Irréaliste de respecter les 50% de nucléaire en 2025 ?

Irréaliste de respecter les 50% de nucléaire en 2025 comme l’impose la loi sur la transition énergétique nous dit Alain Grandjean. Peut être mais par pour les raisons qu’il indique ! Analyse de Benjamin Dessus et Bernard Laponche.

Dans son papier « 50% DE NUCLÉAIRE EN FRANCE : UN OBJECTIF RÉALISTE ?»[1] Alain Grandjean s’attache à  montrer l’impossibilité d’une réduction de la part du nucléaire à 50% de la consommation française d’électricité en 2025. Le raisonnement paraît effectivement imparable et la proposition d’un décalage de l’objectif dans le temps bien plus réaliste au vu des différents chiffres de nature physique ou économiques qui viennent étayer sa démonstration.

Cependant à y regarder de plus près, on peut se rendre compte que certaines hypothèses, explicitées ou non, viennent remettre en cause la pertinence de son affirmation.

A. Grandjean nous dit en effet que «  En 2014, le nucléaire a produit 436 TWh, soit 77% d’une production électrique s’élevant à 562 TWh. Cette production d’électricité sert une consommation électrique d’environ 440 TWh (soit environ 6700 kWh par habitant) ; le reste ce sont des pertes en ligne, l’autoconsommation (électricité consommée pour produire de l’électricité) et l’exportation (92 TWh en 2014, pour des importations de 27) ».

 Et il ajoute :

Dans la suite nous supposerons que ce différentiel reste stable en ordre de grandeur.

A travers ces propos Alain Grandjean fait des hypothèses sujettes à caution :

La première, la plus importante, est que la France continuerait sine die à présenter un bilan exportateur de 65 TWh. On peut pourtant très bien envisager de faire tomber ce solde à zéro. On peut en effet légitimement se demander pourquoi il faudrait faire un effort important d’installation de capacités renouvelables nouvelles pour maintenir coûte que coûte une possibilité d’exporter de l’électricité nucléaire alors que son coût va augmenter fortement du fait de la réhabilitation indispensable et que le marché européen est déjà saturé. Outre la question économique, si elle exporte de l’électricité d’origine nucléaire, la France en garde les risques et les déchets de sa production.

A. Grandjeanfait d’autre part l’hypothèse que les pertes d’autoconsommation des centrales (de l’ordre de 24 TWh en 2014)  ne dépendent pas des technologies de production d’électricité, ce qui n’est pas exact. A peu près nulles pour l’hydraulique, l’éolien et le solaire, elles sont de l’ordre de 5 % de l’électricité brute produite pour le nucléaire (l’autoconsommation des centrales nucléaires en 2014 a atteint de l’ordre de 22 TWh pour une production brute de 436 TWh sans compter les consommations de l‘enrichissement de l’uranium). Pour une consommation d’électricité déterminée, la production d’électricité nécessaire varie donc sensiblement en fonction du mix retenu. Il omet aussi de signaler que les pertes de transport et distribution, de l’ordre de 29 TWh en 2014 pour 562 TWh de production, sont à peu près proportionnelles aux quantités distribuées.

 

La question de la demande d’électricité et du mix de production

Sans entrer dans le détail du déroulement de son raisonnement sur les scénarios d’évolution de la consommation d’électricité d’ici 2025, nous nous contenterons de rappeler comme il le fait que «  les scénarios les plus optimistes »[2]   étudiés dans le cadre du Débat National sur la Transition Energétique la positionnent à cette date à 550 TWh, soit une croissance de 20% par rapport à aujourd’hui. Les autres la situent entre 400 et 500 TWh. »

A Grandjean rappelle d’autre part avec raison que «  l’un des buts clairs de la transition énergétique est de découpler consommation d’énergie et PIB. Cela concerne évidemment aussi l’électricité…en tendance, et sans transfert d’usages vers l’électricité on devrait donc plutôt voir la consommation baisser de 2010 à 2025 d’environ 15% pour atteindre 375 TWh…

Après ces rappels A. Grandjean écrit : « En 2014, les renouvelables électriques ont produit 96 TWh les moyens thermiques fossiles ayant produit 30 TWh = total 126 TWh   Dans un scénario bas de production électrique à 2025 (500 TWh) il faudrait donc que les EnR produisent 220 TWh et près de 300 TWh dans un scénario haut (650 TWh), en supposant stable la production thermique (par un remplacement des centrales au charbon par des centrales à gaz) ».

Si l’on suit la démarche de A. Grandjean (avec un maintien du nucléaire à son niveau actuel et le même solde d’exportation), ce qu’il appelle les consommations d’électricité (électricité finale + consommations du secteur énergétique) de chacun de ces scénarios devraient se situer autour de 380 TWh pour le plus bas et de 525 TWh pour le plus élevé.

Par contre si l’on tient compte des observations précédentes les mêmes scénarios dits « 500 » et « 650 » TWh de production d’électricité répondraient respectivement selon la proportion de nucléaire à des consommations électriques nationales[3] de 448 à 458 TWh et de 572 à 582 TWh.

Un scénario à 380 TWh de consommation électrique, compatible avec l’esprit de la loi de transition énergétique (une réduction de l’ordre de 15% en 2025 par rapport à 2012[4]) n’exigerait donc que 430 TWh si la production d’électricité nucléaire restait inchangée, mais 421 TWh si la règle des 50% de nucléaire était respectée (réduction d’un facteur de plus de 2 du nucléaire autour de 210 TWh). 

Si la production électrique ex-fossile reste inchangée à 30 TWh il faudrait alors produire 180 TWh d’électricité renouvelable en 2025, soit 84 TWh de plus qu’aujourd’hui.

Le respect de la condition 50% de nucléaire en 2025 dans le scénario bas de l’auteur, pour un solde d’exportation ramené à zéro entraînerait la réduction de la production nucléaire d’un facteur 2 et l’installation de capacités renouvelables nouvelles capables de produire 84 TWh. C’est donc là un tableau assez différent de celui proposé comme hypothèse basse par A. Grandjean avec une production supplémentaire de 124 TWh d’électricité renouvelable en 2025. 

Par contre cette production supplémentaire d’électricité renouvelable de 84 TWhn’est pas éloignée de celle envisagée par le projet actuel de PPE qui propose en 2023 une production supplémentaire de l’ordre de 60 TWh avec un rythme de progression annuelle de l’ordre de 9 TWh en 2023 et donc une production anticipée en 2025 de 78 TWh.

 

Les questions d’investissement.

Pour calculer les investissements nécessaires l’auteur ne chiffre pas le scénario bas de production électrique qu’il évoque plus haut, mais un scénario de production de 560 TWh analogue à la production réalisée en 2014 : « pour une production électrique de 560 TWh, nucléaire à 280 TWh et EnR à 250 TWh) il faudrait accroître la puissance installée de l’ordre de 100 GW[5]. Sur la base  d’un coût d’investissement au kW installé soit dans la fourchette 1000 à 1500 euros, l’investissement à réaliser dans les 10 ans serait de 100 à 150 milliards d’ euros[6].

En adoptant ces chiffres unitaires, l’investissement en nouvelles unités de production (pour  84 TWh) s’établit alors entre 55 milliards € et 83 milliards €.

 

Enfin, signalant qu’EDF va bientôt devoir réaliser - dans des délais courts - des investissements considérables, du fait de l’ancienneté de son parc nucléaire dont la construction s’est concentrée dans les années 1970-80 d’une partie des centrales actuelles (dont le montant est de l’ordre du milliard d’euros par réacteur), arrêt puis déconstruction de certaines d’entre elles (en fonction notamment des audits de l’Agence de Sûreté Nucléaire), et achèvement du chantier de FlamanvilleA. Grandjeanconsidère qu’il ne serait pas raisonnable d’imposer à EDF et à ses clients un investissement supplémentaire de 100 à 150 milliards €.

Notons tout d’abord que l’investissement de capacités électriques renouvelables n’ pas de raison de reposer uniquement sur EDF. Dès maintenant une part majoritaire de cet investissement relève d’initiatives industrielles hors EDF, d’initiatives de collectivités, d’initiatives associatives ou d’initiatives privées. 

Il reste vrai qu’EDF aura beaucoup de mal à réaliser l’investissement de réhabilitation du parc (évalué  à 110 milliards par la Cour ces comptes, et donc plutôt à 2 milliards par réacteur que 1 milliard). Mais l’auteur ne signale pas que l’arrêt de l’ordre de 25 réacteurs avant 2025 permettrait de réaliser une économie comprise entre 25 et 50 milliards d’euros d’investissement selon l’évaluation retenue, et donc de dégager une très grande partie des fonds nécessaires au développement des renouvelables.

D’autre part les investissements de démantèlement qu’il évoque et qu’il faudra de toutes façons faire ne peuvent pas intervenir avant 10 ans après l’arrêt des tranches donc en tous cas après 2025.  

Au total, en tenant compte de ces différents éléments l’investissement supplémentaire nécessaire au respect de la règle 50%, estimé par A Grandjean  à 100 ou 150 milliards, pourrait bien tomber d’un facteur important, s’il devait être financé par EDF, dans une fourchette de  moins de 10 milliards d’€ à 60 milliards d’€.

 

Conclusion

La conclusion de l’auteur selon laquelle « La part du nucléaire ne baissera pas qu’on le veuille ou non à 50% en 2025 » repose donc sur des hypothèses contestables du point de vue de l’exportation de courant électrique, de la montée en puissance des renouvelables à organiser et des capacités d’investissement à dégager. Avec une politique plus ambitieuse d’économie d’électricité (éradication du chauffage électrique au profit de pompes à chaleur, économies d’électricité spécifique dans l’habitat tertiaire, etc.) et l’abandon d’exportations massives d’électricité, il serait possible de respecter la consigne 50% de nucléaire dans des conditions acceptables. 

Reste qu’en l’absence de volonté politique actuelle, d’abord en termes d’économies d’électricité, complètement absente, ensuite en termes de programme de fermetures de réacteurs nucléaires, enfin de relance d’un programme ambitieux d’énergies renouvelables, sa conclusion sur l’improbabilité d’aboutir au mix 50/50 annoncé s’avère malheureusement crédible, même si c’est pour d’autres raisons que celles évoquées par l’auteur. Mais cela serait dramatique, tant sur le plan de l’environnement et de la sûreté nucléaire que sur celui de l’économie et de l’emploi.

 

 

Benjamin Dessus et Bernard Laponche


[1]https://alaingrandjean.fr/2016/01/11/50-de-nucleaire-en-france-un-objectif-realiste/

[2] c’est à dire les plus consommateurs d’électricité

[3] consommation d’électricité finale + consommation du secteur énergétique

[4]La consommation d’électricité finale était de 438 TWh en 2012

[5] Avec un facteur de charge moyen de 17% pour 1 mix égalitaire d’éolien et de solaire PV, pour produire 1 TWh il faut une puissance de 0,7 GW. Avec un facteur de charge de 20%, il en faut 0,6. Pour augmenter la production de 150 TWh il faut donc installer entre 85 et 100 GW. Le facteur de charge de l’éolien croît

[6] pour une production renouvelable supplémentaire de 154 TWh. 

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