Éviser et inouïr: les «invisibles» et nous

On prête à la crise du Covid-19 d'avoir révélé l'existence des «invisibles», cette foule de travailleuses et travailleurs essentiels et pourtant mal payés. Mais pourquoi invisibles ? Ou comment moi aussi j'ai eu une de ces «révélations» grâce à une pandémie, Mouloud Achour et un bouquin de SF.

ÉVISER ET INOUÏR :

LES "INVISIBLES" ET NOUS

Extrait de l'adaptation du roman The City & the City de China Miéville par la BBC Extrait de l'adaptation du roman The City & the City de China Miéville par la BBC

Le moins qu’on puisse dire de cette crise du COVID-19, c’est qu’elle ne cesse de fournir son lot de « révélations », au sens quasi-religieux : « révélation » de la faillite de décennies de politiques en matière de santé, « révélation » du danger des contre-réformes du chômage et des retraites ainsi mises en suspens, « révélation » que «  la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, (pour) notre État-providence ne sont pas des coûts ou des charges mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe (…). Il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché. » 

« Révélation » c’est bien le vocabulaire qu’avait lui-même choisi ici Emmanuel Macron dans son discours du 16 mars.[1]

Ce même Emmanuel Macron, dont pourtant la surdité et l’aveuglement auront battu tous les records , alors même que la barre avait été placée bien haut par les quinquennats précédents, et avec une constance qu’on pourrait qualifier d’admirable si elle n’était pas aussi abjecte. Oui, même Emmanuel Macron, aveugle roi au pays des borgnes, a eu droit à la « révélation » : « Beaucoup de certitudes, de convictions sont balayées, seront remises en cause » [1]. Comme avec le divin, elle semble pouvoir toucher même le malheureux privé de ses sens. Après des mois de gilets jaunes, de grève contre la destruction des retraites et de mobilisation des personnels soignants – entre mille autres alarmes qu’on a fait taire au tonfa plutôt que d’éteindre l’incendie – il faut le voir pour le croire. En revanche, j’ignore s’il vaut mieux entendre ça que d’être sourd.

Et dans les épiphanies en cascade - comme des multiprises, toutes branchées les unes aux autres - l’une d’elle aura été de « révéler » les « invisibles ». C’est qu’on voyait, enfin, ces « petites mains » : les personnels soignants bien sûr, qui tentent de nous éviter la mort, mais aussi les caissières, les routiers, les femmes de ménage, les éboueurs, les agents municipaux, les ouvriers, qui tentent de nous maintenir en vie dans des conditions décentes, et toute la liste des travailleurs essentiels, des métiers utiles, dont on n’aura manqué de remarquer qu’ils se recoupent assez bien avec les smicards et autres mal payés [2], quand d’autres activités n’auront, elles, manqué à personne. Alors qu’on les paye parfois une brique par mois et par tête de pipe. Un peu comme un coûteux abonnement à une salle de sports qu’on oublie ou rechigne à résilier alors qu’on ne s’en sert pas.

Dans un premier temps, on a pu – et moi le premier – se réjouir de cette ruse du destin, qui remet sur le tapis des questions comme l’utilité sociale. Se réjouir qu’on entendra peut-être mieux des Friot[3] ou des Graeber[4] et moins bien les disques rayés depuis les années 80 de libéraux ringardisés.

Surtout se réjouir de cette sorte de revanche prise sans le vouloir par ces travailleurs. S’en réjouir tant elle est due et de longue date. S’en réjouir nettement moins tant ils s’en seraient bien passé. On les envoie au front, on applaudit aux fenêtres leur héroïsme et leur sacrifice puisque, effectivement, tous ces prolos s’exposent et certains en meurent. On prétend que c’est une guerre. Si c’est le cas, elle ressemble de trop à 14-18. Et si, comme le propose l’historienne Clyde Plumauzille dans son bien-nommé article « Aux travailleurs invisibles, l’humanité reconnaissante »[5], elle ramène par la force des choses la nécessité de remettre ces travailleuses et travailleurs au cœur du récit, il faudra être vigilants pour que cette mémoire ne se limite pas à un monument aux morts avec le nom d’Aïcha Issadounène[6] au milieu de centaines d’autres prolétaires.

Autre chose, cependant, a de quoi turlupiner dans cette histoire « d’invisibles ». Et cette révélation-là peut venir sans crier gare d’un Mouloud Achour au détour de ce que pourrait être un de ces simples Skype informels de pandémie  :

« Y’a un truc qui me fait rire, c’est que les gens disent "grâce à cette crise on voit les invisibles". Et ce que eux ils appellent les invisibles c’est les gens que nous on voit tous les jours, dans le quotidien, dans la rue. Pourquoi on les appelle les « invisibles » les gens normaux ? Les gens qui sont caissiers, qui sont livreurs, les gens qui sont chauffeurs-livreurs, qui triment, qui font des métiers normaux, pourquoi on les appelle tout d’un coup les "invisibles" ? Moi je supporte pas cette expression. » [7]

Effectivement, il y a quelque chose d’insupportable dans cette expression.

Ce qui est insupportable c’est ce que ça dit : « invisibles ». Invisibles à qui ?

Les métiers invisibles c’est justement un sketch de 2013 de Suricate [8]. C’est hyper drôle – comme souvent - : on imagine par exemple quelqu’un enfermé dans le distributeur pas-si-automatique qui vous passe votre canette. Invisible : personne ne songe à un type dont c’est le taf quand on met 2 euros dans l’engin.

Au supermarché, on ne songe à personne qui se trouverait entre le tapis roulant et la machine à CB ? Quand votre menu C12 arrive sur le pas de votre porte, qui songerait qu’un livreur se tient en fait là, devant vous ? Qui songerait que ce « Comment ça va aujourd’hui Mme Crougnaud ? Regardez qui est venu vous rendre visite, c’est votre petit-fils ! » a en fait été prononcé par l’aide-soignante de l’EHPAD de mémé ? Invisibles ?

Vous allez faire vos courses tous les combien vous ? C’est un truc qu’on fait souvent, il m'a semblé. Se faire soigner, ou qu’un proche soit hospitalisé, c’est plutôt courant, non ? Même si vous ne commandez pas sur ces plateformes, les livreurs ils empruntent les mêmes rues que vous, à ma connaissance, pas le quai 9 ¾ ?« Ce que eux ils appellent les invisibles c’est les gens que nous on voit tous les jours ».

Alors que des traders, vous en voyez beaucoup ? Des gestionnaires de fond de pension, vous en entendez souvent s’activer à 3h du mat’ au pied de votre immeuble ? Des happiness chief managers, c’est tous les quatre matins que vous récupérez le vrai morceau de bonheur tout frais qu’ils vous ont confectionné avec un y’en a un peu plus je vous le laisse ? Il y en a pourtant des jobs qu’on ne voit concrètement jamais, au point qu’on serait même bien en peine de voir en quoi ils consistent. Et pour certains, c’est sans doute mieux, parce que les yeux nous en tomberait des orbites si on venait à observer à quoi on paye certains, parfois grassement. Contrairement à la caissière « invisible » dont chacun peut pourtant en permanence scruter l’exécution de la tâche, au point de trouver que ça va pas assez vite dites donc l’autre queue ça avance plus vite.

Pire : les invisibles se voient. Tous les jours ils se voient même. A la cafèt’ à midi, en terrasse le soir, à l’apéro à la maison. Les « invisibles » c’est nos potes, nos parents, nos enfants, nos amants : c’est nous. Je sais pas vous mais personnellement je bois rarement des coups avec des capitaines d’industrie. Même la petite classe moyenne culturelle de centre-ville, qui ne compte pas parmi ces « invisibles » et n’en fréquente peut-être pas tant, elle a plus de chance de taper la bise au pote infirmier, d’avoir un frangin à McDo et de tomber amoureux de la caissière de Monop’ que de bousculer un éditoraliste par hasard. Si ça se trouve, elle a même été la caissière de Monop’ pendant ses études, la petite classe moyenne, avant de devenir visible.

Invisibles à quels yeux alors ?

Déjà et tout simplement à ceux-là même qui, eux, ne fréquentent pas - ou le moins possible - d’invisibles. Eux ne nous sont pas invisibles. Ah ça, on les voit et on les entend. Partout, tout le temps, sur toutes les ondes, dans tous les discours. Même planqués, même en cavale. La malle ? Pas la malle ? Ça n’y change rien : on ne voit qu’eux, ceux dont on dit : « Tu sais l’autre là, mais si, je connais que lui ! »

Invisibles par quel étrange sortilège ?

Pourquoi est-on prêts à qualifier ces travailleurs, héros malgré eux, d’invisibles alors que ce sont ceux que, même en temps normal, on voit le plus ? Pourquoi on est prêts à nous qualifier nous-mêmes d’invisibles ? Peut-être à force de se voir par les yeux d’autres… qui ne nous voient pas  : tus dans le discours public, muets sur les plateaux, hors-champs des caméras, ellipsés du récit moderne, rayés du roman national, tout ce que vous voulez. Sauf quand on surgit. Dans la rue, sur les ronds-points ou appelés à la rescousse pour sauver le monde visible obligé, lui, d’aller se planquer. Et de noter avec Laélia Véron face à Emmanuel Chain [9] qu’il a fallu une crise sanitaire mondiale pour qu’enfin on entende sur TF1 le mot « travailleurs ». On entend le mot et eux, on les voit. Merci TF1 de nous montrer les « invisibles », on commençait à se demander à quoi ils ressemblaient.

Dans le sketch de Suricate, les « métiers invisibles » ne voient pas les autres « métiers invisibles ».

Si on ne les voit pas mais ça n’est pas dû à un quelconque handicap physique. C’est qu’on avait choisi de ne pas voir et de ne pas entendre, choisi de masquer la colère dans un nuage de fumis et de couvrir les cris dans la déflagration des grenades de désencerclement. Mais il ne faudrait pas entendre « choix » en donnant trop d’importance à un libre-arbitre dont on a ici, comme souvent, pas besoin de l’hypothèse. Ce serait ignorer le caractère d’habitude, le conditionnement, l’entraînement mental si répété qu’il en devient un réflexe, comme la mémoire musculaire d’un pratiquant d’arts martiaux aguerri : cet entraînement à l’aveuglement et à la surdité devenus premières et uniques réactions disponibles face à toute adversité pour les shaolins de la politique antisociale et leurs maîtres-managers (ou contremaîtres si vous préférez). « Choisir » de ne ni voir ni entendre, pas au sens d’une option rationnelle "libre et non-faussée" : au sens d’une cécité et d’une surdité actives.

L’auteur China Miéville a imaginé dans son livre The City & The City une ville divisée en deux [10]. Un peu comme Berlin, sauf que l’Est et l’Ouest occuperaient le même espace. Les deux populations partagent physiquement les mêmes lieux, utilisent les mêmes routes, arpentent les mêmes rues. Ils sont au même endroit mais pas dans la même ville. Et ce n’est pas de la science-fiction au sens où ils seraient dans deux plans d’existence quantiques, des dimensions ou je ne sais quoi d’autre. Plutôt de la science-fiction au sens où on pousserait la psychologie aussi loin que le space opera pousse l’astrophysique ou les extraterrestres la biologie. Ils partagent le même endroit mais chacun est entraîné, éduqué depuis toujours – au point que cela ne demande presque aucun effort conscient – à ne pas percevoir les voitures des autres, les habitations des autres, les autres tout court.

Ils appellent ça éviser, s’habituer à ne pas voir ce qui est pourtant constamment dans notre champs de vision, garder invisible ceux qu’on croise tous les jours, et bien sûr inouïr, faire en sorte de ne pas les entendre. Pas ne pas les écouter, non : ne pas les entendre. (Termes néologisés à partir de l'anglais unsee et unhear par Nathalie Mège)

Pourquoi on appelle « invisibles » « les gens que nous on voit tous les jours, dans le quotidien, dans la rue » ? Parce qu’on les évise. Et, presque pire, on les inouït. On s’évise et on s’inouït les uns les autres, avec une telle habitude qu’on ne s’offusque plus de parler « d’invisibles ».

Jusqu’à la rupture.

Dans The City & The City, c’est ce qui désigne le fait de rompre, accidentellement ou volontairement, l’évisement. De subitement voir les invisibles. Ce qui n’est pas souhaitable, vous vous en doutez. Dans cette ville, c’est même illégal, il y a une police spécialement pour ça : circulez, y’a rien à voir. Mais ça se produit, inévitablement. Parfois l’invisible surgit et on ne peut pas l’éviser. Dans ce cas, l’enjeu du pouvoir est que, le moment de rupture passé, tout revienne à la normale. Notre enjeu sera peut-être qu’on y revienne pas. Plus jamais. Que la rupture soit consommée.

« Le jour d’après ne sera pas un retour au jour d’avant » semble avoir été une des nombreuses révélations d’Emmanuel Macron. Au cas où le naturel, avec ces vieux réflexes, revienne au galop, il faudra peut-être garder les yeux ouverts.

The City and the City | la ville qui est deux villes The City and the City | la ville qui est deux villes

 

[1] https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/03/16/adresse-aux-francais-covid19

[2] https://radioparleur.net/2020/03/31/coronavirus-travail-petites-mains/

[3] La Salaire à Vie (Bernard Friot) : https://www.youtube.com/watch?v=uhg0SUYOXjw

[4] Bullshit Jobs : http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Bullshit_Jobs-546-1-1-0-1.html

[5] https://www.liberation.fr/debats/2020/03/25/aux-travailleurs-invisibles-l-humanite-reconnaissante_1783055

[6] https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/03/28/aicha-issadounene-52-ans-caissiere-chez-carrefour-morte-du-covid-19_6034780_3234.html

[7] Clique TV : https://www.youtube.com/watch?v=S3JMGkcuCEE

[8] Les métiers invisibles, sketch de Suricate : https://www.youtube.com/watch?v=skgeCTyVtoU

[9] "7 à 8" confiné | Arrêt sur images : https://www.arretsurimages.net/emissions/arret-sur-images/sept-a-huit-confine-on-essaie-detre-dignes-respectueux-pudiques

[10] https://www.babelio.com/livres/Mieville-The-City-and-the-City/277702

 

 

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