Lettre à Charlie

Cher Charlie, Cela fait longtemps que je n’avais pas pris de tes nouvelles. Je savais bien que tu étais là, pas loin, vagant à tes occupations anarchistes. A plusieurs reprises j’ai voulu te donner rendez-vous un mercredi matin, dans un café, pour débattre, confronter nos points de vues parfois divergents. Et puis le temps passe, pris dans un quotidien je repousse l’hebdomadaire au profit de mensuels qui m’accordent le droit d’être lent.

Cher Charlie, Cela fait longtemps que je n’avais pas pris de tes nouvelles. Je savais bien que tu étais là, pas loin, vagant à tes occupations anarchistes. A plusieurs reprises j’ai voulu te donner rendez-vous un mercredi matin, dans un café, pour débattre, confronter nos points de vues parfois divergents. Et puis le temps passe, pris dans un quotidien je repousse l’hebdomadaire au profit de mensuels qui m’accordent le droit d’être lent.

Il aura fallu ce tragique accident t’arrachant part de tes membres, cœurs et cerveaux pour que je m’enquisse de t’écrire. Ô cher ami, je ne parle pas ici d’accident au sens d’événements fortuits. Je parle de ce fait soudain auquel personne n’a voulu croire. Cette entreprise fallacieuse de sabotage du véhicule libertaire dans lequel tu roulais, parfois trop vite, loin des sentiers battus. Choc inouïe entre deux mondes qui s’adjugent chacun une forme de liberté. Toi mon ami, de tout dire, en tous sens, à tout le monde. Et eux, de tuer. Toi de (re)pousser les limites de la liberté dont on dit qu’elles s’arrêtent aux portes de celles des autres. Eux, de se confondre dans les bassesses d’une nature humaine ignoble autant qu’ignorante. Mais ta liberté à toi, si irrévérencieuse et irrespectueuse soit-elle, n’a jamais empêché l’autre d’exercer la sienne. Leur « liberté » à eux, un aveu de faiblesse comme le décrira ton cousin Libé, est une prison de dogmes au royaume des illettrés. Mais c’est aussi un aveu d’échec collectif. Celui de l’éducation, de l’apprentissage du lien qui nous uni dans notre humanité, celui du vivre ensemble.

Mais cette déferlante abjecte s’est écrasée sur ton phare. Celui qui rayonne dans la pénombre nous rappelant que la liberté est un chemin sinueux qui se gravit ensemble dans les ténèbres d’une société trop souvent individualiste. Alors d’une mort annoncée, chirurgiens de l’esprit, kinés de la république, ostéos de l’humour, ces praticiens de tous poils, et opportunistes de tous bords, t’ont réanimé dans un seul et même cri : « Je suis Charlie ». Une identification à outrance, démesurée, est tombée sur les épaules de nos concitoyens (moi le premier) comme une révélation démontrant qu’ensemble l’encéphalogramme humani-terre s’apparente plus à la chaîne des alpes qu’à la ligne d’horizon. Et pourtant je n’ai pas changé ma photo de profile Facebook. Je n’ai pas scandé haut et fort que j’étais toi pour te ramener à la vie. Choqué, révolté, triste, furieux, tétanisé. J’ai lu, écouté, et je suis descendu dans la rue, mais en marge et sans pancarte…

Je ne sais pas si je suis Charlie tant je n’ai pas ton audace. Je ne sais pas si je suis Charlie tant je m’interroge sur ce qu’il s’est passé.  Ô je ne remets aucunement en cause la condamnation unanime des actes barbares qui t’ont frappé. La liberté de la presse est une digue qui ne doit et ne peut céder en aucun cas. Mais l’unanimisme construit sur le dégoût, la colère et la peur donnant le prétexte à une « union nationale », désuète et sans corps, m’effraie. Car je crois bien que ce sont ces émotions-là qui ont rassemblées ces millions de personnes en ce weekend épiphanique. Sinon, pourquoi affirmer si fort « même pas peur » ? Sinon, pourquoi aduler les gardiens de l’ordre, symbole de protection, ceux-là même tant décriés trois semaines auparavant ? Le dégoût, la colère et la peur sont les ressorts psychiques du rejet, de la désintégration et de la protection. Mais alors comment pouvons-nous sincèrement construire une humanité commune sur ces bases-là ? Et n’est-ce pas là le terreau favorable à l’émergence d’extrêmes qui prônent le repli sur soi pour se protéger de l’autre ?

Et pourtant il y avait de la beauté ce dimanche. Ce mouvement citoyen sans précédent, dans l’élégance d’une tristesse partagée, est bien la preuve concrète que des fondamentaux nous rassemblent. Car le deuil réintègre, les larmes nous lavent sans que l’on oublie. C’est là tout l’enjeu aujourd’hui. Ne pas oublier et garder la mémoire pour ne pas reproduire. Mais surtout avoir le souci et l’urgence de ne pas se précipiter. Si tentant soit-il nous ne devons pas répondre à cette violence ; la solution n’en serait que plus véhémente. Ne réagissons pas mais prenons le temps d’agir. Ô je sais bien qu’en disant cela j’enfonce des portes ouvertes avec un bélier de lieux communs. Et pourtant… et pourtant je vois bien que nos politiques se précipitent sous la pression d’une société de l’immédiateté, d’un peuple qui a besoin que le leader tire les conclusions pour solutionner le problème. Conclure pour passer à autre chose. Mais ne tournons pas la page maintenant. Relisons l’histoire pour écrire ensemble les suites possibles…

Et puis s’empresser d’en rire pour mieux combattre. C’est cela que tu m’as rappelé mercredi derniers, la dernière fois que t’es vu. Être triste, ne pas avoir peur et retrouver la joie. C’est un vrai travail tant elle est esseulée face à ses quatre sombres sœurs de la famille des émotions. Mais tu m’as fait irresponsablement rire. Alors je veux croire que ce qu’il s’est passé ce fameux dimanche n’était pas une parenthèse qui se fermera aussi vite qu’elle s’est ouverte. Je veux croire qu'il s'agit d'une bulle dans laquelle il était bon de cultiver le plaisir d’être ensemble, et qu’elle éclatera pour libérer cette saveur de joie. Je ne sais pas si je suis Charlie mais aujourd’hui, grâce à toi, je suis optimiste…

Je te souhaite un prompt rétablissement, que je sais long et douloureux. Tu resteras à la marge, mais tu n’es plus seul. Chaque mercredi, directement ou non, tu nous rappelleras que nous sommes tous…

 

Amitiés,

Benoit

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