Le Requiem des illusions démocratiques

Ma carrière de boxeur se limite à un passage de 10 minute sur un ring. J’avais 12 ans, j’étais taillé comme une arbalète et complètement débutant. Mon adversaire était plus grand, plus costaud et bien plus expérimenté. Il lui a fallut quelques secondes pour trouver la faille dans mes défenses dérisoires et m’asséner un crochet du droit sur la tempe. J’en garde le souvenir douloureux d’un acouphène persistant 15 jours dans mon oreille gauche. J’en garde aussi le souvenir d’une rage et d’une frustration poisseuse, un goût de bile dans la bouche et le désir impérieux d’une revanche. Un peu comme aujourd’hui.

Voila 48 H que j’entends encore résonner dans ma tête la voix éraillée de Stéphane Ravier reprenant une version approximative de la chanson de Trenet. Une version pathétique, de mauvais goût, complètement décalée...et pourtant!

Mon billet ne sera pas politique, je ne sais pas si “Le Politique” y peut encore grand chose. Non pas que je regrette mes choix, bien au contraire, ne pas choisir c’est tout sauf de la politique! Ce texte est l’expression d’une douleur, une sorte de bilan post traumatique. Il y’a eu un 21 avril et il y’a désormais un 30 mars. Dans cette campagne avec mes camarades du Front de Gauche nous avons bataillé pied à pied contre la colère légitime des gens, contre les machines de guerres électorales et par dessus tout contre le danger absolu du relativisme politique. Nous avons martelé que TOUT ne se valait pas! Nous avons hurlé notre singularité et la pertinence de notre programme! Nous avons mis en avant notre sincérité , protesté de notre honnêteté! Tout cela nous l’avons fait et plus encore.

Mais nous nous sommes heurté à la ferme détermination des électeurs à exprimer, bien plus qu’un dépit ou une contestation. Car le dépit n’oblige pas à l’inconscience ou à la mise en danger de soi et de ses propres droits! Je ne peut pas indiquer précisément où et quand se situe le “point de bascule” de l’opinion publique. Je ne sais pas non plus d’où vient ce simplisme ahurissant du discours politique global auquel nous avons, malgré nos efforts pour recentrer le débat et l’élever, dû participer. Les anecdotes de campagnes ne disent que ce qu’elles veulent bien dire, combien de fois pourtant nous à t’on dit que “les politiques” étaient tous les mêmes, qu’il n’y avait ni droite, ni gauche qui vaille et que tout était foutu! Combien de personnes n’exprimant ni tristesse, ni désarroi, nous on dit qu’elles ne voteraient pas et qu’elles n’en ressentiraient ni remords, ni regrets. Combien de fois nous à t’on dit que le pire était déjà là et que le FN n’était qu’une mascarade de plus dont ils n’attendaient rien non plus!

Il ne s’agit pas d’une victoire du FN ou de la droite, ni même d’une incontestable déroute de la gauche. Non, les électeurs ont décidés d’anticiper la mort de la Vème République en enterrant la démocratie représentative de son vivant! “L’élu ne peut et ne fais rien pour nous, nous ne ferons rien pour lui, chacun sa merde!”J’y reviendrais plus tard, lorsque je serais moins “sonné”, moins fatigué, moins déçu...Dans notre secteur, plus qu’ailleurs, la vie politique et sociale a été configurée et régulée par le biais des logiques clientélaires. Le résultat de cette élection n’est pas un rejet moral de ces pratiques, mais l’expression d’une frustration incommensurable, pas un vote de dépit, un vote coup de boule, un vote rageur, revanchard. Un vote nihiliste. No Futur!! Si culturellement, la vague Punk de 77 fût riche, déstabilisante mais novatrice, brouillonne mais fertile, provocatrice dans les slogans mais passionante dans son expérimentation musicale et sociale. Sa traduction politique de 2014 est quant à elle effrayante, insaisissable et déconcertante de par le refus du débat profond. La discussion sur les projets municipaux n’a pas eu lieu, tout comme les débats sur la société que nous voulons n’a toujours pas lieu! Débat entravé par la crise économique, et le champs lexical politique de plus en plus circonscrit à l'expression de poncifs positifs utilisés pour masquer la dure réalité et l’inhumanité des projets ultra-libéraux. Débat biaisé par l’obsession morbide des médias qui s'acharnent à offrir une tribune médiatique pantagruélique aux frontistes et à leur discours. Nous ralentissons tous à l’approche d’un accident pour voir je ne sais quoi, le ressort est le même...Il est toujours moins ardu, moins chronophage d’entendre Ravier nous dire qu’il veut des policiers partout et qu’il va couper les subventions aux “associations communautaristes”. Il est plus facile de l’entendre débiter son galimatias sur les politiques immigrationnistes et les flux migratoires que d’écouter notre discours laborieux mais tellement juste sur “l’humain d’abord”. Il est beaucoup moins facile pour nos interlocuteurs médiatiques de faire rentrer dans leur canevas nos thèses et antithèses de gauchos sur le besoin de services public et de justice social. Il est tellement plus compliqué de nous laisser dérouler la logique implacable de notre raisonnement sur le besoin impératif d’une politique sociale qui redistribue aux couches moyennes et populaires le fruit de leur labeur. Il est gênant de nous entendre dire que les “charges sociales” sont une insultes faîtes aux travailleurs et qu’il faut les appeler cotisations sociales qui elles mêmes ne sont que le produit de notre salaire indirect! Que c’est avec cet argent que nous payons le fonctionnement de nos hôpitaux, de nos écoles, la restauration et l’entretien de nos infrastructures. Il est perturbant de nous entendre dire que la baisse des cotisations sociales et la hausse des impôts revient à appliquer une triple peine aux couches moyennes qui supportent sur leurs épaules tout le poids de l’effort d'austérité pendant que les entreprises du CAC 40 continuent de faire des profits et de licencier au nom du droit inaliénable à la propriété privé et à la sacro-sainte compétitivité!!! Alimentant par la même cette peur primale de la relégation et le vote extrême. Il est tellement facile d’étouffer nos voix dans le brouhaha du populisme et de faire croire que le FN a un “discours social”! Tout est une question de facilité, tout est une question de simplicité. Dorénavant la politique se fait via Twitter et Facebook, les slogans tiennent lieu de programmes. A force d’avoir craint l’intelligence du  peuple, à force de l’avoir privé de l’outil principal de son hypothétique émancipation, à savoir l’Education Populaire, les pouvoirs successifs ont contribué à mettre en place les paramètres essentiels d’une faillite sociétale! Les municipales 2014 n’en sont qu’une réplique annonciatrice.

 

“Le sommeil de la raison engendre des monstres.”

Francisco de Goya

 

Marseille, le 1er Avril 2014

Mohamed BENSAADA

Front de Gauche Marseille 13/14

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.