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Billet de blog 27 sept. 2010

Les inconduites ne sont pas des faits culturels

Pierrefitte/Seine, 16h30. Ce soir, Esther arrive très en avance pour reprendre El Chadaï qui d’ordinaire reste à la garderie jusqu’à à 18h30. Sur le trottoir, Esther ne décolère pas. Elle se rend à l’école pour voir l’institutrice de son fils. Sur le chemin, elle montre à qui veut l’entendre le passeport français de son fils. À l’école, l’institutrice a commencé un travail sur les continents. Sans arrière-pensée, elle s’était mise en tête d’expliquer à El Chadai que l’Afrique est son continent.

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Pierrefitte/Seine, 16h30. Ce soir, Esther arrive très en avance pour reprendre El Chadaï qui d’ordinaire reste à la garderie jusqu’à à 18h30. Sur le trottoir, Esther ne décolère pas. Elle se rend à l’école pour voir l’institutrice de son fils. Sur le chemin, elle montre à qui veut l’entendre le passeport français de son fils. À l’école, l’institutrice a commencé un travail sur les continents. Sans arrière-pensée, elle s’était mise en tête d’expliquer à El Chadai que l’Afrique est son continent. Et la veille, elle lui demandait : « quelle est ton origine ? ». Jusqu’à ce qu’on lui pose la question, le petit était convaincu d’être français. Mais dans le doute, El Chadaï s’était retourné vers sa mère et ne cessait depuis de la harceler en lui demandant : « Maman, d’où je viens ? ». Surprise, Esther devait répondre : « Mais pourquoi cette question ? Tu es français !». El Chadai rétorqua alors : « Mais non, la maîtresse dit que je viens d’Afrique ». Comme prise en défaut, Esther avait répondu : « Non tu es français ! C’est vrai que tu es un enfant d’immigré, mais… (Elle cherchait ses mots). Oui tu es français ! ». Et pour clore le débat, elle lui montra son passeport européen : « Regarde, ça c’est le papier qui le prouve »…

Contrairement à une idée trop répandue, les travailleurs migrants et leurs enfants français ne vivent pas dans le démon de leurs origines. À l’image de cette maman anonyme, qui, de nuit comme de jour, peuple avec d’autres, les services de nettoyages des hôpitaux parisiens ou des bureaux de la plaine Saint-denis, les buanderies des hôtels, installées autour du périphérique parisien et d’autres grandes villes touristiques, l’Afrique est une pensée lointaine, un mythe, un désir parfois. L’assignation permanente à cette origine est vécue, comme une perte des repères, une véritable stigmatisation. Disons le, elle empêche aujourd’hui une partie de nos concitoyens de se construire « français » (et pourquoi pas binationaux ?) dans la société française.

Dans ce contexte, la parution tapageuse d’un écrit d’Hugues Lagrange, intitulée le déni de culture, dans lequel l’auteur questionne la délinquance à travers le spectre des origines, met plus que jamais en lumière la responsabilité des sciences sociales dans le processus en cours d’ethnicisation du social, de stigmatisation des populations vulnérables, de fragmentation de la société française. L’ouvrage serait en effet passé inaperçu s'il n’exprimait une tendance jusque-là sournoise, mais présente dans les débats successifs sur l’insécurité dans les banlieues, sur la burqa, la polygamie et maintenant « les inconduites des jeunes noirs sahéliens » à culturaliser, si ce n’est à racialiser, les grandes questions sociales. Pourtant une lecture plus attentive de la question initiale de l’auteur, de sa méthode, des catégories qu’il mobilise, de ses conclusions, montre un véritable jeu de dupes construit sur l’amalgame et la confusion entre les genres.

Hugues Lagrange part d’une idée : explorer la relation entre immigration et délinquance. Il soutient que la culture, comme facteur d’explication des inconduites des « jeunes issus de l’immigration », s’est imposée à lui, comme un constat. Ici, il endosse la casquette de sociologue de l’éducation en avançant un travail sur l’absentéisme (France soir, 15/09) ; là, il redevient le spécialiste de l’insécurité et mentionne « une surreprésentation de jeunes personnes issues de l’Afrique sahélienne parmi les « mis en cause » des procès-verbaux de la police judiciaire (Agora vox, 17 septembre 2010) ; là encore, il redevient sociologue des banlieues et déclare avoir observé lors des émeutes de 2005, une surreprésentation des « jeunes noirs ». Mais suffit-il que le sens commun formule des évidences pour qu’elles aient une consistance et qu’on leur accorde un statut sociologique? Notre rôle de chercheurs n’est-il pas de comprendre ce que signifie le sens commun, voir d’expliquer ses conditions d’énonciation?

L’auteur procède à un double amalgame puisque d’un côté, il assimile immigration et délinquance, et que de l’autre, il assigne les enfants issus de l’immigration (donc nés en France) à des « immigrants ». Pour justifier ce biais et montrer que l’origine des parents influence le destin de ces enfants, il mobilise l’idée d’une transmission intergénérationnelle de la culture. Cette transmission serait un obstacle à l’intégration et constituerait, en dernière instance, l’humus sur lequel fleurissent les inconduites des « jeunes noirs d’origines sahéliennes ». Dans le même temps, il explique que l’absence des anciens restés en Afrique en est un facteur déclenchant. L’image ressuscite les stéréotypes coloniaux les plus éculés ; elle atteste de sa méconnaissance profonde des sociétés africaines en pleines mutations. Elle interroge : Comment une culture africaine pourrait être transmise alors même que, de l’aveu de l’auteur, ceux qui en ont la charge sont absents?

Si H. Lagrange se défend de tout essentialisme, c’est bien la notion de culture comme mode de compréhension du monde social qui est en cause. Dans son travail, celle-ci fonctionne comme un opérateur de racialisation lorsque, suivant l’exemple de Michèle Tribalat, il distingue les auteurs de délits en fonction d’une origine « franco-française », « noire hors-sahel », ou encore « sahélienne » . Si ces catégories omettent curieusement la question des enfants issus d’unions mixtes, elles sont de surcroît inconsistantes s’agissant de l’Afrique. En effet, les origines « sahélienne » et « noire hors sahel » (p.146-147) des migrants entrent étrangement en résonance avec les stéréotypes raciaux de la période coloniale, c’est-à-dire avec une partition du continent en deux cultures homogènes, l’une soudanaise et l’autre bantu.

Bien que les promoteurs des statistiques ethniques s’en défendent, nous n’avons cessé de dénoncer depuis plusieurs mois le « retour de la race » dissimulé derrière ce projet (voir le rapport de la Carsed). Ce retour est d’autant plus préoccupant qu’il reflète l’incroyable force de la machine à communiquer dans la fragmentation du social et la restriction des libertés démocratiques. Une logorrhée irrationnelle et dangereuse d’auto légitimation des politiques se met en place à droite comme à gauche, à défaut d’être présente sur le terrain d’une politique de lutte contre une grande criminalité, en pleine résurgence, et son pendant, la délinquance. Contrairement à ce qu’affirment les défenseurs de la culturace, les statistiques ethniques sont au service des logiques d’enfermement identitaire. Les enseignes commerciales de banlieue, depuis la promotion du halal dans la restauration rapide jusqu’à la programmation des cinémas axée sur la violence, les gansters, la maffia, ont d’ailleurs saisi l’utilité d’un tel outil. Sous le masque du déni de culture, elles spatialisent des prisons identitaires sur lesquelles se greffe la violence. Les faits d’inconduites ne sont pas des faits culturels, ils reflètent les structures de notre société et la violence institutionnalisée qui s’y est installée, ce que nombre de chercheurs de sciences sociales désignent comme un racisme d’état.


Rédigée à l’initiative de Benoit Hazard (anthropologue, Spécialiste des migrations africaines en Europe, CNRS), cette tribune est signée par:
Jean-Loup Amselle, anthropologue, directeur d’étude à l’EHESS
Cécile Canut, sociolinguiste, Professeur à l’Université Paris-Descartes
Jocelyne Dakhlia, historienne, directrice d’étude à l’EHESS
Jean-Pierre Dozon, anthropologue, directeur d’étude à l’EHESS
Hamidu Dia, sociologue, IRD
Jean Jamin, anthropologue, directeur d’études à l’EHESS

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