toujours la tête dans le sable de la plage, continue bravement à prétendre qu’il n’y a plus la mer…

On a le sentiment qu’aucun raisonnement, ni technique, ni environnemental, ni économique ou financier n’a plus prise sur cette communauté enfermée dans des convictions obsolètes.

Sommes nous condamnés à attendre un scandale de plus, après l’affaire des falsifications du Creuzot, voire même un accident grave pour que tout s’effondre brutalement sans préavis, avec les conséquences désastreuses qu’on peut imaginer pour les Français ?

 

[1]   « L’autorisation d’exploitation de toute nouvelle installation de production d’électricité ne peut être délivrée lorsqu’elle aurait pour effet de porter la capacité totale autorisée de production d’électricité d’origine nucléaire au delà de 62,3 GW (loi de transition énergétique de 2015).

[2] Usine nouvelle « Il est légitime de revisiter les arguments en faveur de Cigéo », 11/08/18

[3] « Nucléaire : EDF renonce à être compétitif par rapport aux énergies renouvelables » Le monde de l’économie du 19/09/ 2018 

[4] En France la moitié environ des matières nucléaires échappe en effet aujourd’hui à la classification de « déchets » (Mox irradié, plutonium, uranium appauvri, uranium de retraitement, etc)sous le prétexte que dans un avenir non déterminé mais à coup sûr lointain, ces matières pourraient éventuellement être partiellement recyclées dans des réacteurs d’un type nouveau…

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