De Mantes la jolie à Saint Denis: «Nos vies (de lycéens) ne valent rien»!

Dans un mois, nous commémorerons le second anniversaire du 6 décembre 2018) : 151 adolescents et lycéens, mis à genoux, les mains posés sur la tête pendant des heures, et humiliés dans un terrain vague par la police française. Deux ans plus tard, à la faveur d'un mouvement des lycéens fondé sur le "bon sens", la repression est totalement disproportionnée.

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Dans un mois, nous commémorerons le second anniversaire d’une page sombre et odieuse de notre histoire et du mandat d’Emmanuel Macron (Le 6 décembre 2018) : celle de 151 adolescents et lycéens, mis à genoux, les mains posés sur la tête pendant des heures, et humiliés, de la manière la plus abjecte, dans un terrain vague par une police française dont le comportement ce jour-là ramena à notre mémoire collective l’image de la police de Vichy. Si  les lycéens agenouillés et insultés de Mantes convoquent étrangement dans notre imaginaire d’autres scènes d’une culture de la violence liée à l’extrême droite[1], de temps que nous pensions révolus et d’autres lieux, cette date semble s’installer comme celle à partir de laquelle nous sommes entrés dans la mise en œuvre d’une violence d’État, c’est-à-dire dans la mise en place d’un dispositif de contrôle du corps social et des individus qui combine à la fois la répression policière du mouvement social, le harcèlement judiciaire des acteurs du mouvement et les techniques d’un management disciplinaire dans les entreprises.

Meurtrir pour mémoire.

Le 6 décembre 2018 s’inscrit dans une situation de chaos suscité par les trois premières semaines du soulèvement des gilets jaunes. La veille Emmanuel Macron s’est rendu au Puy en Velay pour constater les dégâts provoqués par ses admonestations verbales et son mépris pour « ceux qui ne sont rien ». Le gouvernement pensait que la politique de la montre éteindrait le feu. En réalité, le brasier s’étend avec des mobilisations lycéennes importantes contre « Parcoursup », autre outil de sélection totalitaire dont raffole son ministre, J. M. Blanquer puisqu’il réduit la vie et les espoirs d’un lycéen à la puissance d’un algorithme[2]. « Nos vies ne valent rien !! », le slogan des gilets jaunes devient un lieu de convergence objective avec les aspirations des lycéens que le gouvernement d’E. Macron va s’employer à réprimer férocement, a fortiori dans les quartiers populaires. Dans la semaine suivante, le mal-élu va faire le tour des casernes et des commissariats de police pour apaiser des troupes qui réclament leurs arriérés d’heures supplémentaires et reprendre en main la politique du maintien de l’ordre. Puis dans les semaines et les mois qui suivent, le gouvernement d’Emmanuel Macron, sous la houlette de l’ex-ministre Castaner, va affiner l’éventail de l’arsenal répressif de l’Etat et sa doctrine du maintien de l’ordre contre les gilets jaunes. Comme le notait la pétition-tribune « Nous accusons »[3], la violence d’Etat devient une violence de masse ; elle repose sur le couplage entre violence policière et mise en place d’une justice expéditive (multiplication des gardes à vue et des comparutions immédiates). Dans les faits, cette politique du maintien de l’ordre se traduit par un dispositif consistant à Surveiller, punir …et meurtrir[4]. Les remarquables enquêtes et le récent documentaire de David Dufresne fournissent une illustration parfaite de la brutalité de la répression qui s’est abattu sur tout un pays[5].

Surveiller, punir et museler... les corps et les esprits.

Deux ans après la répression de Mantes la Jolie (2018), la violence d’Etat semble franchir une nouvelle étape dans la répression en cours du mouvement qui traverse les collèges et les lycées. A peine, une semaine après avoir été magnifié par Emmanuel Macron, le corps enseignant est retombé dans l’ombre, sommer de rejoindre le lot des travailleurs invisibles exposés au Covid 19. Et les mouvements de survie des lycéens face au Covid 19 commencent à faire l’objet d’une répression aveugle dans tout le pays.

Depuis la fin des congés de la Toussaint, nombres d’établissements scolaires se mobilisent pour dénoncer l’impossible mise en place des protocoles sanitaires du ministre Jean-Michel Blanquer, et les dangers qu’il fait courir à l’ensemble des membres de la communauté éducative et aux parents en faisant des établissements scolaires des « clusters » de circulation du virus. Depuis des mois, les fédérations de parents d’élèves demandent, fortes de l’expérience du premier confinement et du fiasco de la continuité pédagogique, à être impliquées dans la mise en place des protocoles sanitaires et de dispositif de continuité pédagogique. Lors du premier confinement, la continuité pédagogique s’est traduite par des situations de décrochage oscillant, selon les établissements entre 10 et plus de de 40% des élèves dans les collèges du département[6]. Elle a aussi révélé « l’infaisabilité et l’efficacité des mesures proposée » tant le suivi de la continuité pédagogique fait resurgir les inégalités sociales face à l’école et repose sur une demande de « travail dissimulé » de la part des parents[7]. Depuis la rentrée de septembre, nombre d’élèves ont tout simplement disparu et manquent à l’appel. Ceux qui ont repris le chemin de l’école ont un trou de deux trimestres dans les enseignements sans que cela inquiète plus que de mesure le ministère de l’éducation nationale. Aussi lorsque la FCPE du 93 réclame « un lissage des apprentissages sur plusieurs années »[8], il s’agit de prendre des mesures de « bon sens », autres que les usines à gaz représentées les « protocoles sanitaires » et les outils de continuité pédagogique qui démantèlent l’école de la République. Mais même là où cette crise inédite imposerait des moyens inédits pour l’éducation nationale, un vrai bilan sur l’impact de l’acquisition des connaissances et des apprentissages ainsi qu’une réévaluation de l’ensemble des programmes, autrement dit un Conseil National de Sauvetage de l’Éducation nationale, le Ministre n’apporte comme moyens que ses propres outils (la continuité pédagogique), ceux qu’il imaginait dans le « monde d’avant », qui sont, en réalité, une fiction confortable dans la plupart des établissements et un calvaire pour les familles.

Malgré cela, le Ministre et la hiérarchie de l’éducation nationale ne jurent que par les « protocoles sanitaires », les « protocoles sanitaires renforcée », oubliant au passage « le fiasco des outils algorithmique de sa continuité pédagogique », et réduisant la « continuité scolaire » à la sémantique des « plan Vigipirate », puis « Vigipirate renforcé » que les gouvernements successifs ont progressivement imposé aux Français. En réalité, la focalisation du Ministre sur la mise en place d’un « Etat d’urgence sanitaire » dans l’éducation nationale par le biais de « protocoles sanitaires » ne traduit plus rien d’autre que la mise en place d’un dispositif de surveillance et de contrôle des populations qui ne permet pas de protéger les élèves et les communautés éducatives du Covid 19. Les questions de pédagogie, d’acquisition des connaissances et des apprentissages, y font pâle figure et sont soigneusement éludées, tout comme les risques sanitaires qu’il fait courir aux lycéens. Le manque de retenue du président de l’Assemblée Nationale, monsieur Richard Ferrand, et sa manière de mettre de l’huile sur le feu, en sommant les parents d’élèves de « Rester hors de l’école et de foutre la paix aux profs »[9], et de mettre en cause les acquis de la démocratie scolaire, à savoir le droit de regard des parents sur ce que l’éducation nationale, fait de leur enfant, s’inscrit directement dans ce projet qui, dans le déni du réel, consiste à museler toute résistance à un « Etat de police » en train de se mettre en place. Outre que cette instrumentalisation politique salit la mémoire de S. Paty, de tels propos sont simplement indignes d’un parlementaire lorsque l’on sait le rôle fondamental qui a été celui des associations de parents d’élèves, en particulier dans le département de la Seine Saint Denis, dans la mise en place de la continuité pédagogique, le soutien aux familles en difficultés, la mise à disposition des manuels scolaires. Ils témoignent d’une ignorance profonde de ce qu’est la réalité de l’éducation nationale.

Dans ce contexte, la dimension sécuritaire des « protocole sanitaire » se mesure à la béance des moyens réellement existants.  Les élèves se rendent en classe sans même avoir le gel hydro-alcoolique prévus dans chaque classe par ces mêmes protocoles, comme au collège Pablo Neruda de Pierrefitte. Lorsqu’un enseignant est absent, ils passent des heures dans le froid de novembre des cours de récréation, agglutinés les uns sur les autres, parce que les chefs d’établissement n’ont pas d’autres solutions à proposer, comme au collège Gustave Courbet de Pierrefitte. Quant au dédoublement des classes (en groupe A et groupe B), il se traduit par une perte, ad minimade 15% dans les apprentissages et les connaissances, pour des élèves qui n’ont eu qu’un trimestre d’enseignement effectif depuis septembre 2019.

Depuis lundi 2 novembre 2020, de Saint Nazaire à Saint Denis (lycée Paul Eluard, Suger, IUT) en passant par Paris (lycée Voltaire), nombres de lycéens refusent d’être les nouveaux « clusters » du virus et de reprendre une activité normale. Au lycée Paul Eluard de Saint Denis, c’est sous la forme d’un mode d’action qui relève du « bon sens », le « blocus », que les élèves signifient leurs refus. Depuis le début de la semaine, la mobilisation des lycéens et des personnels, exerçant leurs droits de retrait, se déroulait dans des conditions pacifiques et de dialogues, comme l’ont noté les adultes (parents et personnels) présents sur place… jusqu’à la date du mercredi 5 novembre 2020. L’équipe d’une chaine de TV nationale a d’ailleurs pu le constater dans un reportage de son journal de 13H00. Et sur les pancartes accrochées aux barrières du lycée, on peut lire : « Sivous ne nous protégez pas, à quoi servez-vous ? ».  Ou encore : « On a évité la première vague, on va se noyer dans la deuxième ». Et au journaliste du Journal de Saint Denis, un élève de 16 ans déclare :

« Macron dit que le virus est dangereux mais on peut être entassés en classe, dans les couloirs, à la cantine. On a peur de transmettre le virus à nos famille ». Comme les lycéens de 2018, ils expriment un ressenti largement partagé, souvent très exacerbée et légitime dans cette partie du 93, que : « nos vies ne valent rien ». 

Ce ressenti est d’autant plus partagé que, comme à Saint Nazaire ou au lycée Voltaire, la seule réponse qu’apporte ce gouvernement est celle de la mise en place d’un Etat de police arbitraire face à des lycéens pacifiques auxquels on ne peut que reprocher de faire preuve de « bon sens ». 

Au lycée Paul Éluard, l’intervention soudaine (mercredi 5 novembre 2020), et injustifiée à ce jour, des forces de l’ordre, l’arrestation « sans motifs » de 5 lycéens, totalement inconnus des services de police, à la vue et au su des élèves, des parents et des personnels du lycée, les brutalités dont ils ont été victimes (coup de poing, lunettes cassées, etc.) qu’ils portent sur le visage et dont ils témoignent, le déni des droits pratiqué par les personnels présents au commissariat (refus d’accès à leur avocat, par exemple), la maintien en garde à vue des élèves alors même que les interlocuteurs du commissariat avançaient une erreur d’interpellation, constituent autant de fait extrêmement graves, et inquiétant pour les élèves, les familles, et l’ensemble des habitants de nos territoires. Ils sont d’autant plus grave que le « blocus » jusqu’alors pacifique des lycéens s’est poursuivi (jeudi 5 novembre 2020) par le gazage des élèves. Il s’agit, non seulement, d’une menace pour les libertés démocratiques et le droit des acteurs de la communauté éducative à faire valoir des mesures de « bon sens », mais aussi d’un acte irresponsable de la part des forces en charge du maintien de l’ordre lorsque l’on connait les relations difficiles entre une partie de la jeunesse de nos quartiers et les force de police. Les informations et les images circulent d’un établissement à l’autre, dans les réseaux sociaux des élèves, et de telles violences ne vont pas dans le sens de la responsabilité, et d’un apaisement des tensions, comme le soulignent, une déclaration commune, des Associations de Parents d’Elèves du lycée Paul Eluard, des lycées et collèges environnants, mais aussi les personnels de la communauté éducative. Dans un État de droit, l’IGPN se serait déjà saisit des faits, tout comme la défenseure des Droits, comme elle l’a fait pour le lycée Colbert.

En regard les accrochages et les blessures par Flash-Ball d’un lycéen de Saint Nazaire, le passage des lycéens de Voltaire qui, dans un geste digne de la résistance, ont puissamment imposé les images de Mantes la Jolie, en s’agenouillant volontairement en posant les mains sur la tête devant les CRS, les doutes s’estompent quand au donneur d’ordre d’une répression, et ce au moment même où le gouvernement fait passer la loi sécurité globale[10]. Ceux de Saint Nazaire dénoncent une surexposition au danger en étant à la fois exposés au Covid 19 et au flash Ball dès lors qu’ils prennent la parole. Cette répression ne vise plus seulement à contrer à mouvement social. Elle organise une dérive arbitraire et violente qui tout en exaspérant une colère légitime et le ressentiment n’a d’autre but que de museler les corps et les esprits. Comme l’ensemble de la société est muselé par des masques, le Ministre Blanquer cherche à museler les lycéens pour construire la réalité à son image.

 

[1]Pour comprendre cette idée, on pourra utilement revoir Novecento(1900 en français) de Bernardo Bertolucci, 1976. 

[2]Voir lire la remarquable mise au point dans l’ouvrage de Michel Blay et Christian Laval. Neuropédagogie. Le cerveau au centre de l’école. Tschann & Cie, Paris, 2019.

[3]« Nous accusons », tribune-pétition d’un collectif d’universitaire et de membre de la société civile, Médiapart, 4 Mai 2019.

[4]Voir Benoit Hazard, Surveiller, punir et …meurtrir, Mediapart, 18 octobre 2019.

[5]David Dufresne.  Un pays qui se tient sage, 2020.

[6]Voir Six Semaines de « continuité pédagogique » dans un collège de Stains (93), Médiapart, 4 mai 2020.

[7]Voir https://www.mediapart.fr/journal/france/310320/lahire-un-risque-de-deflagration-pour-les-plus-demunis.

[8]Voir la déclaration de la FCPE 93 « Comment ensemble protéger notre école ».

[9]Richard Ferrand, Paris-Match, 21/10/2020.

[10]Au cours de la semaine écoulée, un inventaire non exhaustif fait état des mêmes scènes de violence entre les lycéens et la police : lycée Pasteur de Besançon, lycée Colbert (paris 10), lycée Jean-Baptiste Dumas (Alès), Cité Scolaire de Saint Nazaire, Lycée Paul Doumer (Perreux sur Marne), lycée des Bourdonnières à Nantes, lycée Voltaire. 

 

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