Un coup d'épée dans l'eau!

Les Quartiers Populaires sont toujours exclus des prises de décisions économiques importantes, le partage du pouvoir démocratique reste un concept absent des considérations de ce plan Borloo. Il a un goût d’inachevé, une approche paternaliste des problématiques des QP qui ne peut pas nous satisfaire...

Sur la méthode et sur la forme.

Redéfinissons ensemble ce dont nous parlons, le document transmis par Borloo au 1er ministre n'est pas un programme et n'est pas un plan. Ce document est un rapport qui pose un constat sur les quartiers populaires et une suite de recommandations regroupées sous 19 items. Les éditorialistes réactionnaires et ultra-libéraux voient dans ce rapport « un brûlot » révolutionnaire. La réalité c'est que les mots utilisés pour décrire la situation sociale, économique, démocratique de nos quartiers sont en partie ceux que les acteurs de terrains hurlent depuis des années. La différence, et c'est là qu'il faudra s'engouffrer, c'est que le débat politique se fera autour de ces éléments sémantiques et de l’argumentation fournie par le paragraphe « Tordre le cou aux idées reçues ». Plus personne aujourd'hui ne peut décemment ignorer l'ensemble des discriminations systémique, plus personne aujourd'hui ne peut refuser de débattre des inégalités que subissent ces territoires et ces populations !

Mais pour le reste, et sans procès d'intentions (quoique...), il faut remettre ce rapport à la place qui est la sienne dans la stratégie Macronienne : on ouvre le débat sur des paroles fortes, on théâtralise l'empathie et la compréhension pour finalement procéder à des arbitrages qui réduiront en poussière les quelques bonnes idées de ce rapport. Autrement dit, on déplace le conflit et le vrai débat de l’extérieur de la majorité et on le transforme en un duel à fleuret mouchetés entre les membres du gouvernement et la majorité qui pourra se targuer de sa pseudo-diversité et donner le change jusqu'au moment des choix et jusqu'au moment où il faudra voter ! Et là, on sait d'avance ce que feront nos courageux parlementaires LREM, la loi sur le droit d'asile est un exemple de ce à quoi notre démocratie parlementaire héroïque peut aboutir... 

Sur la méthode il y a beaucoup à dire, mais étonnons-nous quand même de la régression spectaculaire du processus utilisé. En 2012/2013, François Lamy ministre de la ville à l'époque sous François Hollande, chargeait la commission Mechmache/Bacqué d'organiser une concertation autour des problématiques QP. Cette démarche, qui peut être critiquée sur certains points, avait au moins le mérite de s'adresser directement aux acteurs associatifs, aux travailleurs sociaux et aux habitants desdits QP. Cette concertation en était vraiment une ! Et elle a abouti à l'époque à la rédaction d'un document, « Le Pouvoir d'Agir ! », qui dépassait le simple cadre du rapport pour devenir une plateforme non exhaustive des revendications des habitants des QP. Bien sur le gouvernement de l'époque n'avait pas retenu grand-chose de cette consultation et de ce document, bien sûr Lamy a été effrayé par la teneur politique du « pouvoir d'Agir » et des 30 revendications + une, que l'ensemble des participants établissaient comme base et cadre du débat. Mais au moins l'effort avait été fait d'essayer d'écouter cette partie du peuple que les efforts conjugués de la fachosphére, des intellectuels réactionnaires et ouvertement islamophobe et des médias mainstream qui font leur beurre quotidien sur l'insécurité et l'islamisation rampante des quartiers, tentent de désincarner, de rendre hostile et allogène.

Le rapport Borloo part d'une demande pyramidale et reste confiné au sommet, la discussion s'est faite avec les maires et un certain nombre d'institutions et d'organismes plus ou moins proches de la réalité. C'est un choix et il est clair. Un choix dicté par l'idée qu'il y'a des sachants et des responsables et c'est à elles et eux que reviennent les décisions ! Un choix Jupitérien en somme... Le plan Borloo fait aussi le détail de sa genèse et de son « pilotage ». On reconnait là toutes les méthodes habituelles du Soft Management qui s’appuient sur des experts, des comités et des évaluations, qui se veulent toujours factuelles et objectives, mais qui en réalité n’ont aucune indépendance et finissent toujours par faire coïncider leurs analyses avec les questions orientées des commanditaires.  Pour terminer sur la forme et une note de mauvaise foi assumée, le sous-titre « Pour une Réconciliation Nationale » est pompeux, grandiloquent et pas très opportun. Faut-il lire qu'il y'a un conflit ouvert dans notre société ? Faut-il penser qu'une guerre est menée et qu'elle ne dit pas son nom ? Ce sous-titre est malheureux à plus d'un titre, il sous-tend la préexistence d'un combat et l'évacue aussitôt. Ce nom est celui de la commission chargée de confronter les bourreaux et les victimes du génocide Rwandais !!! Ce nom rappelle malencontreusement l'officine Soralienne... Les mots sont importants, ils ont une histoire et une identité multiple, les utiliser en politique c'est aussi peser l'ensemble de ces significations. Enfin, il ne s'agit pas tant de réconcilier qui que ce soit que de rattraper tout ce qui peut encore l'être en misant massivement sur la réduction des inégalités et la lutte contre toutes les discriminations !!!

 19 Programmes structurants, robustes et innovants... vraiment ?

Pour être honnête il faudrait détailler point par point ces « programmes » et y répondre de façon aussi détaillée et précise que possible. Mais ce parti pris implique la rédaction d’un « contre rapport » qui lui aussi demanderais la participation d’un nombre consistant d’intervenants et d’un temps que nous n’avons pas forcément à consacrer à un rapport qui sera dépouillé à termes des quelques bonnes idées qu’il contient… Nous choisissons de focaliser notre attention sur certains points qui nous semblent cruciaux : Au registre des postulats de départ qui structurent de façon systémique la violence symbolique le rapport décrète que « Le repli identitaire et communautaire ne doit pas être nié, il doit tenir sa juste place. »

Le rapport Borloo se trompe lourdement sur le fond, ce qui fait d’une part le repli identitaire c’est la peur hystérique de la relégation et ce qui d’autre part fait le lit du communautarisme c’est la stigmatisation, et l’institutionnalisation des inégalités ! Borloo fait le constat que l’ANRU est bloquée et que le retard pris est substantiel ! Soit, mais nous le savions déjà ! les propositions que Borloo fait pour relancer la RU, compte tenu de la politique gouvernementale actuelle, ressemblent plutôt à des vœux pieux ! Il n’y a pas de chiffrage et d’objectifs clairs dans la création de cette Fondation Nationale et pour être honnête on à l’impression que la solution trouvée est de remplacer une usine à gaz en panne par une usine à gaz qui tombera rapidement en panne…

Parmi les 19 programmes prenons par exemple le N°7 qui s’intitule « Tout passe par l’entreprise et l’emploi ». A lui seul le titre détermine la suite, avec l’idée que c’est l’entreprise qui crée la richesse et que l’emploi vient quoiqu’on en dise au second plan. Macron c’est la culture de l’entreprenariat politique et évidemment on oublie un détail anodin dans cette story telling moderne qui met toujours en avant l’entrepreneur héroïque qui prend des risques et qui supporte quasiment sur ses seules épaules solides le poids entier de l’économie. On oublie les salariés qui deviennent des acteurs de second plan qui contribuent mécaniquement au développement de ladite entreprise…

Il y a cette idée de développer l’apprentissage, chiche ! Le texte rappelle le taux légal de 5% d’apprentis dans les effectifs mais aucun moyen de coercition n’est pris pour obliger les entreprises à respecter la loi ! On s’en remet à des mesures incitatives qui sont sensées provoquer un déclic philanthropique auprès des chefs d’entreprises pour qu’enfin ils décident de prendre des apprentis…

Le remplacement des aides à l’emploi par des primes dégressives sur 3 ans et le dégagement supposé de 600 millions d’€ pour financer le préapprentissage restent des pistes peu convaincantes qui risquent si elles sont mises en place d’engendrer des effets d’aubaines d’une part et des mises en place complexes d’autre part. Il y’a comme ça beaucoup de termes et d’expressions nouvelles qui ressemblent plus à des slogans marketing qu’a des idées précises, les 200 campus des métiers en font partie, mais on ne sait pas vraiment ce que c’est ! Le coaching, l’accompagnement et le tutorat pourquoi pas ? Mais on ne peut pas occulter le volet fondamental, quasi structurel des discriminations à l’embauche dans le chômage des jeunes des QP.

Le rapport parle de mobilisation des collectivités territoriales, de l’état, de pôle emploi et des acteurs de l’emploi mais tout reste incantatoire, aucune mesure structurée n’émerge réellement. Le doublement de l’objectif d’insertion à 10%, les 5% des heures de travail aux marchés des grands travaux sont des idées qui ont déjà été développées par ailleurs, mais rien n’est mis en place pour obliger les acteurs économiques à les respecter, on ne parle que de « généralisation », un mot creux en somme ! Le travail temporaire comme accompagnement des habitants des QP et les 5000 recrutements par an dans l’armée finissent de brosser un tableau peu reluisant de la place économique allouée aux habitants des QP par le plan Borloo. En gros et pour caricaturer les QP sont envisagés comme un réservoir de main d’œuvre peu qualifiée et de soldats… Bien sûr on parle aussi dans ce rapport de soutien massif à l’initiative économique. Un fonds de soutien de 60 Millions d’€/an sera cogéré par l’Agence France Entrepreneur et la BPI. Et là aussi le bât blesse, dans cette cogestion économique aucune participation du tissu associatif et encore moins des habitants n’est imaginée. Le nerf de la guerre restant l’argent, il est évident que des circuits clientélistes vont immanquablement se mettre en place.

Les QP sont toujours exclus des prises de décisions économiques importantes, le partage du pouvoir démocratique reste un concept absent des considérations de ce plan Borloo. Il a un goût d’inachevé, une approche paternaliste des problématiques des QP qui ne peut pas nous satisfaire et même si nous n’attendons pas grand-chose de ce gouvernement dans les quartiers, nous sommes étonnés que l’esprit « dame patronnesse » qui filtre de ce plan ait la peau aussi dure. Nous savons aussi que nous avons lu la meilleure version de ce que pourrait nous dire le gouvernement au sujet des QP et nous attendons avec peu d’espoir la « vraie copie » pour nous prononcer définitivement sur l’ensemble des thématiques !

Mohamed Bensaada

Pour Quartiers Nord/ Quartiers Forts

 

Marseille, le 17 Mai 2018

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