De Castel Volturno à Pierrefitte (93): où est l’indignité?

Le confinement lié au Covid 19 a mis au grand jour l’inégale possibilité de se confiner face au mal logement. Dès la mi-mai 2020, l’observatoire régional de la santé d’Ile de France relevait le lien entre la surmortalité en Seine-Saint-Denis, le mal logement et la surreprésentation d’habitants contraint d’aller travailler. Comment comprendre cette situation dans le 93?

Le confinement imposé par la crise du Covid 19 a mis au grand jour un ensemble de fractures qui traversent la société française dont l’inégale possibilité de se confiner face au mal logement. Particulièrement touchée par le phénomène, certaines villes, comme Pierrefitte, Saint Denis, Aubervilliers ne sont pas loin d’avoir vécue un non-confinement tant les populations, les plus vulnérables se sont trouvés exposées. Dès la mi-mai 2020, l’observatoire régional de la santé d’Ile de France relevait le lien entre la surmortalité en Seine -Saint -Denis, le mal logement et la surreprésentation d’habitants contraint d’aller travailler.L’observatoire notait, par ailleurs, que l’exposition au Covid 19 était aussi lié à « des logements qui sont plus petits, plus de monde dans le logement, moins d'espace par personne, plus d'enfants et des enfants en bas âge ».

Dans ces villes décorum des inégalités territoriales et sociales, certains phénomènes ont rendu particulièrement visible aux yeux de tous, la problématique du mal logement. Alors même qu’ils étaient confinés chez eux, nombre de Pierrefittois se sont, par exemple, étonnés que certaines « communautés », se relayaient sur les bancs publics de la ville sans aucun respect des mesures de distanciation sociale. Sans que ces comportements d’exposition au risque soit totalement compris, les bancs publics ont rendu visible la présence massive de marchand de sommeil sur une ville comme Pierrefitte où de nombreux pavillons sont transformés en dortoirs. Confiné chez eux, les habitants, habituellement sur leur lieu de travail, ont eu le temps d’observer et de prendre conscience que des pans entiers de la ville de Pierrefitte, et en particuliers de zones pavillonnaires, sont en proie à la « vente à la découpe » (voir Libération 06/2020) à l’origine d’une surpopulation dans de nombreux logements.

Dans une vignette accordée au journal municipal de Pierrefitte, la maire-adjointe en charge de l’hygiène et de la lutte contre le logement indigne, Madame Sonia Bennacer, s’enorgueillit du jugement récent prononcé à l’encontre des propriétaires du 34 rue Alcides d’Orbigny. Après avoir été adjointe au commerce, l’élue se présente comme la dame de fer affichant une volonté est d’éradiquer « les trafiquants de misère ». Elle indique qu’ « en trois ans, la ville a triplé les moyens consacrés à la lutte contre le mal-logement ». Les Pierrefittois s’en seront aperçus tant le nombre de pavillons transformés en lits dortoirs se sont multipliés ces dernières années… Et bien souvent, les signalements de marchands de sommeil et autres formes de logements indignes restent sans effets malgré le vote récent d’une loi permettant la confiscation des biens. Ainsi, dans le quartier des hirondelles, où plusieurs pavillons sont curieusement devenus des dortoirs à la faveur du confinement, ici rue Pierre Curie au su et à la vue de tous, la rue du Docteur Ménard, ou plus loin rue Armand Brette, ou encore rue Briais dans le « centre ville », etc…

En réalité, les satisfécits et les déclarations d’intention ne suffisent pas à faire une politique municipale de lutte contre ce que l’élue nomme gentiment des « propriétaires indélicats » auxquels on délivrerait des recours gracieux pour bonne conduite, et que pour ma part, je nomme, pour appeler un chat un chat des « marchands de sommeil » qui, exploitent la misère des « sans papiers » et des travailleurs pauvres, autrement dit des « salauds » pour lesquels je n’ai personnellement aucun état d’âme… Et une vraie lutte contre le logement indigne supposerait que l’on sorte de ce que Lukacs nommait « la fausse conscience » et J. P Sartre, « la mauvaise foi ».

Au-delà logements indignes, qui peut ignorer que les conditions de logement d’un bon nombre de travailleurs migrants, avec ou sans papiers, reflètent une organisation du marché du travail sur notre territoire et ailleurs. Pour avoir travaillé pendant 10 ans dans le sud de l’Italie, j’ai appris à reconnaître ce système que les Italiens nomment le caporalisme, et que les réseaux mafieux, ont érigé en système économique pour tirer profit des travailleurs migrants et des plus vulnérables. Et pour avoir choisi de vivre depuis 20 ans à Pierrefitte, il n’est pas anodin de noter qu’un certain nombre de pavillons transformés en dortoirs tournant où les travailleurs louent des lits pour une durée de six à 12 heures agissent sous le couvert du statut de Société Civile Immobilière, autrement dit d’un statut juridique qui leur permet d’agir en toute impunité, sans jamais avoir à rendre de compte. Les propriétaires, ou gérants, de ces mêmes sociétés sont aussi souvent ceux qui utilisent gratuitement, ou quasi gratuitement (contre un lit, un logement, un repas, etc.) cette force de travail dans le bâtiment, la restauration, les boulangeries, les petites besognes, etc. Il suffit de faire un tour dans Pierrefitte, ou Saint Denis d’ailleurs, pour s’en rendre compte.

Vu sous cet angle, le logement indigne dans une ville comme Pierrefitte, reflète la réalité d’une partie de l’économie de la ville et de ses alentours, c’est-à-dire-disons les choses clairement- une économie largement organisée autour de petits entrepreneurs, peu scrupuleux des droits humains, et qui, travaillant bien souvent comme sous-traitants (mais pas toujours) pour des plus grosses boites, tirent profit de tous les bouts de ficelles depuis les conditions de logement sous conditions de leurs « occupati » jusqu’au travail gratuit en passant par la gestion des déchets, comme par exemple, la montagne de déchet situés derrière les Archives nationales, constitué par des entrepreneurs, qui faisaient faire le sale boulot à de pauvres travailleurs de l’Est. Ces derniers n’avaient d’ailleurs trouvé d’autres refuges qu’un camp situé sur le terrain de Saint Gobain et dont on sait qu’il fait l’objet à une spéculation foncière. A ma connaissance, aucune action n’a été entreprise contre ces entrepreneurs qui agissaient à la vue et au su de tous.

Et lorsque le marché journalier du travail se contracte, l’armée de réserve trouve à survivre en faisant « piazza », comme au Moyen-Age on se rendait en place de grève pour trouver un travail de journalier. Les bancs publics de la ville sont devenus des lieux d’embauche, et à défaut d’une activité, on y trouvera aussi à survivre dans le trafic de cigarette et autres, comme c’est le cas autour de la gare RER Pierrefitte Stains, par exemple. On en là à Pierrefitte !! UN retour du Moyen Age à faire se retourner Jean Jaurès dans sa tombe dans une majorité municipale PS. Il est bien loin le temps où la gauche social-démocrate avait des épanchements pour dénoncer les situations d’esclavage (chez les autres), comme lors des émeutes de Rosarno. Aujourd’hui, cette même social-démocratie est complice ad minimade fermer les yeux.

Toute proportion gardée, on peut rappeler qu’un tel système prévalu dans la ville de Castel Volturno (située au nord de Naples), lorsque les appétits immobiliers de la famille Coppola conduisirent à déclasser les territoires en chassant les petits propriétaires et en transformant la ville en vaste marché de cigarette de contrebande et autres substances illicites. L’histoire est connue, écrite et ressemble étrangement à celle de Pierrefitte où les agences et promoteurs immobiliers, de tous poils, prolifèrent, comme j’ai pu le remarquer avec l’installation récente d’un panneau publicitaire totalement inutile pour les habitants et situé à l’angle de l’avenue Lénine et de la rue Nungesser et Coli. Derrière son beau sourire, un agent immobilier, est là pour nous susurrer, dans les yeux lorsque nous rentrons du boulot, ce message subliminal : « I want you. J’achètes et dégagez, y a rien à voir ». Alors que des villes comme Grenoble rendent les paysages urbains aux habitants en retirant les panneaux publicitaires, l’élu au commerce de Pierrefitte en installe toujours pour bien signifier aux habitants que rien ne leurs appartient, cette « dépossession » dont le géographe américain David Harvey nous dit qu’elle est le signe le plus avancé d’un « capitalisme corrompu à toutes les échelles ». On en est là à Pierrefitte, comme à Romainville, où l’Association Patrimoine et Environnement pointait la responsabilité des services de l’État et des collectivités dans le « bradage » des derniers espaces ouverts (terrain disponible et espaces naturels en Seine Saint Denis) au motif de produire des logements. Et si la pression immobilière sur les « friches » est bien réelle, les menaces de dépossession qui portent sur les zones pavillonnaires, souvent construite par les petites mains des ouvriers (« cette maison, on l’a construite avec nos mains. C’est notre vie. On a que ça », me disait encore récemment une riveraine), pointe, elle aussi, la responsabilité des élus locaux[1].

S’il revient aux politiques en place le soin de tirer toutes les conclusions quant à la manière de qualifier un tel système, il convient de sortir d’une logique de communication démagogique axée des cas exemplaires, qui ne changent strictement rien à la vie quotidienne des Pierrefittois et des habitants du 93. Les courageux procureurs anti-mafia italiens ne sont devenus efficaces que le jour où ce que l’on ne savait nommer fut pensé comme un système global et non pas une juxtaposition de problèmes discrets et traités comme tels. Une politique de lutte contre le logement indigne, de celle qui sorte de cette espace insidieux situés entre fausse conscience et mauvaise foi, ne saurait faire l’économie d’un contrôle des commerces et, autres SCI, de façades, impliquées dans du « trafic d’être humain ». Puisque vous avez fait de notre ville un ghetto, vous savez maintenant quel est le chemin à prendre pour nous en sortir...

 

Benoit Hazard, 4 novembre 2020.

[1]Voir « La vente à la découpe de la Seine-Saint-Denis et de la banlieue, ça suffit ! » article rédigé par un collectif « Association Patrimoine et Environnement à Romainville », Libération, 13 juin 2020.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.