La Demeure Hystérique des anti-éoliens

La loi sur l'architecture et le patrimoine, en discussion au parlement, sert à la majorité sénatoriale de Cheval de Troie pour torpiller le développement de l'éolien en France. A la manoeuvre notamment, l'association de châtelains "La Demeure Historique" se paye une pleine page quadri dans le Monde du 17 mars qu'on pourrait résumer par les "émois de demeurés historiques".

Du haut de leur tour de guet, confortablement assis sur leurs certitudes séculaires, l’association « La Demeure Historique1 »  nous assène, au travers d’une onéreuse page de publicité2, ses vérités dogmatiques. Elle en appelle à « l’arbitrage » du « Roi » pour qu’il interfère sur les travaux parlementaires en cours sur la Loi « Création, Architecture & Patrimoine3 », en ordonnant à nos députés de ne pas altérer le texte d’un Sénat acquis majoritairement4 à leur cause.

Nos braves esthètes autoproclamés s’arrogent le droit de vouloir imposer à tous leur perception, toute subjective, de ce que doit être un paysage préservé et de ce qui doit y être banni.

Ainsi nos pauvres moulins à vent modernes, priés de ne pas venir perturber la quiétude millénaire qui caractérise nos campagnes éternelles, sont déclarés persona non grata sur le sol français. Ce même sol qui, comme chacun sait, n’a subi aucune transformation depuis des siècles.

Alors, à l’instar de ces habitants du XVIème arrondissement de Paris dont l’actualité nous a donné à voir la même semaine ce que la défense haineuse de l’entre-soi veut dire –, « La Demeure Historique » dépense sans compter pour tenter d’imposer sa vision de ce que doit être notre pays : un pré-carré figé et voué à l’activité muséale et vivant d’un tourisme de contemplation.

Pour la pure forme, nos châtelains indiquent ne pas vouloir « l’arrêt du développent de l’éolien dans notre pays », mais propose de parquer les installations – comme on parque les SDF ou les migrants ?– sur certains sites. Si l’amendement sénatorial est adopté par la loi il ne resterait en France (où l’on compte plus de 45.000 sites et monuments classés) que moins de un pour cent (1 %) du territoire où l’implantation serait possible : principalement des sites inaccessibles.

La missive n’omet pas, au passage, de suggérer insidieusement que les éoliennes seraient le fruit d’investissements étrangers, faisant ainsi un appel du pied identitaire à un patriotisme économique de circonstance. Et que dire de l’opprobre calomniateur, prononcé comme une sentence, en parlant de ces « mécanismes opaques qui commencent à être révélés »… Chacun appréciera la précision de ces graves accusations de nos gardiens de « l’écologie véritable » se dressant contre la « pollution éolienne ».

Que ma joie éolienne demeure

D’un point de vue esthétique, de quel droit affirmer que la simple vue d’une éolienne peut - jusqu’à 10 km ! - gâcher le plaisir de se trouver à un endroit donné ? Pour quelle raison doit-on se laisser imposer ce jugement de laideur ? En quoi y aurait-il incompatibilité entre tradition et modernité ?

Des dizaines de millions de Français n’ont rien contre les éoliennes (cf. sondage CSA 2015 sur les perceptions positives de 2/3 des riverains de parcs éoliens), les trouvant même belles avec leur chorégraphie rythmant les campagnes en suivant des cycles naturels. Qui sont ces juges de l’absolu qui prétendent détenir la vérité sur la beauté ?

En France, il faut que nous endurions les atavismes aristocratiques jamais exorcisés pour que l’on arrive à cette polémique absurde5. L’Europe était autrefois couverte de dizaines de milliers de moulins à vent : vingt-mille rien qu’en France au moment de la Révolution. Les éoliennes, qui ne sont jamais que les héritières d’un passé multiséculaire d’exploitation de la force mécanique du vent, peuvent parfaitement revendiquer leur droit de cité ici et maintenant ; et certainement plus que n’importe quelle autoroute, ligne TGV ou électrique, tour de refroidissement, centre commercial… (chacun peut compléter).

Où étaient-ils donc passés leurs cris d’orfraie ces derniers cinquante ans qui ont vu l’explosion de toutes ces infrastructures, autrement impactantes ?

La revanche de Valmy ?

Si les éoliennes dérangent à ce point, si leur rejet est aussi viscéral, ce n’est pas tant par leur valeur esthétique, mais par ce qu’elles représentent potentiellement comme reconquête d’une certaine autonomie locale dans l’appropriation des richesses du territoire et de la production d’énergie : tout unsymbole, pour un esprit conservateur, d’altération de cet ordre établi que la majorité de nos sénateurs connaissent et défendent avec acharnement.

Chacun à sa place, n’est-ce pas ? Oui, et c’est pourtantque l’on trouve le plus piquant de cette croisade Donquichottesque : les conservatismes de nos castes les plus traditionnalistes rejoignent les luttes des défenseurs d’un centralisme monopolistique de la production d’électricité. Il est plutôt rare de voir une telle convergence de haines et de luttes émanant de profils sociologiques aussi opposés. Alliance objective de refus du nouveau siècle ?

Et si nous interrogions nos enfants ?

Le Monde du 17 mars 2016 © La Demeure Historique Le Monde du 17 mars 2016 © La Demeure Historique

[TRIBUNE PLANÈTE ÉOLIENNE / www.planete-eolienne.fr]

 

1 Représente les propriétaires-gestionnaires de monuments historiques. Sur leur site, l'association appelle à signer la pétition de la bien nommée « Fédération environnement durable » (lobby d’anti-éoliens adeptes de l'intox), en signalant sans vergogne que le photomontage de leur pétition est faux. http://lapassiondupatrimoine.fr/association/actualites/projet-de-loi-cap-soutien-a-lamendement-des-senateurs-barbier-vall-requier-fortassin-et-castelli/.

2Le Monde du 17 mars 2016

3Soumettre les éoliennes dans un rayon de 10 km d’un monument ou site inscrit ou classé, à un avis conforme de l’Architecte des bâtiments de France

4 A la courageuse exception de quelques membres, dont Roland Courteau sénateur de l’Aude.

 

5 Quiconque se serait rendu juste de l’autre côté des Pyrénées, au Pays Basque, en Navarre ou Aragon aura constaté que leurs monuments n’ont rien perdu de leur valeur à cause de la proximité de quelques-unes des quinze-mille éoliennes espagnoles. Tout comme personne ne peut dire que l’armée de l’air allemande serait moins performante parce que leur territoire est couvert de vingt-mille éoliennes.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.