D’un musulman à son pays…

Je sais que des camarades me reprocheront ce titre et son aspect réducteur. Titre qui va à l’encontre de tous ce que je clame à longueur de textes, à longueur de discussions. A ces amis je ne dirais que quelques mots : lisez moi jusqu’au bout !  

Voilà plusieurs jours que, comme tout le monde, je suis scotché devant les chaines d’info continue le jour et que je m’endors en écoutant la radio. En infligeant cette stimulation  intense à mon cerveau je crois que c’est bien plus mon cœur que ma raison qui sera l’auteur de ce texte. 

Ce qui s’est passé depuis ce  7 janvier fait partie de l’histoire de ce pays…définitivement ! Peut-être que cette tragédie et que ce besoin de rassemblement peuvent être l’occasion de remettre la France sur les rails authentiques des valeurs universelles, qui comme leur nom l’indique, transcendent les clivages et les raccourcis équivoques du choc des civilisations. 

Hegel et Fukuyama ont eu tort, l’Histoire n’est pas finie ! Elle semble parfois suspendue, mais par à-coups elle subit de prodigieuses accélérations. Dans un sens comme dans un autre. Ces accélérations peuvent être positives et porteuses d’espoir comme lorsque le printemps s’est mis à parler arabe. L’enjeu de cette crise est d’éviter que l’hiver ne se mette à parler français ! 

Je tiens à redire, que comme la quasi-totalité des musulmans de France, je suis sincèrement accablé par l’assassinat de ces 17 victimes. Mes premières pensées sont directement allées à leurs familles. Mais dans un second temps je me suis senti humilié et déshumanisé par ces appels en direction de la communauté musulmane de France. Appels à « se désolidariser » des terroristes ! Je me suis demandé comment mes concitoyens, mes compatriotes, pouvaient me soupçonner moi et des millions d’autres personnes vivant en France, d’entretenir une quelconque sympathie à l’endroit de meurtriers que je m’autorise à récuser en tant que musulmans, tout comme ils nous considèrent, moi et mes coreligionnaires de France comme des apostats ! Je me suis posé cette question douloureuse, qui m’agite, me remet à chaque fois en question. J’ai ressenti ce malaise indicible, ce doute, cette culpabilité indue qui m’empêche jusqu’à aujourd’hui de m’assumer pleinement comme Français…Parce que le malentendu existe, le malentendu persiste ! Cette idée m’a révolté et  je comprends avec tellement d’acuité les larmes de Rokhaya.  Suis-je (sommes-nous) à ce point dénué de cœur pour ne pas être bouleversé par le sang qui coule ? Suis-je (sommes-nous) à ce point étrange pour ne pas condamner spontanément et sans directives ? Suis-je (sommes-nous) à ce point dépourvu de ce libre arbitre indissociable de mon humanité ? Comment mes concitoyens, mes compatriotes peuvent-ils avoir ne serait-ce que l’ombre d’un doute à ce sujet ? 

Ces questions je me les pose aujourd’hui et je risque de me les poser chaque fois encore qu’un exalté me prendra en otage au nom de l’Islam, lors même qu’il n’est que le représentant de sa perversion égotiste et nihiliste ! 

Ces questions je me les pose et je me les suis tant de fois posées que je ne les compte plus. A tel point que par réflexe incontrôlé et mal à propos, à chaque  attentat perpétré, j’ai cet espoir inutile et dérisoire qu’il s’agisse d’autres types de criminels. Pas d’assassins qui se réclament de l’Islam. A ceux-là et à ceux qui veulent obstinément trouver un lien entre Islam et terrorisme je leur dirais, s’ils en ont le temps et l’honnêteté intellectuelle, de lire le Coran en re-contextualisant le texte et les versets belliqueux que les sphères d’extrême droite et les pseudos intellectuels polémistes ont popularisés. Je ne suis pas un théologien et encore moins exégète, mais j’ai retenue quelques phrases fortes du Coran à commencer par le célèbre « nulle contrainte en religion… » qui est une invitation explicite aux musulmans à user de leur libre arbitre ! Je rajouterais aussi ce verset qui dit : " […] Celui qui tue un homme, c’est comme s’il tuait toute l’humanité. De même celui qui le sauve, c’est comme s’il sauvait tout le genre humain […] ". Je terminerais par cet appel à la tolérance et au respect des autres : " Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une communauté unique. Toutefois il ne l’a pas fait, afin de vous éprouver en ce qu’il vous a donné. Devancez-vous donc mutuellement dans les bonnes actions. Vous retournerez tous vers Dieu  et il vous éclairera sur le sens de vos différences ". Mais je me rends compte en écrivant cela que je cède à ce besoin humain de me justifier…et c’est déjà une défaite de ma pensée ! Pourtant ce besoin vient de loin et je ne crois pas me tromper en disant qu’il est très largement partagé par les musulmans en France. Ce besoin vient des épisodes tragiques de la cavale de khaled kelkal, en passant par la cellule de Roubaix. Ce malaise vient des lendemains du 11 septembre et de tous les sous-entendus de la guerre contre la terreur. Ce sentiment vient de Mohamed Merah et de sa folie meurtrière menée jusqu’au-delà des limites du supportable, l’infanticide de sang froid ! Ce traumatisme vient de ces derniers jours où j’ai vu la matérialisation concrète de l’Islamophobie rampante et poisseuse. Ce racisme dont l’état ne tient pas assez compte et qui sous les coups de boutoirs simultanés d’une poignée d’illuminés et sous celle d’une idéologie essentialisante peut nous mener à des tragédies dont l’Histoire ne cesse de nous mettre en garde.  

Etre ou ne pas être Charlie…Telle n’est pas la question ! 

Je ne m’attarderais pas sur cette affaire tant elle me semble décalée en regard des défis que nous avons à relever collectivement. Je dirais pourtant qu’il faut se méfier de tous les unanimismes, surtout ceux qui sont imposés par la colère et l’émotion. Parce que le « Je suis Charlie ! » n’a pas le même sens dans toutes les bouches. S’il s’agit d’une protestation empathique qui exprime notre volonté de nous reconnaitre dans la douleur des proches et dans la mort des victimes, il n’y aura personne pour dire autre chose à cet instant précis. Mais s’il s’agit de céder aux actes d’intimidations intellectuels obscènes que nous avons vu et entendu même pendant le déroulement de ces journées effroyables, je ne peux pas être Charlie ! Je suis révolté par ce que ces terroristes ont fait, mais je n’ai que mépris pour celles et ceux qui ont tenté, sur les corps encore tièdes de celles et ceux qu’ils prétendent défendre et aimer, de pousser leur avantages en pointant du doigt leurs contradicteurs ! C’est une honte et c’est bouleversant de malhonnêteté ! Je peux le dire ici sans détours, je condamne fermement ces attentats ! J’ai exprimé, en marchant samedi à Marseille, ma douleur, mes inquiétudes et ma compassion aux victimes. Mais en aucun cas je ne peux être Charlie ! Parce que Charlie Hebdo à blesser des gens que j’aime et que (peut être sans le vouloir) il a contribué à l’instauration de ce climat islamophobe délétère ! La question n’est donc pas de savoir si je suis Charlie ou pas, mais quel type de Charlie sont celles et ceux qui le clament ! Pour la très grande majorité de ces gens, je les crois volontiers sincères et émus, des citoyens qui se comportent en tant que tels et qui expriment, sans exclusive, leur appartenance à une certaine idée de la France. Mais je me méfie de celles et ceux qui ne parlent que de liberté d’expression sans vouloir débattre des limites de l’expression : Où commence et où s’arrête la liberté d’expression ? Où commence et où s’arrête la liberté d’insulter, d’humilier et de dénigrer ? Je fais partie de ceux qui pensent que Charlie Hebdo avait le droit de publier ces fameuses caricatures, et qu’il n’était pas nécessaire de lui faire un procès ! Mais je fais aussi partie de ceux qui ne rient pas de tout avec tout le monde ! Non pas que je n’ai pas d’humour, mais je sais faire le distinguo entre le rire bienveillant et fraternel et le ricanement sournois et haineux ! Je ne suis pas Charlie, parce qu’au nom de cette même liberté d’expression j’ai encore le droit de l’être ou de ne pas l’être ! Et puis le débat, les débats, ont besoin de sérénité, d’apaisement pour aboutir à des solutions durable. Nous avons tous besoin d’une introspection profonde pour nous regarder nous-mêmes et pour regarder les autres… 

 

Les fausses équations, les mauvaises explications… 

La manif du 11 janvier est déjà derrière nous et si pour un temps l’ensemble du pays a su retenir sa respiration, on constate déjà que les mêmes polémiques, les mêmes reflexes stupides et les mêmes solutions caduques refont jour ! 

Le FN (est-ce une surprise ?) fait exception. Ces leaders pathologiquement contaminés par ce tropisme simpliste qui les caractérisent, se sont largement étalés dans la presse en invitant l’ensemble du peuple de France à valider cette étrange idée jubilatoire qu’ils avaient raison avant les autres et que personnes ne les écoute ! Mais raison sur quoi ? Sur le droit qu’ils ont de faire des amalgames ? Raison de stigmatiser les populations musulmanes de France et les vouer à la vindicte populaire en les accusant de tous les maux ? Raison sur des solutions réactionnaires de recours à la peine de mort ou à la torture comme au bon vieux « temps béni des colonies » ? Ces responsables politiques ne comprennent même pas à quel point ils/elles sont décalées et combien leur posture de défenseurs de la liberté d’expression est hypocrite et ridicule au regard des procès innombrables qu’ils ont intentés à Charlie Hebdo ! Certains, dans cette formation, veulent remettre à l’ordre du jour la peine de mort. Ce qui dans la démarche est un non-sens absolu s’il s’agit de condamner à mort des candidats au martyr !!! A moins que cette proposition ne cible d’autres publics…suis-je dans le procès d’intention ?  Le problème avec le FN, ce n’est pas tant le FN lui-même que l’influence qu’il a sur une partie de la droite (et de la gauche hélas) à alimenter un débat asséché par des années de fuites, de reniement et de tentatives pathétiques de récupération des thèmes de l’extrême droite ! Selon ces mêmes visionnaires il y’aurait un lien direct entre terrorisme et immigration. Examinons cette assertion en la mettant en perspective comparative avec d’autres évènements de même type. Si l’immigration et l’échec de l’intégration étaient responsables du terrorisme comment ces génies expliquent que des attentats et des massacres aient eu lieu en Afrique et en Asie, quelle immigration est liée aux attentats de Casablanca, Bombay ou Bali ??? Et comment ces mêmes penseurs avisés occultent sciemment l’acte héroïque de Lassana Bathily ? Si leurs prescriptions avaient été suivies à la lettre le bilan de l’Hyper Casher aurait été encore plus lourd ! Sarkozy se trompe et l’UMP avec, on ne peut plus combattre le FN en légitimant et en reprenant à son compte ses  idées ! De plus et pour en finir avec cette question politique cette stratégie ne correspond pas aux attentes exprimées par le rassemblement national du 11 janvier ! Le FN a voulu jouer la carte de la singularité, mais il n’a fait que montrer son incapacité à rassembler et toute la hargne et la colère qui se trompe de cible. 

 

Changer pour espérer ! 

Cette erreur du FN, qui doit devenir fatidique, il faut pourtant qu’elle soit exploitée et traduite en propositions et en actions fortes. On pourra déployer des ressources colossales en renforcement sécuritaire que rien n’y fera ! 

Si l’on ne tente pas de dévitaliser le terreau de misère, d’inégalités, d’injustices sociales et de discriminations sur lequel prospèrent simultanément les discours extrémistes, ainsi que les lubies complotistes. Je ne dis pas que le terrorisme sera éradiqué simplement par la mise en place de mesures politiques visant à réduire toutes ces fractures, parce que la psychologie des tueurs (ou la psychiatrie) ne m’est pas accessible et je ne sais pas si elle peut de près ou de loin être scientifiquement appréhendée. Mais ce qui est sûr c’est que les discours enragés ne pourront plus trouver autant d’écho auprès des personnes en état de grande fragilité. Ce qui est sûr c’est que tout passe ou repasse par des programmes ambitieux d’éducation populaire,  une réappropriation par l’état du rôle qu’il doit jouer dans les quartiers populaires qu’il a abandonné. Une réappropriation qui ne doit pas être sécuritaire, mais plutôt l’être par la remise en route du service public dans ces quartiers, par le pari qui sera fait d’une augmentation des moyens et des ressources humaines  dans l’éducation, la santé, la culture, la vie associative ! Il faut mettre des bibliothèques dans nos quartiers, des cinémas, des théâtres, encourager les projets qui mènent à l’épanouissement et à l’émancipation individuelle et collective ! Il faut faire le pari du vivre ensemble dans la tolérance et l’altérité et pas dans l’homogénéité et la méfiance ! 

J’aurais encore des milliers de choses à dire sur le sujet mais je voudrais encore dire à mon pays et ceux dans mon pays qui ne me voient que comme un musulman, que oui je suis musulman et croyant et que je ne m’en excuse pas , mais que je suis aussi militant des quartiers populaires, militant communiste, français, africain, arabe, maghrébin, père, mari, frère et fils, mais aussi ami, collègue de travail, supporter de l’OM, je suis votre voisin et je suis (nous sommes), tout ça dans l’ordre et dans le désordre. Je suis  des milliers de choses à la fois qui font de moi (de nous) un être compliqué de chair et de sang, d’espoir et d’amour, de rage et d’amertume, de tendresse et de contradiction…Je suis (nous sommes) un être humain dans toute sa grandeur et dans toute son insignifiance ! Cette complexité est le préalable à toute discussion, à tout débat ! Vivre ensemble tel est l’enjeu ! Mes filles m’appellent, j’ai été long comme d’habitude…Couvrez-vous mes amours, il fait mauvais dehors. 

 

 

Mohamed BENSAADA 

Marseille, le 14 Janvier 2015

 

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