Pas plus la crise que d'habitude

L’embouteillage de parutions promis par la pause forcée du marché du livre augure à la reprise d’un enfer logistique pour les libraires et les éditeurs – et l’ensemble des free lance avec qui ils travaillent. Pourtant, ce ne sera pas beaucoup plus absurde que d’habitude, juste un peu plus. Et si on faisait en sorte que la crise du livre ne soit plus une fatalité ?

La presse littéraire continue de recenser, de paraître et de rayonner. Réduite à portion congrue, certes, mais au rendez-vous. Plus personne ne peut physiquement acheter les livres, en dehors du cercle de quelques libraires résistants, et de quelques réserves d’Amazon, mais un bout de la chaîne du livre s’entête encore et toujours: la presse. Les éditeurs, choqués, continuent par une habitude ancrée, ou une forme d’inertie, de la relayer sur le net. Mais à quoi bon ?

Pour la première fois de son histoire, la chaîne du livre s’est arrêtée. Même pendant les deux dernières guerres, la libraire n’a pas arrêté de tourner – on murmure qu’elle s’est enrichie, que certains éditeurs et libraires ont fait fortune. Même pendant les « cas malheureux » spécifiés dans les contrats d’auteurs (inondation, effondrement, accident, sinistre…), la librairie ne cesse pas de tourner. Le confinement est à l’origine de la première rupture générale du circuit de commercialisation du livre depuis que le livre s’est constitué en industrie au milieu du XIXe siècle. Stop, ou encore ?

 

De quoi témoigne la presse en chroniquant des nouveautés comme si de rien n’était ? De ce que le livre est pour elle un objet donné, autonome, indépendant de ses conditions de production et de circulation. De quoi témoigne la presse en se contentant d’ajouter le prix du livre numérique à ses critiques, sans inclure dans ses colonnes la trace ou le témoignage de cette coupure ? sans valoriser les formats et méthodes alternatives ? De ce que le livre existe, peut exister, et existera encore après la fin des librairies. Ou survit, peut survivre et leur survivra. Mais aussi de ce que la presse est brutalement déconnectée des deux extrémités de la chaîne : les éditeurs, contraints par le branle-bas logistique à une redéfinition de leurs pratiques, et les libraires, chéris par la même presse quand on a réalisé récemment leur impact prescripteur grandissant. Tous deux avec une épée de Damoclès financière sans précédent au-dessus de leurs têtes, qui pourrait remodeler sérieusement le paysage au détriment des indépendants. Ne revient-il pas de pousser pour l’occasion la réflexion ou l’investigation ?

Tous les lecteurs de Mediapart n’étant pas de la partie, la chaîne du livre est en panne pour un délai estimé au mieux entre 6 et 8 semaines. Les librairies qui rouvriront dans le meilleur des cas le 1er mai recevront les livres prévus fin mars mais devront attendre quinze jours avant de recevoir la première nouveauté, temps nécessaire aux chaînes de distribution pour se remettre en route à leur tour. Et ce sont, toujours dans le meilleur des cas, dix semaines de production (appelés dans le jargon « les offices ») qui vont s’aligner sur les étals en ordre plus ou moins disperse d’ici l’été. Pour prendre l’exemple du dernier Leïla Slimani, probant exemple du drame annoncé, il aura existé seulement 9 jours en librairie, et sera pourtant à la réouverture considéré comme une vieillerie. Un livre fantôme. Comme des centaines d’autres. Peut-être a-t-il en lui une force vitale suffisante pour hanter les lieux avant l’arrivée de nouveaux occupants. Mais les autres ?

Dès la veille du confinement, les diffuseurs ont prévenu les éditeurs : il faudra faire des choix, il faudra sacrifier 20% de son programme (pas seulement le reporter sur juin, juillet ou l’automne, mais le reporter à l’année prochaine au mieux : une sangsue inédite dans les programmes). Quoi qu’il en soit, un nombre de publications très supérieur à la normale va paraître simultanément au moment de l’année où l’on est le moins accoutumé à entendre parler livres et à en acheter. Ces nouveautés auront été diffusées dans des conditions approximatives, découvertes et lues de manière aléatoire, réceptionnées et conseillées de manière acrobatique. Pour ne rien dire de l’impact sur la période stratégiquement décisive pour les éditeurs qu’est la rentrée littéraire, qui se prépare ordinairement dès le mois d’avril si l’on considère l’envoi des premiers services de presse chez les éditeurs les plus téméraires. L’année 2020 présage donc d’un embouteillage inédit de parutions, qui promet à partir du 1er mai un enfer matériel à toutes les professions du livre – et au-delà des éditeurs : leurs imprimeurs, commerciaux, attachés de presse, responsables de relations libraires, etc. Confrontés à des trous de trésorerie, les libraires vont effectuer des retours massifs, aggravant le déficit d’éditeurs qui n’auront rien vendu depuis deux mois et se trouveront pris dans une concurrence suraiguë. La situation ne sera guère plus absurde que d’habitude ; elle le sera un tout petit peu plus que d’habitude. Pas une différence de registre, mais de degré. D’où la question : Peut-on penser que tout continue ? faire comme si de rien n’était ? comme si tout reprenait pour le mieux dans le meilleur des mondes ?

Je ne le crois pas. Toute une vision du circuit du livre, et des hommes et des femmes qui y œuvrent, y répugne. Il ne faudrait pas croire que la crise, c’est maintenant. La crise est un état permanent du monde du livre depuis le XIXe siècle, qui menace chaque année avec plus d’acuité. Ce que révèle le confinement, c’est l’absurdité généralisée du fonctionnement de la chaîne. C’est la production démente, l’accumulation, la concentration de tous sur quelques livres, l’abattage, les fausses promesses, la nature sacrificielle et (auto-)destructrice du système. Ce que permet, pour la première fois, la « grande panne », c’est de stopper et de s’interroger. A-t-on envie de reprendre exactement comme avant ou peut-on l’espace d’un instant s’interroger sur la machine : son rythme ; ses publics ; ses supports ; la part du politique ; et les moyens de les reconnecter ?

 

Dans l’ordre des maux, on a beaucoup parlé depuis deux ans du statut des auteurs et des traducteurs (un tout petit peu moins, certes, des traducteurs). On s’intéresse aujourd’hui au sort des libraires. On ne voit pas en filigrane celui des éditeurs et autres free lance – pourtant la chaîne est chaîne et nul n’est à l’abri des secousses endurées par son voisin. On touche du doigt un monde où Amazon s'apprête du tac au tac à remplacer les libraires et les éditeurs, Google les traducteurs, Skype et Whatsapp les salons et festivals, où les auteurs survivront seuls face à un horizon dépeuplé. A l'aune des tendances qui se développent et que cristallise le confinement, nous sommes tous, en un sens, des créatures préhistoriques. Nous le sommes parce qu’on ne change rien à nos mentalités et à nos habitudes. À force de ne rien changer, je dirais même que nous méritons notre disparition.

La pause du moment pourrait servir à faire le point : contraints d’imaginer deux mois durant ce que serait un monde sans librairie (mais qui après tout n’est peut-être que l’un de nos plus sordides futurs si les pouvoirs publics reculent encore devant des stratégies et des choix politiques pour le livre), il nous faut aussi accepter de réfléchir à ces lendemains. Se réapproprier des pratiques collaboratives inhérentes aux autres arts ; faire le point sur les livres de fonds en trouvant le moyen de les valoriser intelligemment et régulièrement ; relativiser la part de la nouveauté dans l’actualité éditoriale, qui précipite trop tôt trop de livres vers une mort certaine ; endiguer la saisonnalité débridée des sorties, concentrant l’attention générale sur deux mois de publication au risque d’en tuer beaucoup d’autres ; faire vivre autrement les textes pour éloigner le spectre du pilon : avec des prix préférentiels pour les catégories de population "écartées" (en France comme à l’étranger), des soldes concertées entre les acteurs, une réelle ouverture aux réseaux numériques quand on aura cessé de les considérer comme une simple doublure du grand format, et aux supports audio et vidéo qu’on acceptera d'imaginer pour élargir les publics. Mais en définitive, publier moins et défendre chaque titre d’une manière plus personnalisée.

Il faudrait que ce coup d’arrêt dû au confinement ne soit pas exceptionnel mais régulier pour les éditeurs. Il faudrait chaque année deux mois de réflexion obligatoire, de méditation, que ne sont, ne seront jamais les vacances d’été puisque celles-ci ont été préemptées par la rentrée d'août-septembre. Il faudrait que l’édition ait quatre mois de calme lissés sur un an : deux pour trouver des idées, imaginer des moyens, chercher comment mieux faire, et deux pour les organiser, les mettre en œuvre, afin que les livres, quels qu’ils soient, trouvent leurs lecteurs. Et la presse littéraire aurait grand mérite à se sevrer de critiques pour s’y associer.

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