Surveiller, punir et... meurtrir

Ce texte résulte d’un entretien accordé au journaliste J. Skalski et publié sous forme d’une table-ronde «Répression du mouvement social, une dictature en marche ?» (Humanité, 17 Mai 2019). La version intégrale revient sur l'usage de la violence d’État qui articule la violence policière dans le maintien de l'ordre et répression judiciaire.

J.S Le mouvement social et celui des Gilets jaunes en particulier semble susciter, de la part du gouvernement, une surréaction répressive. En quoi consiste-t-elle et en quoi est-elle singulière ?

B.H. Pour comprendre la répression qui s’abat sur les GJ, et plus largement le mouvement social, il faut commencer par en préciser la nature. Comme tout mouvement social, celui des Gilets Jaunes suscite des réactions stigmatisantes visant à délégitimer le mouvement lui-même et très vite à le criminaliser. Dès décembre 2018, les gilets jaunes ont été successivement qualifiés de mouvement « populiste », de « foules haineuses », de « factieux », des « séditieux », de « gueux », puis d’« anti-sémites », etc., y compris par les forces de gauche qui n’ont pas su, en raison du caractère horizontal et autogéré de ce mouvement, déceler son potentiel d’ouverture et de renouveau politique. Une militante féministe Gilet Jaune faisait récemment la comparaison entre les attributs de « folles » ou de « salopes » que le pouvoir assignait aux féministes des années 70 et le terme de « gueux », « d’ultra violent », « d’ultra jaune », imputé au GJ. Si personne n’est dupe de ce langage gouvernemental inscrit dans la grande tradition consistant à assimiler « les classes laborieuses à des classes dangereuses », il a, en outre, consisté à faire endosser aux gilets jaunes, c’est-à-dire aux victimes, toute la responsabilité de leurs actes. C’est le propre du néolibéralisme, et sa violence même, que de faire porter aux victimes et à l’individu tout le poids de l’échec en soulignant en soulignant au passage ses présumées tares psychologiques. 

Pour autant, les gilets jaunes ne sont, ni un mouvement, ni même une crise, mais, bel et bien, un soulèvement populaire surgit d’une question : comment survivre à la crise sociale et écologique, aux fins du mois et à la fin du monde ? Il pose la question de la survie de l’homme et de l’humanité dans un contexte où le capitalisme est prêt à tout pour extraire jusqu’à la dernière goutte d’énergie fossile pour assurer sa survie et que ses suppôts voient en l’intelligence artificielle, la possibilité d’une disparition définitive des principes même d’une pensée humaniste. Dès le départ, ce soulèvement s’est inscrit dans un agenda révolutionnaire en revendiquant des héritages historiques, aussi variés que celui des « sans-culottes » de 1789, et « des Mariannes », de « la Commune ». Et la réponse du pouvoir a été la fermeté, pour ne pas dire, dans certaines périodes, « un discours » d’incitation à la guerre civile comme lorsqu’un philosophe proche du pouvoir incite les policiers à tirer sur les manifestants. Mais à l’image du « banditisme social », cette forme de résistance populaire, décrite par l’historien d’Éric Hobsbawm, la force des gilets jaunes a été de s’approprier systématiquement les stigmates et de les assumer et les retourner contre leurs auteurs en leur donnant un contenu politique. « Le collectif des mutilés pour l’exemple », référence aux « fusillés pour l’exemple » de la Grande Guerre, porte une signification exemplaire. Les Gilets jaunes sont des citoyens qui refusent d’obéir à un système économique et politique qui les condamne et que le pouvoir voudrait « forcer à l’obéissance » par l’intimidation. La loi n’est plus la loi lorsqu’elle est faite par et pour les 5% de ceux qui s’approprient les richesses produites par 95% de la population.

J.S En quoi consiste-t-elle et en quoi est-elle singulière ?

B.H Dans la tribune « Nous accusons ! », publié par un large collectif d’universitaires, nous soulignons que la stratégie de répression violente contre le mouvement social a trouvé son apogée avec le déploiement de l’éventail de l’arsenal répressif de l’État et le mensonge d’État de la Salpêtrière lors du 1er mai 2019. Elle nous ramène aux pages sombres de l’histoire du mouvement ouvrier comme, par exemple, à la fusillade du 1er mai 1891 de Fourmies au cours de laquelle 35 manifestants revendiquant le droit à la journée de huit heures furent fauchés par les fusils Lebel. En regard, le 1er Mai 2019 représente l’ultime étape d’une violence d’État, expérimentée, d’abord dans les quartiers populaires des banlieues (émeutes de 2005), puis dans les mouvements sociaux (notamment l’usage des LBD durant la loi travail), et enfin étendue à la masse des citoyens et des syndicalistes.

En 6 mois de mouvement, la répression s’est accentuée de manière totalement inédite : la violence d’État est devenue une violence de masse obéissant à une doctrine du maintien de l’ordre : « meurtrir et punir ». Cette doctrine s’appuie sur un dispositif couplant la violence policière et une justice expéditive et arbitraire. D’abord, il y a les chiffres : 2 200 blessés, 10 « dommages irrémédiables à l’œil », 8 700 gardes à vue, 1 796 condamnations, 433 signalements déposés à l'IGPN, 227 enquêtes de l'IGPN, 4 enquêtes administratives, 41 enquêtes de l'IGGN, 25 enquêtes transmises au Parquet, 13 460 tirs de LBD, 1 428 tirs de grenades lacrymogènes instantanées, 4 942 tirs de grenades de désencerclement et 1 630 blessés parmi les forces de l'ordre (Chiffre officiel du ministère de l’intérieur). Face à ces chiffres, les « policiers » semblent opposer (voir le Monde, 14 Mai 2019), une inadaptation technique du dispositif de matin de l'ordre. Mais la technique ne suffit pas à évincer le caractère politique de la répression. Il n’est que de se souvenir du discours de Thiers à l’Assemblée (17 janvier 1951) :

« Nous avions pu craindre au milieu de l’agitation extraordinaire des esprits, que la politique, s’introduisant dans l’armée, n’y affaiblit l’esprit militaire…Eh bien ! L’énergique et habile générale qui était à sa tête en ravivant en elle l’esprit militaire avait étouffé l’esprit politique. Voilà ce que l’histoire dira un jour et ce qui sera sa gloire ».

En regard, on comprend que les violences policières sont le reflet d’une violence d’état qui ne dit pas son nom.

Cette violence d’État est aujourd’hui perceptible à travers sa dimension visible et médiatisée. Or c’est tout le pays qui est frappé d’une répression, et rendue invisible par le silence de la plupart des grands médias. En premier lieu, nous sommes entrées dans une ère, jamais atteinte, de surveillance généralisée de la société. Téléphones écoutés, surveillance et contrôle des réseaux sociaux, manipulations par des « fermes à trolls », gilets jaunes suivis et pistés par les forces de police, comme je l’ai observé, à de multiples reprises en suivant J. Rodrigues dans l’Oise, etc. En second lieu, tous les espaces du débat public sont mis à sac. D’un côté, certains élus locaux font du zèle en faisant obstacle localement aux droits de réunion des citoyens. A Pierrefitte, le Maire refuse de fournir des salles de réunions au GJ. A Senlis, par exemple, les réunions de Gilets Jaunes sont systématiquement surveillées par des voitures de gendarmerie et de police posté devant les lieux de réunion. A Beauvais, ce sont les chiens qui ont été lâché sur une trentaine de manifestant présent devant la préfecture. Sans parler des ronds-points incendiés en pleine nuit (Montaterre, Saint Witz, Bruyère, etc…).   Le dispositif répressif mis en œuvre ne relève plus du maintien de l’ordre ; il fonctionne comme une culture de terreur visant à criminaliser le mouvement social et à instituer une peur généralisée .

J.S Dans quelle mesure passe-t-elle, selon vous, les bornes de l'Etat de droit et de la légitimité républicaine ?

B.H Dans son livre cœur de boxeur, A. Peillon revient sur le contexte dans lequel le boxeur Ch. Dettinger a agi,  comme il l’a fait sur le pont L. S Senghor. Sans revenir sur l’enquête en cours, A. Peillon oppose, de manière assez fascinante, la « violence maitrisée » du boxeur à « l’acharnement violent du policier », agissant comme une hyène qui refuse de se détacher de sa proie. Cette relecture de l’histoire en dit long sur la légitimité républicaine et le recours à la violence légitime. Notre collègue J. M. Salmon, co-auteur du rapport sur l’interdiction des LBD, fait observer que les règlements de standardisation internationaux stipulent : « la violence doit être proportionnée à l’évènement ». Or dans le cadre de la répression du mouvement, on assiste à l’apparition d’un type d’armement qui ne relève plus du maintien de l’ordre, mais de l’armement de guerre. On peut par exemple s’interroger sur le fait que le LBD 40 soit considéré comme une arme de guerre en Suisse et devienne une arme intermédiaire dès lors qu’il franchit la frontière. L’usage massif et non motivée de GLI F4 (grenade lacrymogène instantanée) et de grenade de désencerclement GMD, comme lors des évènements de la Salpêtrière, tendent à montrer que l’usage de la violence dans la doctrine du maintien de l’ordre s’appuie sur cette violence non maitrisée.

Elle conduit à la multiplication des gardes à vue, des arrestations arbitraires et des comparutions immédiates. Les chambres des tribunaux ressemblent à un théâtre de l’absurde, comme le rapporte, par exemple, D. Dufresne décrivant une audience de M., une manifestante interpellée : 

La rapporteuse fouille son dossier : « Et dans votre sac, il n’y avait pas de kit manifestant… ». La salle rit. « Kit manifestant… ». Pas la procureure, qui réclame deux semaines de travail d’intérêt général. Le tribunal relaxe et annule la procédure. M. a passé trois nuits en détention pour rien ».

Nombre de manifestant arrêtés n’ont pas de passé militant et ne connaissent pas les procédures. Face à la justice, ce sont souvent les plus démunis qui prennent les sanctions les plus lourdes. Ainsi, Y., Gilet Jaune de Senlis, arrêté dans une manifestation, est éloquent. Lors de son jugement, le tribunal lui inflige un retrait de 6 points sur son permis de conduire alors qu’il était à pied le jour de son arrestation. Après plusieurs mois passés dans la rue, Yaya venait de retrouver, un logement et un emploi de chauffeur livreur, grâce au Gilets Jaunes de Senlis. La répression qui s’abat sur le mouvement des Gilet Jaune s’appuie aussi sur une justice expéditive qui, par l’autre biais de l’acharnement judiciaire, essaie d’éteindre le mouvement social.

J.S. Comment, dans un cadre démocratique, faire face à la situation ?

B.H. Dans le contexte actuel, les marges de manœuvres sont étroites, tant les voix qui s’élèvent pour dénoncer la violence d’état sont réduites au silence. Il est cependant plus qu’urgent que les députés reprennent l’initiative de contrôler l’action gouvernementale. Toute les sphères de la société (corps intermédiaires, gens de la culture, universitaires, etc.) prennent des positions publiques contre le ministre Castaner. L’assemblée nationale, complètement caporalisée, reste en retrait.

De même, les condamnations de la France à la fois, par la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH)et par Michèle Bachelet, Haut-commissaire des droits de l’homme à l’ONU, pour « usage excessif de la force » contre les gilets jaunes, doivent être suivies d’enquêtes qui aboutissent dans le cadre d’institution judiciaire indépendante. L’inertie de l’IGPN ne suffit plus (Sur 240 plaintes déposée à l’IGPN, 1 enquête semble avoir démarré) ; il faut à présent exiger la mise en place d’une commission d’enquête indépendante qui pourrait relever soit des institutions internationales (CEDH ou ONU), voire du Tribunal international des Peuples. 

Enfin, ne faut-il pas s’interroger sur comment la situation de survie à la crise sociale et écologique, révélée par les gilets jaunes invite à repenser la démocratie ? La situation présente est comparable à celle du retour du parti de l’ordre au moment de la commune de Paris et au débat entre République et République sociale. Beaucoup de Gilets jaunes pensent que notre démocratie est devenue une fiction, un récit sans contenu. Personnellement, j’y vois plutôt la fin de ce que T. Mitchell appelle la « démocratie du carbone », c’est-à-dire un modèle démocratique né du capitalisme industriel, alimenté par les énergies fossiles, dans lequel la circulation des flux d’énergie (l’économie du pétrole, en particulier) organisent les relations politiques. Cela étant posé, il n’y aura pas de renouveau démocratique dans ce capitalisme industriel en état de survie. L’issue politique à cette situation ne pourra faire l’économie d’un grand projet de transformation politique : une démocratie sociale et écologique qu’il nous faut inventer.    

Benoit Hazard

 

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