De l'ouverture à l'enfermement

A propos des politiques de rénovation urbaine en général, et du quartier de l'Ariane à Nice en particulier.

 « On dit qu’on ne peut pas rentrer dans nos quartiers, moi je dis qu’on ne peut pas en sortir » (Propos de Mourad, 25 ans – Enquête « Quartiers Shit », Philippe Pujol, La Marseillaise, 29 juillet 2013)

Les grands ensembles modernes ont étés bâtis sur le rêve fonctionnaliste. Un rêve devenu illusoire. L’ironie du sort d’une architecture qui voulait définir, selon le CIAM (Congrès International d’Architecture Moderne), que « les clefs de l’urbanisme sont dans les quatre fonctions : habiter, travailler, se recréer (dans les heures libres), circuler…» (Charte d’Athènes, 1933), est qu’elle a engendré des quartiers repliés sur eux même. Des quartiers où on est mal logé, sans emploi, avec peu de loisirs, et entourés de voies de circulations infranchissables. Les récents Programmes de Rénovation Urbaine (PRU), comme d’autres projets avant eux, tentent, par des moyens importants déployés par l’intermédiaire de l’Agence Nationale de la Rénovation Urbaine (ANRU), de casser ces limites, d’en faire de véritables quartiers de villes, mixtes fonctionnellement et agréables formellement. Malgré la constitution de véritables armées mexicaines réunissant de multiples concepteurs et techniciens enthousiastes, la séparation des fonctions, la séparation des usages, la séparation des quartiers demeurent. Parce que les divisions sociales sont restées implicitement inscrites dans les formes en béton. Parce que les activités économiques y sont toujours aussi faibles comme l’accès des populations de ces quartiers à des emplois à l’extérieur. Malgré les efforts consentis par des techniciens et des élus volontaristes, les grands ensembles ne ressembleront jamais à des morceaux de ville à part entière mais à des lieux singuliers qui, dans le meilleur des cas, jouent leur propre partition dans un territoire urbain parfois aussi rude à habiter qu’une nature sauvage et hostile.

L’Ariane fait partie de ces quartiers difficiles de la périphérie urbaine qui focalise l’attention de pouvoirs publics depuis longtemps sans résultats probants. Ce quartier replié sur lui-même est situé hors la ville de Nice, raccroché à sa limite nord-est, comme un vilain appendice logé entre les collines sinueuses de la vallée du Paillon, en contrebas de l’autoroute qui remonte vers Monaco, et bien loin de la Baie des anges et de la luxueuse Promenade des Anglais. Le quartier de l’Ariane dispose de quelques vitrines symboliques et non des moindres. La première vitrine du quartier est l’usine d’incinération des déchets de l’agglomération qui s’y trouve. Le symbole ne s’arrête pas aux 375 000 tonnes de déchets englouties chaque année dans les quatre fours mais surtout par le volume imposant de l’usine et son immense cheminée qui marque l’image du quartier. Les batailles engagées par les associations contre la pollution à la dioxine émises par l’usine pèsent peu face aux intérêts du groupe qui la gère et aux nécessités de la collectivité qui doit bien traiter ses déchets quelque part. La seconde vitrine de l’Ariane est constituée par les immeubles délabrés qui longent le Paillon : la succession de barres et de tours forment la limite sud du quartier comme un rempart, comme si le torrent infranchissable que forme le Paillon ne suffisait pas. Mais ce qui marque encore plus le visiteur qui se rend pour la première fois sur le quartier, c’est quand il prend la bretelle qui descend depuis l’autoroute A8 perchée sur ses hautes piles de béton qui domine la vallée. Là, il roule en tournant devant de grands panneaux blancs où sont inscrits bien lisiblement ces slogans : « Portières verrouillées = Sécurité ; Vitres relevées = Tranquillité. Objets dissimulés = Sérénité ». Une centaine de mètres plus loin, un autre panneau à la forme identique annonce : «  Locked doors = Safety ; Closed  windows = Tranquility ; Protected bags = Serenity ». Puis encore cent mètres plus loin, un autre : « Portiere ben chiuse = Sicurezza ; Vetri ermetici = Tranquilita ; Borse in buone mani = Serenita ». Nice est une ville touristique. La stigmatisation s’adapte. Difficile devant un tel affichage, de comprendre l’utilité de l’implantation d’un commissariat et d’une caserne de CRS en plein cœur du quartier.

 

Si le premier accueil de l’Ariane est à l’image des représentations sécuritaires bien en vogue, elle se confirme, hélas, en parcourant le quartier : espaces publics mal entretenus et voirie mal organisée, poubelles et conteneurs calcinés, pieds d’immeubles inutilisés qui servent de dépotoirs, commerces minimalistes sinon fermés, hormis une armée de pharmacies, toujours rentables dans les quartiers pauvres… La misère a trouvé son décor dans la cité. Les problèmes des quartiers difficiles ne sont pas univoques. On peut en avoir des visions très contrastées, en fonction de l’heure, du jour et de l’interlocuteur. Certains habitants revendiquent même avec enthousiasme leur attachement à leur quartier, malgré les difficultés. Ils invoquent même l’idée que l’Ariane est l’un des plus anciens quartiers niçois. Ils répètent, le plus souvent, que l’Ariane est pour eux « comme un village ». Mais l’Ariane n’est pas un village. L’Ariane n’est pas un quartier. L’Ariane n’est pas un grand ensemble. L’Ariane est en réalité une petite ville de 10000 habitants. Avec ses rues et ses places, ses barres et ses tours, ses ilots de formes bâties hétéroclites composées également d’immeubles de ville, de maisons et d’ateliers. Mais une ville sans qualités. Une ville sans les attributs économiques et sociaux suffisants pour la faire vivre correctement puisqu’elle n’est que le fruit de la relégation d’attributs qu’on ne veut pas dans les autres secteurs de la ville.

Les outils mis en œuvre par les programmes de rénovation successifs sont classiques et collectivement éprouvés : la rénovation de l’habitat,le réaménagement des espaces publics, la création d’équipements, la dynamisation de l’économie, l’accompagnement social. La transformation se fait, mais très lentement, ou pas. Le tramway promis ne vient pas. La transformation urbaine, physique, visible, des quartiers sensibles comme celui de l’Ariane, avec des démolitions et des reconstructions spectaculaires laisse penser qu’on va résoudre les problèmes. La politique de la ville est limitée par des bouts des quartiers refaits en partie seulement, dans la limite des moyens financiers de plus en plus limités depuis quelques années et dont la satisfaction des collectivités se limite à des belles images : ce qui se voit. Comme l’explique le sociologue Renaud Epstein « il n’y a jamais eu en France d’évaluation sérieuse des politiques de rénovation urbaine » (Epstein, 2014), en dehors de quelques sondages qui montrent que globalement les gens sont contents. Surtout les habitants des alentours, qui voient les résultats spectaculaires : la destruction des tours qui encombrent leur paysage. Dans cette logique politique, et afin que l’indice de satisfaction augmente encore davantage, il faudrait réduire encore davantage l’effet de vitrine négatif de ces quartiers. Il faudrait « mieux intégrer » l’incinérateur dans le paysage. Il faudrait démolir davantage de barres et de tours. Il faudrait enlever les panneaux mal accueillant qui gênent les bons sentiments.

Les urbanistes d’aujourd’hui, même les plus chevronnés, tentent de trouver des solutions. Ils s’efforcent, d’abord, de ne pas perdre le fil des dénominations officielles, sans zozoter : ZUP, ZUS, ZRU, ZEP, ZFU, ZSP… Le programme du PRU répond aux objectifs du PLH. Le PLIE met en œuvre la CIP. La MOUS s’occupe du relogement. La GUP compense les déficiences des SP. L’ANAH et l’ANRU ont signé le PNRQAD. Le GIP s’occupe du GPV. Les CUCS viennent de remplacer les QP. Les ORU sont un peu les ancêtres des PRU, eux-mêmes devenu les NPNRU… Heureusement, pour comprendre tout cela, le CIV établit des DPT. De la même façon que la communication du « renouvellement » urbain a cédée le pas à la « rénovation » urbaine, la ZFU a cédé le pas à la ZSP. S’étonnera-t-on encore de lire dans les importants quotidiens régionaux des questions insidieuses comme « Faut-il rebaptiser les ZSP (Zone de Sécurité Prioritaire) en ZDP (Zones de Délinquance Prioritaire) ? » (Eric Galliano, Nice matin, 1er février 2015). Les journalistes s’emmêlent les pinceaux, un peu comme les habitants font la confusion entre le Coca-Life qui a remplacé le Coca-Zéro, qui avait déjà remplacé le Coca-Light.

On dit que les quartiers difficiles sont comme des objets isolés, et non comme des pièces de la ville à part entière. On s’interroge sur leurs liens fonctionnels avec l’extérieur. Mais les politiques de rénovation sont assez incompréhensibles par le grand public. Ces quartiers ne seraient-ils pas d’abord enfermés dans la politique de rénovation urbaine qui les stigmatise ? Ne faudrait-il pas, d’abord, désenclaver la Rénovation Urbaine ? La réponse à cette question se trouve le plus souvent dans la présence d’équipements publics à l’échelle de la ville, du territoire. Sur le quartier de l’Ariane, la présence d’équipement de ce type existe, avec l’emblématique théâtre de l’Ariane, qui est sans doute plus positif que l’implantation du commissariat de police. Mais le théâtre n’est-il pas un alibi ? La mixité voulue par le renouvellement reste très faible. La mixité sociale est-elle vraiment l’objectif prioritaire ? Comme disait un habitant : « Au moins, on n’a pas chassé les pauvres, c’est déjà ça. Mais on a rien fait pour le développement économique et social, à part installer la caserne de CRS au milieu de l’Ariane ».

A l’horizon encombré des barres et des tours dont elle préfère oublier au quotidien l’existence, notre société conservatrice, pour ne pas dire réactionnaire, fait ressurgir régulièrement la question : « A quoi sert la rénovation urbaine ? ». Sous-entendu qu’investir dans les quartiers d’habitat social n’aurait pas de sens. Ce serait un gaspillage des impôts. Comme s’il n’y avait que les habitants des centres villes, les touristes et les consommateurs qui s’y rendent qui avaient le droit de profiter d’espaces publics décents et confortables. L’espace public fait toujours peur car les pauvres y ont toujours leur place, comme les indiens faisaient peur aux colons autrefois. Et oui, que voulez-vous, aujourd’hui, rien ne va plus ma brave dame, ils campent en plein Paris avec leur tente Quechua.

Si le propre des banlieues est d’être sans « urbanité » c’est sans doute d’abord parce que le fonctionnalisme a voulu abolir le palier, le seuil, la cour, la rue. Pourquoi s’étonner que se regrouper en bas des halls d’immeuble revient comme un délit, quand les rues, les arrières cours sont encombrées et invivables ? Au vingtième siècle, la plupart des conceptions urbaines l’ont été pour éviter la confrontation. L’excès utilitariste, est de nos jours renforcé et développé par une armée de techniciens et d’ingénieurs de qui ont attend une réponse technique à des problèmes sociaux. Pourtant, derrière les aprioris, ces quartiers ont vécu, ils évoluent, se transforment. Des gens y ont grandis. Des générations s’y succèdent. Certains en partent. D’autres y reviennent même après en être partis. Les exemples de rénovations et de reconstructions qui se présentent désormais à nos regards curieux sont de plus en plus nombreux avec leurs réussites et leurs échecs. Le volontarisme indispensable des élus qui portent ses projets comme le savoir-faire et l’immense énergie dépensée par tous ceux qui les réalisent. Mais en vérité, l’architecture et l’urbanisme ne peuvent pas beaucoup pour ces quartiers reléguésqui ne sont que le reflet d’une société profondément inégalitaire.

Dans leurs confrontations et échanges avec les habitants, les architectes, les urbanistes, les paysagistes, comme les intervenants de tous métiers, font de leur mieux leur œuvre sociale : faisant des efforts de compréhension, mais avec les outils de techniciens. Essayant de répondre du mieux aux demandes des élus, répondant aux attentes en matière de nouveaux programmes, en matière de pratiques et d’usages par la mise en place de biens matériels. L’écoute des habitants relève un aspect essentiel du manque dans ces quartiers : la place de l’humain. L’oubli est un trait caractéristique de notre façon de produire de l’espace urbain. La séparation des fonctions, le zonage, est somme toute la solution de facilité, et se poursuit aujourd’hui. On a totalement oublié que le logement social était censé être transitoire. Il devait permettre aux plus pauvres d’avoir un logement décent le temps d’améliorer leur quotidien. Mais la durée de présence des habitants dans les logements sociaux est de plus en plus longue. La modernité des grands ensembles rime avec enfermement.

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