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Billet de blog 16 mars 2023

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15 mars 2023, 7ème journée de mobilisation à SENS contre la réforme des retraites

Mercredi 15 mars 2023, 7ème journée de mobilisation dans la ville Bourguignonne de SENS (89). Après un nombre croissant de manifestants qui sont venus grossir les rangs de 5 cortèges successifs et une matinée de manifestation le samedi 11 mars un peu moins dense, une belle dynamique se produit à nouveau.

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Mercredi 15 mars 2023, 7ème journée de mobilisation dans la ville Bourguignonne de SENS (89). Après un nombre croissant de manifestants qui sont venusgrossir les rangs de 5 cortèges successifs et une matinée de manifestation le samedi 11 mars un peu moins dense, une belle dynamique se produit à nouveau. J’arrive avec un léger retard pour voir plus d’un millier de personnes venir à ma rencontre, alors que je me dirigeais vers le point de ralliement. Si le rouge domine, d’autres couleurs de l’arc en ciel viennent apporter leurs nuances, du bleu au jaune en passant par l’orange ou le vert. Tous sont unis dans un concert de klaxonnes, de percussions ou de slogans contre « Macron et sa réforme des retraites ». L'ensemble des syndicats sont présents : CGT, force ouvrière, CFDT, CFTC, UNSA, syndicat Sud, FSU ou solidaire. Même La ligue des droits de l'homme est présente.

La manifestation a démarré devant l'hôpital en saluant de grands gestes les soignants au travail. Quelques-un ont répondu en agitant des blouses blanches par les fenêtres. Certains patients ne sont pas en reste appréciant visiblement cette distraction inattendue .

Comme d'habitude, quelques figures syndicales animent ce cortège avec la CGT en tête et force ouvrière en fin de défilé. Une militante syndicale FO, avec sa personnalité enjouée et sa gouaille habituelle est à la manœuvre, micro en main, pour porter la parole collective et expliquer les raisons de cette mobilisation. Je pouvais entendre dans ses propos parfois un peu rude mais toujours argumentés, toute la colère accumulée depuis des semaines face à l'injustice de cette réforme. Tout y passe : les petites et grandes manœuvres du gouvernement et de ses députés Renaissance, le vote favorable de la loi par les sénateurs qui touchent 4400 € de retraite mensuelle comme les mensonges éhontés qui ont été servis pour convaincre la population et particulièrement les femmes d'accepter 2 années supplémentaires de labeur. Enfin, c'est une façon de parler puisque qu’un grand nombre d'entre elles seront obligées de travailler jusqu'à 67 ans pour toucher une pension de misère. À la tête du cortège c'est un autre militant aguerri de la CGT qui dénonce l’injustice à coup de slogans vengeurs contre Emmanuel Macron. Ce retraité milite depuis de nombreuses années dans les locaux de l’Union locale pour conseiller et défendre les salariés en litige avec leurs employeurs. Plus discrets, les autres syndicats sont présents mais dans une animation mi-sonore mi-musicale du défilé.

Mais il n'y a pas que des militants syndicaux dans ce cortège, de nombreux salariés à titre personnel se sont engagés dans les rangs. Il y a des couples de tout âge et des parents venus avec leurs enfants, des retraités aussi, quelques jeunes adultes. Deux jeunes filles d’environ 12 ans s’amusent, au long de la promenade, deposer les autocollants de la CGT sur les poubelles. Chacun participe à sa manière.

Cette manifestation n'est pas partie, cette fois-ci, du centre-ville. Elle se déploie dans les rues à proximité de la ZUP. Les leaders syndicaux prendront d'ailleurs la parole pour dénoncer l'attitude de la préfecture qui a refusé, au dernier moment, leur parcours initial. Celui-ci devait s'enfoncer au cœur des quartiers les plus populaires et les plus déshérités, là ou de nombreux travailleurs français ou immigrés subissent le plus, la violence du travail précaire. C’est là dans cette ZUP, que vivent une grande partie des travailleurs des premières lignes, ceux des métiers les plus mal payés et les plus dur physiquement. C’est là que vit le prolétariat qui subit les conditions de travail les plus pénibles, qui viennent user les corps et le mental provoquant des ruptures professionnelles dès la cinquantaine. Ce sont ces travailleurs qui ont fait face courageusement au Covid, mais souvent en développant un stress aigu à l’idée de tomber malade. Ceux-là même qu’on applaudissaient derrière les fenêtres. Ce sont ces personnes invisibles à nouveau qui n'arrivent pas jusqu'à l'âge de la retraite mais décèdent avant, de graves maladies, d'accident du travail ou des suites de ces accidents, sans parler des causes en lien avec les produits chimiques, toxiques bien souvent manipulés et inhalés sans protection.

Personnellement je ne trouve pas que ce parcours soit « un peu naze » comme le diront certains. Il fait passer la contestation à proximité d’une zone urbaine qui n'a pas à mon avis réellement l'habitude d'entendre la contestation. Nous sommes vraiment à la périphérie de la ZUP et le bruit de la manifestation rythmée par les percussions de la CFDT et de quelques enseignants présents avec leurs enfants attirent l'attention. Même si ces deux mondes ne vont pas aujourd'hui totalement se rencontrer, il se voient et s'observent. Je ne peux pas m'empêcher de penser à ce moment-là à Assa TRAORE, notre Angela DAVIS des quartiers défavorisés et la force du mouvement qu'elle a su créer autour de la dénonciation de la mort de son frère et de bien d’autres enfants de la République. Si elle était là, si tous ils étaient là ! quelle force supplémentaire prendrait ce mouvement ! Eux nos frères et sœurs d'origine immigrés qui sont toujours les plus touchés, les plus réprimés, les plus contrôlés ! Eux, qui pour l’État font partie de la classe dangereuse (référence à BOURDIEU) qui sont opprimés pas seulement à travers des violences policières mais aussi par la précarité permanente de leurs conditions de vie. Peut-être cette convergence des luttes viendra-t-elle à nouveau s'opérer plus tard face à ce gouvernement bourgeois oppressant, méprisant et autoritaire. Ce n'est effectivement pas par hasard que la préfecture a tout mis en œuvre pour empêcher cette jonction.

A mon tour au micro, prêté par ma camarade de force ouvrière, je lis un communiqué du syndicat des psychologues. J’énonce à quel point les différentes politiques de management et les contextes de travail des entreprises viennent abîmer les corps mais aussi les esprits, provoquant une souffrance psychique au travail de plus en plus importante. Ce ne sont pas les circonstances individuelles qui rendent malades psychologiquement les personnes, mais bien les conditions de travail et de vie de plus en plus délétères qui sont à l'origine des problèmes de santé mentale. Il y a quelque chose qui ne tourne plus rond dans cette société et la population en pâtit de façon grandissante. Nous sommes devant un choix de société et l’exigence d’un nouveau rapport au travail. Le sens donné au travail est une question majeure, cruciale. Ce questionnement porté par les syndicats ne reçoit aucune réponse sérieuse du gouvernement.

Au cours du trajet, je ne distinguerai aucun journaliste à part peut-être un photographe de l'Yonne républicaine que je crois repérer, du moins je le suppose. Pourquoi aussi peu de présence des médias ? Une fois de plus je ne peux pas m'empêcher de penser à quel point la presse aujourd'hui est complice de cette politique libérale. La plupart des médias, radios, journaux, télévisions sont devenus « les chiens de garde » du pouvoir en place. Alors inutile de couvrir de tels événements qui feraient de l'ombre aux éléments de langage du gouvernement que tous les journalistes reprennent en cœur.Les aveux de L. SALAME, qui semble découvrir que la promesse d’une retraite à 1200 euros est un mensonge, est très révélateur de la façon dont ces journalistes conçoivent leur métier. Les « experts » des plateaux télévisés passent leurs temps à tenter de discréditer ce mouvement à travers des questions insidieuses poser aux têtes d'affiche de l’intersyndicale ou de la Nupes. Les journalistes préfèrent par exemple s'en prendre aux syndicalistes qui ont jeté des poubelles devant la permanence des élus Renaissance pour en dénoncer « une violence intolérable » plutôt que de parler de façon approfondie et objective des violences réelles de cette réforme des retraites. Il y a encore quelques villages gaulois qui résistent bien sûr, Mediapart, l'Humanité ou Politis, mais dans l'ensemble faire du journalisme n'intéresse plus personne. Même la radio public, à l'exception de France culture, préfèrent faire des commentaires d'opinions. Vous doutez ? Alors allez lire sur le site d’Acrimed, « médiacritiques », comment se construit l’information aujourd’hui.

Plus la manifestation avance et plus les gens sont heureux d'être ensemble à se parler, à protester, à balancer des slogans parfois un peu raide comme « Macron, ta réforme si tu savais où on s’la met… Aucu, Aucune hésitation... » et même pour certains à chanter l’internationale ou les mains d’or. Il ne manquait plus que les Rosies absentes aujourd'hui, pour apporter une touche féministe à la manif.

C’est dans cette belle ambiance de lutte et de protestation que l'ensemble du cortège regagnera à nouveau l'hôpital de sens. Quelques syndicalistes prendront alors la parole pour dénoncer les dérives de ce gouvernement et de cette réforme. Je serai particulièrement ému à la prise de parole d'une soignante dépitée par les conditions toujours plus mauvaises de travail et d'accueil des patients dans des urgences bondées gérées par des personnels épuisés et un hôpital marqué par des départs de collègues qui n'en peuvent plus. Elle n'oubliera pas dans un esprit de solidarité de dire que c'est partout pareil dans la fonction publique, de l'éducation nationale en passant par la police ou les impôts. Je sens à travers ses propos à la fois son désespoir d'une population qui ne se mobilise pas assez mais également l'amour de son métier et d’une fonction de service public rendue à la population. Bref tout ce que Emmanuel Macron et son gouvernement s’évertue depuis plusieurs années à casser et à détruire pour que demain le secteur privé s'en empare tout comme il s'apprête à s'emparer des services que laisseront en vacances, les futurs « non retraités » qui ne pourront plus s'investir dans les associations, dans leur commune ou auprès de leurs petits-enfants.

Cette France qui s'exprime là c'est celle que j'aime. C'est celle de la gauche, c'est celle de ma famille tomber dans le bain du socialisme depuis au moins Vercingétorix... Je pense alors à mon arrière-grand-père, socialiste de la SFIO, poilu de 14, mort au retour de la guerre des suites des gazages dans les tranchées, à mon grand-père anarcho-syndicaliste, résistant et à mon père militant de la CGT et du parti communiste.

Je crois qu'il y a ici, au cœur de cette manifestation, de ces cœurs qui battent à l'unisson, de ces gens qui se parlent, de ces voix qui s'élèvent et protestent, bien plus qu'une simple union contre la réforme des retraites. C'est l'âme d'un pays entier qui se lève, c'est une part toujours vivante de l'histoire du monde ouvrier, alors qu’on l’avait déclarée moribonde. C’est le prolongement de ses combats Bourguignons, politiques et syndicaux que décrit très bien Pascale FAUTRIER dans son livre "les Rouges". C'est aussi un peu du sang de la Commune de Paris qui bat toujours dans nos veines.  "O Louise, mon amour ! Arrachons cette misère de nos vies !"(1)


(1) paroles extraite de la chanson "Ô Louise, mon amour chéri"

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