Il n'y aura pas de « Podemos à la française » pour sauver la gauche

Le débat français au tour de la possibilité de créer une dynamique politique comparable au phénomène Podemos en Espagne s'est constitué au tour d'un tabou : la possible disparation d'une gauche française exsangue que rien ne viendra sauver.

 Comment provoquer un sursaut citoyen en France ? La vitalité politique de certains de nos voisins européens, en particulier chez les mal nommés PIGS (Portugal, Irlande, Grèce et Espagne) ne cesse d'interroger la gauche française sur les conditions d'un renouveau de l'intérêt politique des citoyens. La référence en la matière est devenu le jeune parti Podemos qui a réussi l'exploit de mettre un terme à trente ans de bipartisme en Espagne et à bouleverser les règles du jeu politique en seulement deux ans. Le parti de Pablo Iglésias a suscité un regain de participation, tant électoral que militant, et un changement radical dans la représentativité d'élus plus proches des Espagnols.

 Depuis quelques mois, la formule secrète d'un « Podemos à la française » est la nouvelle quête de tous les alchimistes de gauche, dont nombres sont effectivement lourdement lestés de plomb. Pourtant, au fil des débats, la réponse n'est jamais donnée franchement car vraisemblablement trop embarrassante. A l'inverse de Syriza, la « coalition de la gauche radicale » grecque, Podemos n'est par une réorganisation de la gauche espagnole, il en est au contraire son acte de décès.

 L'existence d'un potentiel tabou au cœur du débat sur les conditions d'avènement d'« un Podemos à la française », et qui expliquerait aussi sa fascination sur l’inconscient du « peuple de gauche », peut être caractérisé par le fait que le parti espagnol soit coupable d'un parricide idéologique, rupture d'une tradition et d'un héritage militant influencé par le communisme, et d'un particide assumé, liquidation des micro-partis d'extrême gauche, actes desquels doivent renaître une nouvelle idéologie populaire portée par l'idéal démocratique ressuscité. Et si le véritable pouvoir destituant était d'abord là ?

Indéniablement, Podemos s'est constitué sur la liquidation d'un héritage politique encombrant, celui d'une gauche préférant la pureté idéologique à la moindre victoire politique, et dont les symboles évoquaient un vague folklore vintage chez les plus jeunes. Il s'agissait aussi de refuser d'assumer le fardeau colossal de trop nombreuses déceptions politiques, d'un PSOE assumant la plus stricte austérité à la corruption qui touchait jusqu'à certaines personnalités de la coalition d’extrême gauche Izquierda Unida. Une déception qui avait fini par renvoyer dans l'abstentionnisme une partie de l'électorat de gauche, ou qui n'y reconnaissait plus, tant la dichotomie politique entre « droite et gauche » plongent désormais dans la confusion même les plus fin politologues.

Une rupture du cadre politique

Podemos a su réaliser un aggiornamento politique dont semble encore incapable une gauche hexagonale empêtrée dans l'histoire sacralisée de ses partis mammouth. Le jeune parti espagnol n'est pas un recyclage marketing de « la gauche » espagnole, il se positionne initialement dans un « ni gauche, ni droite » de rupture du cadre de lecture partisane. Podemos « préfère mettre en avant le clivage entre ceux d’en bas et ceux d’en haut, car pour Pablo Iglesias et ses camarades, le clivage entre gauche et droite sert aux médias et aux partis traditionnels à les étiqueter comme "gauche radicale" pour les marginaliser et les disqualifier » explique la politologue Héloise Nez. Ce repositionnement s'est avant tout matérialisé par un rejet frontal et nominatif de « la caste », ces élites politiques, médiatiques et économiques opposées à la majorité des « gens décents », dont l'inspiration pourrait être retrouvée dans le concept de « common decency » de Georges Orwell. C'est au même titre qu'en entrant au Parlement, les soixante-neuf députés de Podemos ont décidé de limiter leur rémunération à trois fois le salaire minimum, justifiant cette décision par la nécessité de « construire des institutions proches des conditions de vie des citoyens, et qui ne servent pas à la consolidation des privilèges. »

 Par ailleurs, la légitimité de Podemos s'est construite sur l'idée d'être le relais électoral de plusieurs années d'effervescence de la société civile espagnole depuis l'occupation des places en 2011 par les « Indignados ». Ce mouvement social pour une « démocratie réelle maintenant », à la fois transversal et horizontal, a renversé les formes traditionnelles d'engagement et mis à mal les identitarismes partidaires, rejetant dans ses assemblées de rue les symboles poussiéreux et les querelles fossilisées des anciennes chapelles militantes. L'année suivante, en 2012, ce fut au tour des syndicats compromis de se faire renverser par des mouvements professionnels sectorialisés et autogérés, nommés les « marées citoyennes ». Tout cela serait à analyser en profondeur, car c'est bien cette lame de fond puissante d'une société civile réorganisée qui anime en réalité la montée de nouveaux partis, de nouveaux discours, et plus encore d'une nouvelle politique moins figée, plus encline aux alliances et à la participation citoyenne.

Game of Podemos, la gauche détrônée Game of Podemos, la gauche détrônée

Une gauche incapable « de renverser la table du pouvoir »

L'appel d'un Podemos à la française peut également s'entendre comme une incantation messianique, un désir de rédemption politique de la gauche, de la part de militants déboussolés et fatigués d'assister à d'éternelles luttes d'appareils rendant impossible toute convergence. Avec un degré moins collectif, ce même désir se retrouve d'ailleurs dans la croyance émergente d'une possible incarnation d'un sauveur issu d'une primaire divine.

Or, il se pourrait que les militants soient condamnés au purgatoire jusqu'aux résultats de l'élection présidentielle de 2017, tant les leaders de la gauche française sont incapables de « renverser la table du pouvoir » comme dirait Frédéric Lordon. Certes la table est vacillante, et quelques convives agités. Cependant, la gauche élue en 2012 s'imagine encore à la place du Prince sous les ors de la République, tandis que les intrigants de cour se pressent pour les restes, à l'image des divisions entre pro et anti-PS, au sein des écologistes et des communistes durant les régionales de décembre 2015.

Un écroulement massif de la gauche, dans les conditions d'une victoire de la droite décomplexée et xénophobe, ne semble pourtant pas inquiéter outre mesure les dirigeants politiques de notre pays, en particulier au sein du camp socialiste et des transfuges qui vivotent à sa périphérie. Ainsi, plutôt que de travailler sincèrement à la constitution d'une force de résilience, la plupart des leaders politiques de gauche pensent pouvoir se soustraire à la loi de Murphy énonçant que « tout ce qui est susceptible de mal tourner, tournera nécessairement mal ». Ils se contentent d’espérer la reconduite de François Hollande, tant pour des raisons d'opportunisme parmi ceux qui espèrent la récompense d'un ministère, que dans le camp d'une gauche d'opposition qui espère pouvoir prolonger son existence. Dans ces conditions, les stratégies individuelles et les alliances de couloir continueront à maintenir la table sur ses quatre pieds jusqu'en 2017.

Funérailles et bal populaire

Si la résilience est la capacité pour un organisme de retrouver ses propriétés après un choc ou un traumatisme, et bien les conditions d'émergence d'un Podemos à la française reposeraient sur l'incapacité des formations actuelles à supporter une nouvelle défaite électorale, pour ce qui est des partis, et un nouveau cycle d'humiliation pour les syndicats sous un gouvernement de droite. En revanche, l'écroulement des organes politiques traditionnels ne doit pas entraîner la disparition des idées ou des dynamiques militantes qui les traversaient, mais au contraire, et c'est là le défi central masqué par le tabou du particide de Podemos, cet écroulement doit être anticipé afin de constituer le plus tôt possible les conditions d'une résilience idéologique des valeurs et des forces militantes.

Malheureusement pour ceux qui s'inscrivent encore dans un militantisme de gauche, l'instinct de survie des professionnels de la politique, aux commandes des appareils partidaires et syndicaux, ne semble pas permettre d'imaginer une transition en douceur. Transition qui consisterait à une rédaction collective du testament afin de s'assurer de la valorisation du legs des générations militantes passées. Puis, avec l'accord de la famille, à euthanasier les moribonds sous perfusions étatiques par la démission collective des militants, dernières gouttes de sang oxygénant encore l'appareil central. L'adieu pourrait aussi être plus brutal et prendre la forme d'un sévère coup électoral en guise d'adieu final. Il est des malades qui s'accrochent jusqu'au bout à la vie, parfois mus par un fol espoir, parfois incapables simplement de transmettre le flambeau aux générations suivantes.

Apeurés par le vide et l'indéterminé, pourtant nécessaire au renouvellement démocratique selon Claude Lefort, la gauche française préfère user de toutes ses ressources (humaines, financières, intellectuelles) pour maintenir l'illusion de vieux rapports de forces rabougries, là ou en réalité triomphe le pouvoir d'une oligarchie confiscatoire. Les cadavres politiques du XXe siècle pourrissent là où devraient éclore de nouvelles identités fécondes, seules capables de redéfinir un avenir désirable vers lequel s'engager. S'ils doivent être inhumé dans le plus grand respect, cela ne pourra se faire que si tout le monde est invité à des funérailles nationales qui se termineront par un grand bal populaire. La gauche est morte, que ses idées renaissent et vivent.

 

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