La démocratie radicale, le nouvel horizon militant ?

« Ceux qui ne bougent pas ne peuvent sentir le poids de leurs chaînes. ». Cette maxime énoncée par Rosa Luxembourg, figure du socialisme allemand, ne doit pas simplement s'entendre comme le constat de l'apathie collective dont souffrent ceux que le sort a figés dans leur condition sociale. Elle peut être également comprise comme le fardeau du militant.

L'année 2015 qui vient de s'écouler a été d'une violence extrême, instillant dans la population une peur panique, de celle qui vous cloue sur place, en particulier après la tuerie du 13 novembre. Si la militance peut être porteuse d'espoir, elle n'épargne pas pour autant ses défenseurs du deuil et des angoisses du temps face au terrorisme et à la menace d'une dérive autoritaire de l'état de droit et d'un déséquilibre institutionnel du pouvoir. Malgré ces craintes, le 11 janvier 2015, après les attentats de Charlie Hebdo, des millions de personnes affrontaient spontanément et collectivement l'angoisse et se muaient en militants pour la liberté. Cet « esprit de janvier » s'appuyait alors sur la résilience collective et une capacité populaire à défendre des valeurs universelles. Malheureusement, par une récupération honteuse et un état d'urgence intimant à chacun de se terrer, cet élan citoyen a été méticuleusement désamorcé. C'est également le mouvement social, si tant est que l'on puisse nommer ainsi le cumul de luttes trop souvent isolées, qui a été pris pour cible à travers des mesures d'urgence qui loupent sciemment leur cible terroriste pour s'abattre sur les militants, comme l'ont démontré les assignations à résidence et nombreuses perquisitions de militants durant la COP21.

Si cette répression n'est pas nouvelle, la mort de Rémi Fraisse en témoigne, l'état d'urgence a étendu cette violence à une partie de la population habituée à manifester sans être inquiétée, ni même d'ailleurs le plus souvent écoutée. Cependant, les nouvelles entraves qui s'abattent sur le mouvement social suscitent de nouveaux questionnements sur l'engagement, interrogeant de façon plus pressente ces personnes que l'on qualifierait de politiquement semi-actives, habituées à des actes symboliques et plutôt extérieures à la vie militante. Ces « nouveaux concernés » cherchent dans des « mouvements citoyens » à redéfinir les modalités de leur participation en dehors des formes traditionnelles que sont le parti, le syndicat et dans une nouvelle mesure l'association. Ils sont la nouvelle base nécessaire au renouvellement des forces militantes, mais leur mobilisation nécessitera de penser de nouvelles formes d'organisation, voir de non-organisation, tenant compte de l'individuel et du collectif, et surtout résolument tournée vers la recherche de victoires immédiates.

Par ailleurs, un travail sur l'identité militante est nécessaire pour se réapproprier à la fois le récit d'un monde meilleur, s'il est encore possible, et également pour briser les caricatures militantes, qui justifient au choix l'emploi du bâton ou du dédain face aux revendications populaires. A travers cette évolution du militantisme, cette recherche d'un nouvel horizon que nous proposons dans cet essai, nous souhaitons construire les fondations qu'une société nouvelle basée sur l'idéal de démocratie radicale ou authentique, où le militant d'aujourd'hui serait le précurseur du citoyen de demain. Seulement, avant de bâtir, il faut d'abord retirer les oripeaux grotesques de nos vielles démocraties libérales et dépassées.

Faire acte de la rupture démocratique

L'absence de recul critique du gouvernement comme du Parlement face aux excès d'un État d'urgence permanent laisse présager un risque réel de dérive autoritaire et une rupture définitive avec les principes démocratiques. L'extension des mesures anti-terroristes à une partie de la sphère militante durant la Cop21 constitue un incroyable retournement de situation : les héros populaires qui foulaient le pavé hier, une vieille histoire française, sont devenus des criminels, des ennemis intérieurs, qu'il faut de nouveau embastiller à résidence. Ce changement brusque a eu pour conséquence un effet de stupéfaction autant que de marginalisation pour un mouvement social français souffrant de trop nombreuses fractures internes.

Marginalisation car les voix dissidentes, critiques, ou simplement explicatives, même celles des universitaires, ont été autoritairement exclues du débat avec le pouvoir. Le dialogue démocratique, ou du moins sa parodie, a été rompu lorsque certains intellectuels ont avancé des explications multifactorielles, en particulier sociales, dans le processus de radicalisation terroriste. Ce refus du dialogue, et de la critique, peut alors s'entrevoir comme l'affirmation du pouvoir dans le monopole d'une parole agissante qui ne tolère comme réplique que le hourra des foules, et contient par là même une dimension inquiétante dans un contexte d'autorité sans contre-pouvoir.

Le risque d'un état d'urgence permanent est que cette marginalisation passe du symbolique, le refus d'écouter, au tangible par l'interdiction de s'exprimer, en particulier à travers les pratiques militantes les plus usuelles comme le tractage ou la réunion de plus de trois personnes dans la rue, comme cela a déjà pu être constaté, même si heureusement encore de façon isolée. Tout aussi concrètement, la parole critique a été évacuée par la force de différents espaces d'expressions libres, à commencer par la rue et les lieux occupés. Aux obstacles de la dépolitisation et de l'individualisme qui séparent habituellement le militant d'une partie de la société, viennent donc progressivement s'ajouter les interdictions d'aller vers l'autre et de le convaincre. Ceci risque d'aboutir à la négation de la possibilité même du militantisme et de la jouissance pleine des droits fondamentaux d'opinion, de réunion et de manifestation si précieux à la démocratie.

A la difficulté croissante d'exercer son militantisme dans l'espace public vient s'ajouter une absence de victoire majeure pour les différentes luttes, due en partie à une volonté toujours plus prégnante de toute puissance des gouvernants. Face à « la rue », où les revendications populaires sont réduites à une dimension conflictuelle, seul l'égo et un grotesque virilisme voyou semble faire office de boussole politique aux gouvernants. Une attitude qui ne laisse comme alternative que la victoire ou la défaite des camps adverses, sans possibilité aucune de conciliation démocratique.

Depuis l'alternance de 2012, la déception est aussi venue du Parlement à travers son obstination monolithique à la non représentation et à la coutumière politique du siège vide, ce gouffre intellectuel et sociétal qui laisse un hémicycle désert lorsque se discutent des lois liberticides, comme lors du débat sur la loi Renseignement au printemps 2015. Malgré un énorme travail de plaidoyer des associations, en particulier sur les enjeux des libertés numériques et de protection de la vie privée, les parlementaires se sont contentés d'une oreille distraite sans volonté de mettre à jour leur vieux logiciel politique, préférant pour la majorité un vote moutonnier selon les consignes des différents appareils. Aux difficultés des associations de faire entendre leurs arguments s'ajoute le développement en France d'un lobbying d'intérêts particuliers puissamment financé, à l'image des pratiques d'influence au sein des institutions européennes. Nous ne pouvons que constater la disparition des équilibres fragiles qui permettaient à certains contre-pouvoirs citoyens ou militants d'influencer les décisions et légitimaient l'idée d'une représentation de l'intérêt général par les parlementaires.

Claude Lefort faisait du pouvoir politique en démocratie un lieu vide, toujours à conquérir, à remplir, en fonction de rapports de forces mouvants qui s'exprimeraient dans la société, garant à la fois du dynamisme politique et de la redistribution du pouvoir. Or cette vacuité, stimulante selon Lefort, est devenu l'objet d'un conservatisme acharné pour la reconduite d'un pouvoir en lévitation au dessus du vide. L'arrière garde politique française vit suspendu dans sa bulle d'autosatisfaction où elle est devenue incapable de reprendre pied sur terre, comme dans la rue, là où se tiennent les luttes authentiques de notre temps.

Une autre démocratie est-elle possible ?

Dans ce contexte d'autoritarisme intransigeant face aux luttes sociales et de crispation partidaire face au renouvellement idéologique et identitaire, un doute peut s’immiscer dans les cœurs laissant le militant interrogatif sur la possibilité même de faire naître l'utopie. Cet « autre monde », aux contours esquissées par l'altermondialisme, parfois simplement en pointillés, est-il encore possible ? Ou plus précisément, est-il possible d'inviter tout le monde dans cet ailleurs bien terrestre ? Il y aura toujours une possibilité de faire autrement dans les marges, les interstices des territoires et d'ériger des bastions minoritaires, mais qu'en sera-t-il du reste de la société ? La micro-utopie communautaire n'est-elle pas alors une résignation au sacrifice de l'autre ? Sans répondre à ces questions, nous pouvons simplement avancer que ces espaces de lutte ont tout lieu d'être s'ils se caractérisent comme des laboratoires et centres d'incubation d'un changement vécu, expérimenté et amendé dans une discussion démocratique permanente avec l'ensemble de la société. Le principal défi militant posé à ces espaces de luttes est donc celui de résister à la tentation du repli sur soi, car il y aurait là une réponse trop conforme à l'air du temps. Cet enclavement physique et idéologique serait également une victoire pour tous ceux, gouvernants et potentats locaux, qui cherchent à entraver les mouvements sociaux et écologistes dans des espaces clos et hermétiques.

Une autre voie utopique qui se propose aujourd'hui et grandit dans de nombreux pays est celui de l'idéal de « démocratie radicale » développé par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe dans leur ouvrage Hégémonie et stratégie socialiste : vers une politique démocratique radicale. Mouffe et Laclaudéveloppent un projet politico-social suffisamment ouvert pour ne pas devoir porter toutes les réponses, affirmant « le caractère processuel de toute transformation radicale », ce qui impliquerait alors de renoncer au « concept classique de révolution [qui] implique le caractère fondationnel de l'acte révolutionnaire, l'institution d'un point de concentration du pouvoir depuis lequel la société pourrait être rationnellement réorganisée », mais dont la volonté et le consentement ne semblent pas être des conditions nécessaires à la transformation.

L'ennemi de la démocratie, quelque en soit le nom, est cette appropriation du pouvoir par une minorité à la recherche d'une organisation totale de la société, d'un formatage des rapports sociaux et de l'expression politique des individus. Si nous ne pouvons définir ce que sera la société démocratique radicale, puisqu'elle s'autodétermine en permanence, l'objectif de ceux qui souhaitent voir advenir cet idéal est, selon Mouffe et Laclau, de remplir les « préconditions de toute transformation vraiment démocratique de la société » en initiant un processus radical de redistribution du pouvoir. L'idée est donc de déconcentrer le pouvoir, dans tous les sens du terme, en multipliant les espaces politiques où faire germer et croître une culture démocratique reconnaissant la légitimité des luttes comme des acteurs. En réalisant cette horizontalisation du pouvoir à tous les échelons, y compris dans les organisations militantes, cela permettrait non seulement de retrouver un sens à l'engagement, en redonnant une capacité de délibération à chacun, tout en ayant aussi pour bénéfice d'ouvrir le monde politique aux citoyens profanes en favorisant les conditions de leur participation. La nouvelle utopie est là, celle d'un enracinement des luttes dans un territoire où la culture démocratique puisse germer et se diffuser progressivement par capillarité de l'espoir.

« Peut-on encore militer sans en avoir l'air » ?

Face à l'urgence quotidienne et la crise permanente imposées par le pouvoir, où les différentes luttes finissent elles aussi par s'entrechoquer (urgence sociale, urgence climatique...), l'horizon militant peut être entrevu comme la nécessité d'un nouvel espace-temps, plus enraciné et moins pressé, à hauteur de femmes et d'hommes, où la transformation du quotidien puisse se faire tangible, où les petites victoires puissent s'accumuler afin de reprendre conscience du pouvoir collectif. L'idée d'accumulation de petites victoires est à dissocier très nettement de l'idée du militantisme de bonne conscience, celui des « petits gestes qui sauvent la planète » et autres clics bien pensant sur les réseaux sociaux. La modestie de la victoire n'implique pas nécessairement une modestie des moyens mis en œuvre, ni même ne présage du caractère individuellement limité de l'action, mais elle exprime le fait d'atteindre un objectif tangible, et idéalement transformateur, à travers une action planifiée.

Un ami activiste anti-pub exposait ainsi le nouveau dilemme posé aux militants de bonne conscience : « Puisque le militantisme est de manière générale mis à mal (criminalisation des luttes, surveillance et assignations à résidence), peut on encore militer mais sans en avoir l'air ? » Aujourd'hui, la fable du colibri ne peut plus s'appliquer à la simple modification des habitudes de chacun en vue de réduire notre impact écologique, ou à l’aumône donnée aux sans-abris. Elle doit être repensée comme un devoir d'humanisme et la nécessité d'apporter son aide, à la hauteur de ses moyens, à tous ceux qui agissent dans des champs politiques concrets, que ce soit dans la défense d'espaces à protéger contre des grands projets inutiles, pour la réappropriation d'un quartier populaire par ses habitants, ou encore pour l'aide aux migrants...

Nombreux sont les domaines qui gagneraient à s'ouvrir en dehors des cercles de convaincus, pour peu qu'il y ait une prise sur le réel et une organisation radicalement démocratique capable d'accueillir les nouveaux militants. Le mouvement social doit désormais sortir de la phase nécessaire, mais largement atteinte, de conscientisation collective, basée sur la pédagogie et la communication de masse, pour entrer dans une nouvelle phase d'action et de mise en place de solutions sur l'ensemble des territoires. Aux réflexions théoriques et idéologiques, il est devenu nécessaire d'ajouter une nouvelle pensée de l'action. Son objectif serait les conditions d'une convergence des luttes et le développement d'une nouvelle culture démocratique, inclusive et participative. Cette pensée de l'action est aussi celle de ceux qui la mènent, les acteurs, et de leurs identités militantes dont les contours gagnerait à être redessinés.

« Bisounours ou djihadiste vert », redéfinir l'identité militante

« Bisounours ou djihadiste vert », telle est la caricature binaire tendant à définir les deux pôles de l'identité militante. L'image du bisounours correspond, chez ceux qui la véhiculent, à la posture de l'inoffensif, doublé du risible et de l’immaturité politique. Elle vise avant tout à dénigrer une organisation, une action et à décourager par le mépris. C'est le fantasme d'un citoyen profane dont la revendication peut être réduite à un enfantillage utopique qui l'oppose au monde des « responsables », ceux qui savent et qui énoncent la réalité, et dont la moindre contestation est perçue comme une remise en cause personnelle de l'autorité. Dans le meilleur des cas, les revendications sont considérées comme un malentendu politique ou l'expression d'un besoin de « pédagogisation » - « s'il n'est pas d'accord, c'est qu'il n'a pas compris » - justifiant l'intervention de professionnels de la communication et de l'ingénierie sociale. Une stratégie désormais commune à tous les grands projets controversés, et qui aboutit presque systématiquement à des consultations sans lendemain ni prises réelles sur les leviers de la décision, comme on peut s'en rendre compte au Tréport, avec un projet éolien maritime implanté arbitrairement au cœur des zones de pêche, ou à Bure avec le projet d'enfouissement nucléaire CIGEO.

A l'opposé de l'inoffensif qui ne menace pas l'équilibre du pouvoir, se trouverait la figure du radical dangereux, du marginal politique prêt à user de la violence pour arriver à ses fins, figure traditionnelle du militant au « couteau entre les dents » ayant servi de repoussoir populaire à toutes les époques. La ministre de l'intérieur Michèle Alliot-Marie avait réalisé une mise à jour de cette image éculée à travers les spectaculaires arrestations de « la bande de Tarnac », groupuscule de « l'ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome », dont le tord principal s'avéra être de vivre en accord avec quelques principes énoncés dans un livre rédigé par un Comité plus invisible qu'anonyme. Sous le mandat Valls, ce sont les tenants de l'agriculture industrielle de la FNSEA, et son président Xavier Beulin, qui amalgament les opposants au barrage de Sivens à des terroristes sous la dénomination de « djihadistes verts », quelque jours avant la mort de Rémi Fraisse fauché par une grenade militaire. Enfin, durant la COP21, au nom de l'état d'urgence et de la lutte contre le terrorisme, l'opinion découvre que des militants écologistes sont fichés « sûreté de l'état » (fiche S) au même titre que les extrémistes religieux, et assujettis aux mêmes mesures de surveillance, de perquisition et d'assignation à résidence. C'est enfin les peines de prison ferme contre les syndicalistes de Goodyear, réduits au rang d'association de malfaiteurs et de ravisseurs, qui apportent la dernière touche à cet insoutenable tableau d'une criminalisation des luttes en France.

La binarité de ces figures du militant ne relève d'aucune appréciation objective des différentes formes que peuvent prendre les actions revendicatives, dont les possibilités sont multiples et s'inscrivent dans une longue histoire (non-violence, désobéissance civile, occupation, boycott...). Au contraire, cette caricature binaire doit être comprise comme l'énonciation simple de la posture étatique à l'égard du militant, à savoir le mépris lorsqu'il ne menace pas son pouvoir, ou à l'inverse, la criminalisation et la répression lorsque l'autorité est défiée ou le rapport de force menacé. L'exemplarité de la lutte contre l'aéroport de Notre-des-Dames-des-Landes est à ce titre tout à fait admirable. Elle a permis, sur de longues années, d'articuler démocratiquement les acteurs et leurs différents savoir-faire militants (juristes, naturalistes, élus, porteurs d'alternatives...), déployer une expertise citoyenne et s'assurer un soutien national afin de fonder sa légitimité et établir un rapport de force visant à se confronter à une administration hermétique. Pourtant, la réponse étatique et administrative, largement guidée par des intérêts mercantiles, reste celle de la disqualification des argumentaires militants, pour y opposer l'image inquiétante d'un village d'irréductibles casseurs à expulser par la force.

Se réapproprier le récit militant

A travers cette question de l'identité se joue également celle du récit militant, de son inscription dans l'Histoire, la grande comme la petite. Nous assistons actuellement à un mauvais remake du « Bon, la Brute et le Bisounours » où le casting, les rôles et les dialogues militants seraient déterminés par les gouvernants. Ainsi, les pouvoirs publics cherchent à reformater par des facteurs juridiques de légalité, voir d'illégalité avec l'état d'urgence, l'identité du « bon militant » et des modes d'expression tolérables, c'est à dire ne posant pas de problèmes aux rapports de forces établis.

L'objectif poursuivit semble être une neutralisation des mouvements sociaux, comme ce fut le cas lors de la COP21 avec l'annulation de plusieurs événements au nom de l'état d'urgence. Bravant néanmoins l'interdiction de manifester, par deux fois les militants se sont vus parqués dans des espaces clos d'expression politique : la place de la République et le Champs de Mars, où un cordon sanitaire policier assurait à chaque fois l'imperméabilité de la manifestation avec le reste de la population. A travers ces deux événements, l’État a fait une nouvelle démonstration de la binarité de son attitude face aux militants. Côté pile, à République, la violence sans sommation et l'arrestation de trois cents personnes ayant refusé qu'on leur retire le droit de manifester. Côté face, au Champs de Mars, le mouvement pour le climat a été marginalisé géographiquement sur un lieu éloigné du récit d'un gouvernement triomphant au Bourget.

Pourtant, le même jour, dans une toute autre ambiance, se tenaient également l'occupation et le blocage de l'Avenue de la Grande armée où ont été érigées symboliquement des lignes rouges, limites à ne pas franchir pour « sauver le climat ». Là encore, le contexte a obligé les organisateurs (ONGs, syndicats paysans et activistes rodés), à modifier rapidement leur plan initial, mais sans renoncer à l'idée d'un nécessaire acte de désobéissance civile à travers le blocage d'un axe de communication et à proximité (relative) d'un lieu de pouvoir, le pôle financier de la Défense. Même si, sans naïveté, nous pouvons présager d'une connaissance préalable de l'action par les autorités, l'occupation du boulevard parisien a été annoncé publiquement 24H à l'avance dans un contexte d'interdiction de manifester et a permis de rassembler entre 10,000 et 15,000 personnes. Tous les manifestants avaient à l'esprit cette idée de désobéissance, d'une résistance active qui ne demande plus la permission et assume de s'exposer à certains risques (physiques, juridiques) car ayant été préalablement identifiés par les organisateurs et acceptés par les participants. Par ailleurs, durant toute la COP21, des groupes activistes ont aussi multiplié les actions directes (occupation du Grand Palais, Climate Games, Faucheurs de chaise) le plus souvent dans un esprit de luttes joyeuses, créatives et non-violentes, réussissant également la prouesse de faire participer un grand nombre de « nouveaux concernés ».

A ce titre, le pari d'utiliser la COP21 comme un tremplin pour les luttes à venir aura été réussi en permettant d'initier une démocratisation de la désobéissance civile, notamment au cœur d'organisations jusqu'alors frileuses au concept, préférant la pétition à l'occupation. La mobilisation climatique permet également de se réapproprier, en partie, une identité militante, celle du résistant non-violent, à la fois fédérateur et porteur d'un projet alternatif, capable d'opposer à la morosité ambiante un visage d'espoir.

Convergence et idéal démocratique

La question qui reste cependant en suspend, et à laquelle il faudra répondre durant cette année 2016, est celle de la capacité de transmettre cet élan désobéissant et pro-démocratie au reste de la population, notamment en réussissant à faire le pont avec les mouvements des quartiers populaires. Loin d'une certaine image écornée de désert politique, une réelle effervescence intellectuelle et participative anime ces quartiers où le défaut de démocratie, de justice et de droit est de longue date identifié. Tout cela donne aujourd'hui lieu à de nouvelles expérimentations collectives, des collectifs d'habitants contre le bétonnage aux nouveaux chantres d'Alinsky et de « l'organisation citoyenne » (« community organizing »). Là aussi, la question de l'identité est centrale : « Il faut se qualifier, se nommer, bref se définir une identité pour que les gens accèdent à qui nous sommes et ce que nous voulons » soulignait à juste titre Pierre Didier Tché-Tché Apéa lors de l'Assemblée générale 2016 du collectif « Pas sans nous ». Il faut réussir à briser les stéréotypes, parfois intériorisés et incarnés faute d'alternatives identitaires, afin de dépasser le sentiment d'impuissance et de transformer une colère légitime en une nouvelle identité collective, revendicative et porteuse de projets démocratiquement décidés.

Pour conclure, l'horizon militant qui s'offre devant nous semble être celui d'une convergence des luttes sur la base d'un renouveau de l'idéal démocratique et de sa mise en pratique concrète, déjà perceptible dans plusieurs pays européens et à travers le monde, comme à Hong-Kong ou au Brésil en 2014. Ne nous trompons pas, cet idéal démocratique, à la fois participatif et délibératif, ne saurait s'exprimer dans une urne ou une primaire, arène de tous les égos, car de sauveurs, il n'y aura point, sinon un seul, timide, souvent absent, désabusé, maladroit et inconscient de son pouvoir, le peuple. Les militants peuvent devenir une avant-garde modeste et expérimentale de ce peuple qui se donne à voir et à entendre, parfois rugissant, mais surtout intelligent, ouvert et solidaire. L'idéal d'une démocratie radicale et authentique que nous appelons de nos vœux est ce nouveau souffle militant qui stimule les libertés, non pas tel un appel « anti-système » à tout renverser sans idée du lendemain, mais celui d'une volonté évolutionnaire retrouvée, partagée et consentie, qui ne pourra advenir que dans la refonte complète des institutions et la redistribution du pouvoir à son détenteur légitime, le peuple constitué et souverain. La démocratie libérale est morte, vive la démocratie radicale !

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.