Solidarité avec les employés du Mc Do St Barthélemy de Marseille

De dignité et d'humanité ! Un texte hommage à l'ensemble des salariés du Mc Do Saint Barthélemy de Marseille toujours en lutte et à tous leurs vrais soutiens!

L'ordre néolibéral n’est ni plus ni moins qu’une version moderne du régime féodal. Le sel, la dîme, la gabelle et le servage n’existent plus dans la forme qui était la leur au Moyen Âge. Mais en réalité le droit divin, l’arbitraire aristocratique et la force brute ont été remplacés par le pouvoir de l’argent ! La monétarisation des biens communs et la dérégulation organisée du marché et des lois du travail nous ramènent à des situations qui autrefois provoquaient des insurrections, des jacqueries, des révoltes voir des révolutions ! 

Dans le conflit qui oppose les salariés et MC DO, on peut tenter de complexifier l’affaire en plaçant des intermédiaires, des repreneurs et des franchisés dans le débat. Mais en réalité ce conflit pose une question fondamentale : que reste-t-il des droits des salariés ? L’autre question c’est celle de la toute-puissance de MC DO et de son mépris cynique à l’égard des gens qui font sa richesse ! MC DO peut-il faire ce qu’il veut, quand il le veut, comme il le veut et à qui il le veut ??? 

Lorsqu'avec les copains du MC DO St Barthélemy nous nous sommes vus, il y a plus de 4 mois, nous avons longuement écouté ce qui leur arrivait. Et comme à chaque témoignage de lutte notre empathie s’est immédiatement muée en sympathie. A les côtoyer depuis ce jour nous avons eu l’insigne honneur de partager leurs espoirs, leurs rares joies, et cet affreux doute qui malgré la légitimité de leur combat les amènent parfois à croire au pire. Comment traduire et relater, sans dénaturer, une lutte aussi dense que celle des MC DO de St Barthélemy ? C’est la question que je me pose en écrivant ces lignes. Et je suis obligé d’utiliser la 1ère personne du singulier tant ce dont je dois parler me trouble et fait vaciller mes certitudes de citoyen et de militant. Trop de questions intimes jaillissent au contact de cette montagne d’humanité que sont les salariés de St Barthélemy et des 5 autres restaurants de la franchise. On ne sort pas indemne de ces histoires partagées, de ces réunions où l’on essaie de se convaincre et de convaincre les autres que tout finira par aller ! Parce que TOUT doit bien finir, il ne peut y avoir d’autre issue ! Notre éducation, la morale qui flotte dans l’inconscient collectif, ce dont la Culture nous nourrit, tout nous ramène à cette confiance absolue dans le fait que l’injustice ne peut pas et ne doit pas triompher !!! Me viennent à l’esprit les paroles de Bob Marley qui tournent en boucle dans ma tête : « We are confident in the victory of good over evil! ».

J’aurais voulu vous raconter en détail les stratégies de mobilisation, les axes de communication que nous avons privilégiés et tout ce qui fait la mécanique interne d’une lutte. Mais cette lutte c’est avant tout celle des salariés et si je parle de ce combat c’est que modestement je fais ce qui est en mon pouvoir pour que le succès soit au bout. Ce texte est un hommage que je leur rends en mon nom et au nom de mes camarades. Je sais que je peux écrire sur eux, parce que je suis leur frère d’arme, que j’étais là au début avec d’autres camarades et que je serai là à la fin, quelle qu’elle soit. Contrairement aux résistants de la 25ème heure qui les harcèlent depuis que les médias ont relayé leurs exploits !

Je ne raconterais pas l’intérieur de la machine, ou peut-être plus tard, même si je crois que les personnages de cette histoire méritent plutôt de figurer dans un film de Ken Loach ou de Robert Guédiguian. Il y a incontestablement du Working Class hero ou plutôt du Pop Class hero chez ces personnages là...

Je préfère les raconter en zoomant sur quelques-uns et en mettant à nu cette humanité dont je parlais. J’ai vu la force et la fragilité de ces femmes et de ces hommes. J’ai entendu leur colère et les mots d’une immense pudeur qu’ils utilisent lorsqu’ils parlent. J’ai compris cette peur antique d’être dépouillé de ce qui nous fait homme et de ce qui nous fait femme. Leurs actes et la détermination qu’ils y mettent tournent autour de ce trésor absolu constitutif de chaque individu : LA DIGNITÉ ! Et ça, ni l’argent ni le pouvoir ne peuvent le faire ou le défaire !!! 

Pour des tas de raisons je ne peux pas brosser le portrait de tous les salariés de la franchise...Ils sont plus de 350, la lutte est en cours et malgré mon optimisme je ne peux pas préjuger de ce qu’il adviendra, certains sont solidaires, d’autres actifs, d’autres absents pour des raisons qui leur appartiennent. Certains sont des salariés protégés et d’autres pas, etc.

Je vais m’attacher à vous raconter 3 de ces camarades de lutte en commençant par celui que beaucoup connaissent depuis le jour où il s’est enfermé seul dans le resto de St Barthélemy avec des bidons d’essence : Kamel.

Kamel porte une longue barbe, il est grand, élancé et on devine la détermination et la force dans ce corps tout en angles, en muscles et en tendons...Pourtant cette apparence de guerrier spartiate est aussitôt contrebalancée par la douceur de son regard et de sa voix. Kamel est un homme foncièrement bon, droit et juste. Son honnêteté confine à la pathologie. C’est le genre d’homme qui peut finir viscéralement misanthrope à force de frotter son implication, ses principes et ses valeurs à la pierre abrasive de la médiocrité de certains, mais pas Kamel. Lui il aime les gens et les gens l’aiment ! Il suffit de le voir au milieu de ces équipiers pour comprendre qu’il ne tient pas son autorité de sa fonction. Ils les regardent avec tendresse et s’inquiète du devenir de chacun de ses collègues jusqu’à en oublier sa propre personne. Kamel fait partie de ces erreurs que la matrice n’a pas anticipées, il est l’archétype de la faille système, ce bug qui ne peut être corrigé, le “ghost in the shell” ! Kamel est la définition de l’altruisme et c’est en cela qu’il devient une menace dans les programmes d’atomisation individuels des multinationales comme MC Donald’s. Kamel est le secrétaire du CE de la Franchise et il conçoit son mandat comme un sacerdoce, il n’arrête jamais et il veut toujours dialoguer, trouver une solution. Kamel, dans son for intérieur, souffre pour chaque salarié, chaque emploi menacé ! Psychologiquement c’est une torture et il vit cette responsabilité comme Tantale a vécu son supplice. Pourtant Kamel ne se plaint pas, il court, répond au téléphone, harangue ses collègues et réfléchit en permanence à la suite des opérations. Chaque circonvolution de son cortex cérébral abrite une idée de mobilisation, d’action. Le succès de cette lutte vient de la dynamique du mouvement et du champ des possibles qu’il ouvre. Kamel est en contact avec d’autres camarades en lutte et met en place des rapprochements, des actions communes et applique concrètement le théorème de la convergence des luttes ! Kamel est un personnage admirable d’humanité, de détermination et de résistance ! 

Coralie est jeune, fraîche et son regard en dit long sur ce qu’elle a déjà vécu dans cette entreprise. Elle aussi est déléguée syndicale, elle rit en me donnant sa fonction à MC DO. Elle est « Swing », c’est-à-dire responsable de Zone. En plein cœur du conflit, elle a réussi son permis. Elle est secrétaire du CHSCT et m’explique en détails tous les délits d’entrave que son patron, à marche forcée, commet en donnant l’impression, que pour lui le dialogue social et la démocratie d’entreprise ne sont qu’une farce à laquelle il condescend à participer pour la forme, parce que pour le fond, les salariés et leurs représentants n’ont pas grand-chose à dire !!! Coralie a parfois le regard dans le vide. Elle me dit que c’est la fatigue, le poids des responsabilités et puis elle devient plus sombre lorsqu’elle évoque ses copines, mères de famille qui ont construit toute leur vie autour de cet emploi ! Elle me dit, « moi je suis jeune, je peux plus tard encore décider de faire autre chose, mais MC DO n’a pas le droit de tuer ces familles qui ont réussi à maintenir grâce à ce boulot un équilibre précaire…mais un équilibre quand même ! ». Coralie et sa jeunesse ne conçoivent pas la dureté et le cynisme des décisionnaires. Tout ce qu’elle fait, vient de son esprit et de son cœur. Coralie croit en la justice et dans les droits que nous avons tous. Elle se bat parce que ce combat on le lui a imposé avec toute la brutalité de ce projet de cession baroque ! Elle me dit : « Mohamed, je suis fatiguée, mais c’est une lutte à mort que nous avons engagée, ils veulent nous tuer et détruire tout ce que nous avons construit et nous ne les laisserons pas faire !!! ». Coralie aimerait comme les autres jeunes femmes passer son été à vivre cette jeunesse qu’on lui bousille, elle aimerait avoir le temps d’aller au cinéma, à la plage et de voir ses amis, mais elle ne peut pas parce que ses responsabilités et son engagement auprès des salariés ne l’y autorisent pas ! Coralie est un personnage admirable d’humanité, de détermination et de résistance !

Tony est une boule d’énergie, hyperactif, toujours en tension, le verbe haut et les idées claires. Il est présent H24 sur le site de la mobilisation, il répond aux interviews, envoie des SMS par milliers et ne cesse de relancer les uns et les autres en les contaminant avec son enthousiasme, son sourire et cette détermination hallucinante dont il fait invariablement preuve ! Ce combat, pour lui, c’est un combat pour sa dignité. Tony est représentant syndical, il me dit : « frérot tu sais bien que je ne me bats pas pour la gloire ou pour l’argent. MC DO me donne 800€ /mois pour un 30 h hebdomadaire ! je lutte parce que nous avons crée quelque chose d’unique, avec les salariés et la représentation syndicale de cette franchise. Nous avons tissé des liens entre nous, on se soutient les uns les autres, on aide les gens du quartier et on collabore avec les associations ! On est le meilleur outil d’insertion du coin ! ». Tony se met souvent en avant, comme Kamel, mais pas pour assouvir un besoin de reconnaissance ou le dictat d’un ego-trip. Non Tony se met en avant pour protéger « les petits jeunes », ses petits frères et ses petites sœurs comme il l’appelle les équipiers. Parce que danger de perdre son emploi, il y a ! Et danger physique aussi ! Tony a déjà subi des menaces et des tentatives d’intimidations comme d’autres salariés. Et cet aspect de l’histoire est peut-être le plus troublant ! Qui sont ceux qui menacent les salariés et les agressent comme le 5 août dernier ? Qui les envoie et pourquoi ? Tony ne sait pas, mais il fait barrage de son corps et de son bagou pour déminer les situations et éviter le pire ! Tony est un personnage admirable d’humanité, de détermination et de résistance ! 

Je pourrais continuer et tous les citer, mais je l’ai déjà dit, pour respecter la discrétion de certains et ne pas être trop long je me suis arbitrairement arrêté à ces 3 artefacts d’humanité qui sont pour moi très représentatifs de ce qu’est l’identité profonde des effectifs de cette franchise. Et je suis étonné que MC DO qui communique de plus en plus sur le rôle « social » qu’il est sensé jouer, veuille se débarrasser de ces profils si riches pour une entreprise qui clamait à tout va : « venez comme vous êtes ! ». Là est une autre partie de mes interrogations : pourquoi MC DO agit de façon aussi grossière, au risque d’endommager une image déjà largement abîmée ? Le sentiment de toute puissance ou d’impunité pousserait il les exécutifs de MC DO a autant de mépris de classe et d’imprudence ? j’avoue être perplexe. Si j’avais un bon conseil à donner à MC DO France se serait d’arrêter d’écouter les agences de communicants qui la conseille. Car non, ne pas communiquer n’est pas la forme ultime de la communication ! Ça n’est que du mépris ! Et cela ne fait que nourrir les salariés et leurs soutiens du sentiment d’injustice ! MC DO veut corriger cette image de multinationale désincarnée, irrespectueuse de l’environnement, de la santé des consommateurs et des droits de ses salariés ? Alors MC DO doit contacter l’intersyndicale et entamer un cycle vertueux de négociations ! Parce que les salariés ne demandent pas l’impossible ! Ce sont les actes qui font les grands hommes et les grandes femmes et il temps que la direction de MC DO nous prouve ce qu’elle dit dans les interviews et les plans com ! En commençant par venir s’asseoir à une table du MC DO de St Barthélemy !

 

Marseille, le 20 Août 2018

 

Mohamed BENSAADA

Membre du SQPM

Membre de la FI

 

 

 

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