L’abscisse et l’ordonnée.

Réflexion sur l’Antiracisme et autres digressions.

 

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  1. Ego Trip…

Parler de racisme dans la neutralité, le politiquement correct ou la tiédeur des alcôves médiatiques est devenu quelque chose de convenu. Dans cette abstraction ouatée et dans le relativisme de connivence qui règne sans partage au sein des faiseurs d’opinion, la parole antiraciste légitimement outrée est devenue un outrage. et il faut, en fait, parler avec distance de ce mal absolu. Des années d’arguties vaseuses, de concepts fallacieux et surtout creux ont eu raison de l’indignation rédemptrice, tant individuellement que socialement. « Le racisme anti-blanc », le débat sur la contestation du « privilège blanc », l’Islamophobie érigée en racisme acceptable et même louable constituent les grandes campagnes de terrorisme intellectuel que la Réaction a déroulé, depuis deux décennies, pour sidérer une grande partie de la gauche et des « milieux progressistes ». Parce que oui, la prégnance du racisme dans le débat social et politique est, avant tout, une défaite intellectuelle, un renoncement… Une capitulation ! L’acmé de cette trahison étant le débat sur la déchéance de nationalité ! Débat porté et assumé par un 1er ministre prétendument de gauche. Et cela se lit des oripeaux du Doriotisme, en passant par les affres du Molletisme et jusqu’au débat permanent qui contestent les rapports de domination issus de l’histoire coloniale et configure ainsi la façon d’appréhender la lutte contre le racisme en la détournant de son essence profondément politique et en la transformant en posture morale bêlante et chevrotante. Ce socle foireux et aux bases instables ne permet pas de réponse forte à la montée du racisme. Le paternalisme et le fraternalisme (oui j’ose le mot à dessein) ne peuvent pas proposer de débouché viable ou durable. Pire ils agissent comme de vaines tentatives d’amortissement de choc. Un peu comme un air bag qui en se déclenchant étouffe celui ou celle qu’il est supposé protéger.

Mes parents m’ont légué en héritage, une histoire familiale, une culture, une éducation et un patronyme que je porte comme un emblème et comme un stigmate à la fois. Et la part de subjectivité que je mets dans mes arguments est intimement liée à mon propre parcours. Le racisme nie l’individu, l’essentialise, le transforme en menace désincarnée ou en objet infériorisé. Le racisme tue symboliquement avant de tuer physiquement. Je garde à l’esprit, presque tous les jours, ces vieilles images d’archives de la guerre d’Algérie : on voit cet homme (un fellaga ou supposé…) sortir de sa tente, les mains levées, en signe de reddition. Un soldat français le met en joue et l’abat instantanément, l’homme tombe et la caméra continue froidement de tourner. Le soldat l’air goguenard se tourne vers l’objectif. Sur son visage s’affiche un indéchiffrable sourire en coin. Dans ce sourire toute la sauvagerie du racisme s’est à jamais cristallisé dans mon affect. Ce sourire (peut on le qualifier de sardonique ?) résume le racisme dans sa puissance à nier l’autre et à l’effacer lui, ses souvenirs, ses projets, son passé, son présent et son avenir… Cette séquence rentre toujours en résonnance avec les mots puissants du discours sur le colonialisme de Césaire et sa dénonciation sans nuance du fait colonial... que d’aucuns devraient relire.

Le racisme est une négation de l’autre pour ce qu’il est, avant même de l’être aussi parfois pour ce qu’il fait ! De la controverse de Valladolid en passant par le code noir de sinistre mémoire, de Mein Kampf à la théorie du grand remplacement, le racisme est protéiforme mais ne déroge pas à la même implacable logique narrative des rapports de domination, avant même d’y introduire une réflexion sur la logique concurrentielle et de se poser la question de sa vocation d’outil du capitalisme.  A lui seul il fait système, à lui seul il traduit une vision du monde, à lui seul il établit les bases dystopiques d’un monde que certains fantasment  !

 

  1. RacismeS…

Nos projections sociales nous définissent dans l’espace et dans le temps, nous sommes un et plusieurs à la fois (et je ne parle pas de schizophrénie). Ainsi le racisme est difficilement « sécable ». On peut tenter d’établir des distinctions fragiles et très relatives entre le racisme d’état, le racisme racialiste, le racisme culturel et une forme de racisme à bas bruit que l’on qualifie pudiquement d’ordinaire. On peut… mais la tentative est vaine et même, à mon sens, contreproductive !

Le fait de trouver des excuses au racisme du quotidien entraine, en réalité mécaniquement, l’instauration d’un cadre structurel plus large dans lequel les interactions sociales se font et se défont à l’intérieur d’un canevas de dominations. J’en pressens deux formes principales et indissociables qui tracent l’axe majeur des fractures de notre société :

Le racisme qui s’appuie sur les rapports de domination issus du passif colonial (racialisme et culturalisme) en est l’abscisse.

Le racisme qui s’appuie sur les rapports de domination de classe (mépris et racisme de classe) en est l’ordonnée.

A la convergence de ces coordonnées l’axe raciste  trace sa ligne.

Une ligne faite de malheur, de sang, de larmes et d’injustice !

J’ai mis le mot racisme au pluriel, uniquement pour introduire le propos qui suit. Je  l’ai dit plus haut, il n’y a pas des racismes, mais une large gamme de modulation contextuelle d’un seul et même propos. La parole raciste n’envisage pas la complexité, qu’elle s’adosse à la religion pour se justifier ou à la science pour épaissir sa crédibilité. De la même manière que la xénophobie peut s’expliquer par une incapacité à envisager le monde dans l’altérité. Incapacité elle-même induite par le tropisme ethnocentrique, parfois jusqu’à l’absurde, comme lorsque l’universalisme devient la valeur monopolistique d’une culture au détriment des autres.

Je redis explicitement qu’il existe un racisme structurel dans notre société. On peut débattre du racisme d’état et le nier, mais de nombreuses lois s’appliquent déjà comme des mécaniques discriminantes. Et qui dit discrimination ne peut ignorer le mot racisme. Depuis le début des années 70 en France l’état légifère contre « l’immigration ». Pire la « lutte contre l’immigration » est devenue une figure imposée du débat politique. Et tout candidat « sérieux » doit sacrifier à cet exercice de pure cruauté sadique en proposant des mesures toujours plus coercitives, toujours plus humiliantes, toujours plus inhumaines ! La fonction publique n’est pas accessible aux étrangers, même si (par exemple) nos hôpitaux ne tournent que grâce aux médecins étrangers et à leur corvéabilité sans limite. A l’appel des « héros » bizarrement personne ne les a cités. Tout le monde sait que le contrôle au faciès est illégal, mais rien n’est sérieusement entrepris pour y remédier. De l’assassinat de Mohamed Diab à l’aube des années 70, en citant Lahouari Ben Mohamed, Lamine Dieng, Ali Ziri, Hakim Ajimi et plus près de nous Adama Traoré, Tous ces meurtres commis par des policiers toujours relaxés sont définitivement l’expression patente d’un racisme d’état. Mais qui dit état dit institution et règles imposées par ladite institution. Chaque fois, les gouvernements en place, par le biais du ministère de l’intérieur, ont soutenu aveuglément ceux qui ont tué, contre les familles de ceux qui se sont fait tuer. Une pétition de principe qui traduit le traitement différencié des populations. La malsaine ironie du sort atteint l’insoutenable lorsque les responsables politiques condamnent quasi unanimement le racisme outre-Atlantique en oubliant que nous n’avons pas forcément autant de leçons à donner que ça !

Ce qui caractérise la nature raciste d’un état (en tant qu’institution) c’est aussi sa faculté à examiner de façon critique son histoire. Concernant l’état français (et non pas la France), il est évident que le passif colonial n’est pas soldé. Et je n’entrerai pas dans des polémiques d’histrions autour de la concurrence victimaire entre autres facéties et écrans de fumées intellectuels ! Ne pas reconnaitre des tragédies majeures de l’histoire notamment l’esclavage et le commerce triangulaire, mais aussi les crimes coloniaux comme le massacre du camp de Thiaroye, les noyés du 17 Octobre 1961, Sétif et Guelma, le bombardement de Haï Phong ou la terreur de 1947 à Madagascar, témoigne d’un état qui continue à discriminer symboliquement et à s’accrocher à une fable nationale farouchement attachée à la vision de l’empire colonial français et sa mission civilisatrice.

Mais ce qui fait le lien entre le racisme institutionnel, que l’on peut aussi retrouver dans la topographie sociodémographique de nos villes et de nos banlieues, c’est ce fameux racisme ordinaire. Celui qui met de l’huile dans les rouages d’une société sclérosée. Une société qui tient à ces « déséquilibres », et dans laquelle le communautarisme n’est honni que lorsqu’il s’agit de neutraliser les velléités égalitaires des arabes et des noirs. D’ailleurs chaque fois qu’un arabe ou un noir fait de la politique il est automatiquement affublé de cette accusation de communautarisme. Accusation qui elle-même repose sur cet écheveau de préjugés racistes « ordinaires ».

Sur le racisme ordinaire, on trouve des exemples plus ou moins spectaculaires qui peuvent être édifiants. Mais le racisme ordinaire complique la vie à l’infini de millions d’individus. Chaque interaction sociale passe au crible de ce référentiel informel, mais diffus et omniprésent. Parce que le racisme d’état ne peut pas expliquer à lui seul la somme des discriminations. Il faut pour que notre société soit à ce point gangrénée par ce mal, tout un ensemble de préjugés, de défiance et de suspicions indues à l’égard des « minorités ».           Aucun programme officiel ne défend cet état de fait, mais aucune mesure sérieuse n’est vraiment prise pour lutter contre cette vision du monde et des autres. Car il s’agit bien plus que d’une position sociale concertée et assumée et qui pourrait être, le cas échéant, discutée. Non le racisme ordinaire est profondément inscrit dans l’inconscient collectif, comme une crainte paléolithique qui régirait nos cerveaux reptiliens. Cette peur (phobie) dicte les réflexes et les schémas décisionnels. Le choix de tel ou tel candidat se fait aussi (malheureusement) à l’aune de cette abaque officieuse.

 

  1. Danièle Obono, Mohamed Boudjellaba et tous les autres…

 

Il y’a quelques semaines « Valeurs Actuelles », grand pourvoyeur de matériel et de rhétorique islamophobe, a voulu « diversifier » son offre et, dans le cadre d’un roman d’été, s’est senti le droit de représenter une députée de la République en esclave enchainée.

Cette députée n’est autre que Danièle Obono. Danièle est d’origine africaine. Mais elle est surtout une des rares élues à n’avoir jamais renié, ni ses engagements, ni ses convictions. Et c’est vieux comme les pamphlets de la 3ème république, mais lorsqu’un adversaire politique est cohérent et tient sa ligne, on tente de le disqualifier en l’accusant de travers improuvables et surtout infondés, dans un premier temps. Dans un second temps, lorsque cela ne suffit pas, on s’attaque à sa vie privée, son physique, sa famille ou son origine. Quelle est donc cette époque où toute une rédaction sent qu’il y’a suffisamment de distance pour traiter la question de l’esclavage avec autant de légèreté ? Sommes nous à la veille de l’exposition coloniale de 1931 ? A-t-on réouvert les zoos humains ???

Ces procédés minables sont légion dans les réseaux sociaux. Mais  ce qui interpelle dans cette affaire, c’est que c’est un magazine installé qui a lancé cette campagne infâme ! Sur les réseaux sociaux on trouve toute sorte de rumeurs, de photomontages de mauvais gout, de théories du complot plus folles les unes que les autres. Beaucoup de nervis franchissent les règles élémentaires de la décence et de la courtoisie, pour se vautrer sans vergogne dans la fange des calomnies et de la diffamation. Mais « Valeurs actuelles » n’est pas en recherche de notoriété ou de gloire éphémère. Non, ce qui a animé les auteurs de cette ignominie se situe à un autre niveau. VA est un pôle d’influence, en terme d’opinion, et il joue comme d’autres la carte de l’audace. Une audace qui a pour but de faire reculer le curseur du tolérable dans le débat. Zemmour enfonce des portes tous les jours et il reste surmédiatisé. VA assume de plus en plus une ligne éditoriale proche de Rivarol, avec la « respectabilité » et la « crédibilité » en plus. Plus les propos sont outranciers et plus le camp (intellectuel) d’en face recule, s’indigne et adopte une posture défensive. Posture qui laisse l’initiative aux réactionnaires et aux racistes, qui par le biais de la polémique font percoler leurs idées nauséabondes !

L’image publiée par VA est un double outrage. Le premier en direction de Danièle, elle-même, de sa famille, de ses amis. Comment ne pas comprendre la toxicité d’une telle initiative et ses répercussions sur la personne attaquée ? Comment réduit-on une femme politique libre et courageuse, qui a porté tant de combats, à l’expression d’une objectivation fantasmée (par les auteurs) de sa personne ? Mais hélas ces attaques sont le lot des femmes et des hommes politiques issus de l’immigration post coloniale qui ont fait le choix de ne rien céder à un système politique qui ne tolère leur existence que dans le cadre d’une soumission absolue à un système de domination informel, mais permanent. Des femmes et des hommes qui refusent le principe de la caution. Pour les autres, je les renvoie à la lecture du « Portrait du colonisé » d’Albert Memmi ou mieux encore à « Peaux noires, Masques blancs » de Frantz Fanon…

Cette image est désastreuse et elle s’attaque aussi à l’ensemble des français originaires d’Afrique. Elle renvoie ainsi toute une partie du peuple à une période de l’histoire qui a déshumanisé leurs ancêtres. Avec pour objectif ni avoué, ni assumé de les remettre symboliquement à la place qu’ils/elles n’auraient jamais dû quitter ! Le fantasme esclavagiste et toute l’iconographie qui lui sert de papier peint ressurgit avec violence dans le débat politique, parce que c’est là que la bataille intellectuelle se mène, c’est là que les termes du débat se posent, c’est là que l’on détermine le dicible et l’indicible, le licite et l’illicite.

Moins médiatisée que la une de VA, une autre affaire de racisme politique est survenue à la sortie de ces interminables municipales. Le nouveau maire de Givors, Mohamed Boudjellaba, a reçu des courriers insultants et menaçants. Bien sûr la prose subtile de l’auteur (interpellé depuis) fait appel à cette bonne vielle tradition poétique d’extrême droite. Tout y passe, crouille, bicot, bougnoule, on va te brûler, retourne chez toi, reste à ta place ! Ne cherchez pas tout y est, sans nuance, sans complexe. Juste le déferlement de rage, de haine recuite, de mépris et cette peur primale de perdre une identité qui ne se construit que dans la conflictualité, le rapport de domination et la nostalgie d’une époque génocidaire dont le sang versé continue d’influencer la disposition d’esprit de beaucoup de gens en France et ailleurs. Cette histoire, aussi choquante soit elle, n’est que la face immergée de l’iceberg raciste. Il faut une dose de crétinerie importante pour se lancer dans des insultes de ce type et, contrairement à ce que nous dicte la paresse intellectuelle qui consiste à prétendre que tous les racistes sont des imbéciles, je crois qu’il faut au contraire, pour certains, ne pas mésestimer la part de malignité qui les structure mentalement. Tout comme Zemmour qui est raciste, et s’est construit un édifice idéologique, historique, culturel, complétement bancal. Mais en partie grâce à la complaisance de ces interlocuteurs et à la mansuétude des équipes rédactionnelles qui l’accueillent,  il réussit à présenter son échafaudage intellectuel foireux, de manière suffisamment cohérente pour le rendre audible. Parce qu’en face on ne déconstruit pas son discours, on le laisse réécrire l’histoire à l’aune de ses passions tristes. On le laisse dérouler des propos d’une brutalité sans égal. Et là est le danger ! Face aux racistes il faut contredire, faire répéter pour démontrer l’absurdité et les mensonges. Chaque fois que l’on se tait... ils avancent !

Pour revenir à l’affaire concernant le nouveau maire de Givors, son élection pèse bien plus que tout ce que je pourrais écrire, évidemment. Moi-même ayant été candidat aux dernières élections, je peux témoigner de ce que le racisme crasse, le paternalisme ou le fraternalisme peuvent engendrer comme réflexes. Dans la sphère politique et notamment à gauche, le racisme n’est pas assumé directement. En fait les comportements paternalistes ou fraternalistes sont courants et s’abritent toujours derrière l’excuse de la logique électorale. En clair, « nous voulons que cela avance en terme de représentativité, mais le risque électoral est énorme parce que nos électeurs eux ne le veulent pas… ». Assertion clairement contredite par l’évolution des mentalités dans la société  et par le nombre d’élus issus de l’immigration qui ne cesse d’augmenter. Bien sûr souvent, il n’y a rien d’opposable en droit, tout se joue dans les couloirs, dans les rumeurs savamment distillées et dans l’utilisation de trolls décérébrés. Mais tous les coups ou presque sont permis ! Ma propre réponse à cette réalité est lapidaire : j’assume d’être ce sale arabe pour certains, tant que je ne suis le bicot de personne !

S’agissant de Danièle et de Mohamed, je crois qu’il faut aller au bout du combat. Le judiciariser s’il le faut, et il le faut ! Ne rien lâcher sur ces attaques que l’on peut, à tort, considérer comme des attaques personnelles, mais qui sont en réalité des attaques racistes qui cherchent à maintenir un traitement différencié dans la population. Il ne faut jamais s’y tromper et il faut en arriver à l’inéluctable objectif rhétorique égalitaire qui fera dire aux responsables politiques cette phrase en guise de sentence finale : Qui s’attaque à un noir ou à un arabe s’attaque à tous les français !

Un mot sur le paternalisme et un autre sur le fraternalisme. J’aimerais partager une expérience personnelle pour illustrer la détestation profonde de ces formes de racismes :

  • Je me revois encore il y’a des années, stagiaire en électroradiologie médicale. J’avais la vingtaine, toute la vie devant moi et tous les défauts de mon âge. J’ai été dilettante et nonchalant et j’avais une définition de la ponctualité qui ne correspondait pas tout à fait à celle qu’en donnait le Larousse. Je me revois assis dans le bureau de ce cadre de santé pour me faire sermonner. En lieu et place de remontrances sur mes retards répétés, ce monsieur avait commencé par me poser des questions sur mon « origine », le métier de mes parents, le nombre de frères et sœurs etc. . Poliment j’avais répondu à ces questions, ne sachant pas trop où mon interlocuteur voulait en venir. Une fois ces données collectées , ce dernier entreprit de m’expliquer qu’au vu du « contexte » (ma vie, mon histoire, ma famille…) j’avais un devoir sacré de « réussir » et que, en quelque sorte, mon destin ne m’appartenait pas, que je ne pouvais pas me permettre un comportement qui ne soit pas irréprochable. Je m’attendais à recevoir un rappel à l’ordre, une sanction disciplinaire. Mais j’avoue que je ne m’étais pas attendu à rejouer une scène du livre de Fournier. En  particulier celle où Robinson explique la civilisation à Vendredi. Le problème étant que nous n’étions pas sur une ile déserte, que je ne m’appelle pas Vendredi et qu’il n’était pas Robinson ! Cette anecdote ne vaut pas grand-chose en soi, je ne prétends pas qu’elle  rende compte de toute la complexité de la problématique paternaliste, mais je sais que beaucoup de Vendredis se reconnaitront dans ce court récit… Les Robinsons auront plus de mal à y rencontrer leurs reflets.

« Touche pas à mon pote ! », ce slogan résume ce qu’est le paternalisme et même il le définit ! Le propos n’est pas de refaire le procès de SOS Racisme et de l’instrumentalisation que le PS de l’époque à fait de la dynamique politique issue de la marche pour l’égalité et contre le racisme. Tout ou presque a été dit là-dessus. Pourtant les jeunes cadres socialistes de l’époque sont devenus les dirigeants de grandes organisations politiques de gauche et cet état d’esprit résultant de leurs propres expériences militantes (structurantes s’il en est !), continue de dominer la praxis politique de Gauche, même si certains s’en sont émancipés.

Sur le fraternalisme, dans l’acception du mot qu’en fait Césaire, et non dans sa traduction littérale (volonté d'établir constamment des relations fraternelles avec les autres), je préfère laisser le poète parler :

« Car il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès. Or c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus. » .  Je n’ose rajouter quoi que ce soit de plus tant cette vérité de 1957 se retrouve encore aujourd’hui dans tant de situations.

 

  1. Pour un Antiracisme (de combat)Politique !

 

C’est tout l’objet du débat. L’antiracisme ne peut pas être que « moral » ! Nous sommes tous d’accord sur l’inanité des théories racistes, sur la négativité intrinsèque du concept. Mais si nous ne parvenons pas à dépasser le cadre étriqué du manichéisme initial de la réflexion sur le racisme nous ne parviendrons pas à dégager des pistes de travail efficace pour éradiquer ce fléau.

De l’endroit d’où je parle (socio – politiquement), je comprends qu’il faille encore et toujours faire œuvre de pédagogie et faire percoler les idées positives. Par le biais des médias et de l’art. Tout en se méfiant du discours moralisateur. Dans un monde de plus en plus dur régi par l’ordre néolibéral, dont l’essence même se situe dans la compétition et la prédation. Les logiques tendant à promouvoir le bien contre le mal souffrent d’un faible potentiel de persuasion. Pire des œuvres majeures pensées pour dénoncer le racisme créent malgré elles des vocations de nazillons – je pense à « American History X » par exemple, qui à l’instar de « Scarface » voit son message initial complétement dévoyé.

Je l’ai déjà dit par ailleurs, le racisme c’est mal ! Mais poser l’ensemble de l’argumentaire sur une valeur morale qui impose l’adhésion à un système de valeurs que le conspirationnisme ambiant fait passer pour une forme d’incarcération de l’esprit et de la parole, me semble largement insuffisant.

C’est l’Egalité des droits et la lutte féroce contre toutes les formes de discriminations qui doit être la boussole de l’antiracisme politique !

Le racisme et l’antiracisme ne peuvent pas se résumer à la simple opposition du binôme amour/haine, sentiments subjectifs et fortement liés à l’affect et à l’émotion. L’antiracisme doit, pour être efficace, dépasser le simple stade du sentimentalisme et se concentrer sur l’impact social réel du racisme. Si l’on refuse l’entrée dans un lieu à une personne parce qu’elle est arabe ou noire et que dans ce lieu on n’aime pas les arabes et les noirs, ce qui est important n’est pas, dans cet acte (illégal !), de ne pas aimer certaines catégories de personnes. Ce qui est essentiel dans ce cas de figure c’est le fait que l’on empêche une personne de jouir d’un droit que l’on accorde à d’autres. Créant de fait une rupture d’égalité. Le traitement différencié devient ainsi une arme de régulation normative. Ce qui se produit en particulier peut être reproduit à plus grande échelle. La discrimination à l’échelle individuelle nuit à l’épanouissement des personnes qui la subisse. Elle instille le doute et le questionnement permanent. Cet état de tension produisant une perte de confiance et une forme de résignation. Au final, l’assignation à résidence devient presque une prophétie autoréalisatrice de l’échec. La discrimination de masse empêche le développement économique, social, culturel et politique de pans entiers de la population. Les quartiers populaires sont les lieux dans lesquels ces politiques officieuses sont les plus efficaces. Efficaces dans le cadre du maintien d’un système profondément inégalitaire. Cesare Mattina a longuement décrit le biotope clientéliste. Ces communautés « gagnantes » et ces communautés « perdantes ». Un système reposant sur la mise en tension quasi raciste d’affrontement compétitif des individus obligatoirement rattachés à des communautés aux contours volontairement floutés. Le communautarisme existe en effet, et il existe surtout dans ce sens : le découpage et la mise en compétition des individus sur la base de leurs origines. Au sortir de cette compétition, se joue l’attribution d’avantages et de prébendes plus ou moins importants.

Pour combattre le racisme, il faut désarticuler le clientélisme, reprendre le combat idéologique là où au début des années 80 le camp du progrès l’a abandonné, au moment précis où la gauche a décidé d’abandonner ses idéaux pour gouverner « raisonnablement ».

Il faut se mobiliser et porter le fer dans les médias, en refusant la médiatisation outrancière du RN et de ses affidés. Il faut reprendre chaque mot et déconstruire les discours mensongers.

C’est autour d’une posture et d’un horizon désirable qu’il faut reconstruire ce « commun » qui ne laissera plus aucune place au racisme !

L’antiracisme ne peut plus être que politique ! L’antiracisme doit sortir de l’incantation pour redescendre dans l’arène et reprendre le combat. Si nous croyons encore en ce que nous disons !

L’antiracisme doit transcender les profils, les individus et les organisations ! Ce que fait le comité Adama avec les gilets jaunes et ce qu’ils ont entrepris avec le monde rural est une partie de la solution. La reconstruction d’un arc progressiste passe par une reconfiguration des équilibres. Une prise de risque incontournable dans la gestion du pouvoir et de la représentation.

Le racisme ne peut se combattre que par l’égalité des droits et des conditions d’existence. Le racisme est un délit ! Et il faut arrêter de promouvoir les délinquants qui le colporte !

L’antiracisme ne peut être que politique, sinon il ne deviendra bientôt qu’un folklore.

 

 

 

Mohamed Bensaada

Pour Quartiers Nord/Quartiers Forts

 

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