Cassandre et les Diafoirus

A jouer les Cassandre nous ne tirons ni vaine gloire ni satisfaction morbide. Au contraire nous sommes accablés par la violence de l’actualité de notre ville. Nous sommes accablés par l’exploitation politique et médiatique de cette tragédie collective.

A jouer les Cassandre nous ne tirons ni vaine gloire ni satisfaction morbide. Au contraire nous sommes accablés par la violence de l’actualité de notre ville. Nous sommes accablés par l’exploitation politique et médiatique de cette tragédie collective. Nous sommes abasourdis par les postures et les discours belliqueux, les « réactions à chaud » et la légèreté avec laquelle certaines inepties sont assénées, martelées comme si dans cette cacophonie baroque la couverture et l’exposition médiatique justifiaient à elles seules toutes les outrances, toutes les simplifications, tous les simplismes ! Dans « Chroniques des jours de sang » publié en mars dernier nous disions déjà à quel point nous n’adhérions pas (et c’est peu de le dire) à l’entêtement pathologique dans le traitement de la question de la sécurité par les gouvernements successifs et par les autorités locales.

A n’en pas douter nous n’avons pas forcément raison dans nos préconisations, mais nous sommes sûrs que la reconduite systématique d’un dispositif foireux ne peut que conduire à l’échec !

Il y’a quelques temps un comité interministériel s’était réuni pour « endiguer la spirale de la violence à Marseille » [sic]. Et si l’ampleur de cette initiative à fait la une des journaux, il faut bien admettre que la montagne a accouché d’une souris. Aujourd’hui les questions de la sécurité et de la violence sont devenues un enjeu électoral majeur, et à tous les niveaux de responsabilités, les acteurs politiques et associatifs se retrouvent confinés dans un espace d’expression public étroitement balisé. Un espace codifié, dans lequel même l’imagination est censurée ou plutôt auto censurée ! Cette réflexion en entraîne automatiquement une autre : celle de la liberté de conviction et la liberté de l’exprimer sans calculs. Ainsi énoncé cela  jette un éclairage nouveau sur la nature du politique et la nature de l’électoralisme.  La politique étant la prise et  l’application de décisions issues de convictions et d’idées ainsi que leur mise en œuvre au service d’un projet de société. L’électoralisme étant la science de l’esquive, de la langue de bois et des stratégies de positionnement à bas coût politique et à fort rendement électoral. Ce comité interministériel aurais dû élargir son horizon intellectuel et poser rationnellement les bases d’une réflexion désinhibée, affranchie des contingences électorales et de l’obsession sondagiére ! Mais hélas rien ne semble perturber le suicidaire entêtement de nos dirigeants. Il faudra pourtant que certainEs se mettent en fin à réfléchir au « tout sécuritaire ». Il faudra faire le bilan de ces décennies de mise en pratique de cette politique autiste et en tirer les conséquences.  Le grand mystère de cette psychorigidité se situe dans l’hypersensibilité à « l’opinion publique » et au « bon sens ». Bon sens qui voudrait que si une solution a fait la preuve de son inefficacité elle soit définitivement écartée, disqualifiée. Au contraire les politiques se suivent et les mesures se répètent sans que l’on prenne le temps de disséquer froidement les raisons de la violence et de l’insécurité. Le débat stagnant autour de perceptions morales, de jugements de valeurs et d’exploitation irrationnelle de l’émotion. Nous ne rejetons pas ces réactions, elles sont intrinsèquement humaines, mais nous disons qu’elles ne peuvent pas être le socle d’une politique efficace. Nous proposons à nouveau de re-contextualiser les problématiques, et de se pencher sur les causes profondes de la violence dans notre société.  D’autre part, une fois la question remise à plat nous souhaitons débattre des solutions que d’autres pays, d’autres collectivités ont expérimentées. Il est étonnant de voir à quel point lorsqu’un modèle socio-économique semble positif il est érigé en panacée universelle et en point de mire programmatique des décideurs politiques (modèle scandinave…). Il est tout aussi étonnant de voir comment certaines solutions sont écartées sans l’ombre d’une hésitation et ce en dépit de leur efficacité avérée dans d’autres contrées !

Le propos d’Eschyle :

« La Violence engendre la Violence ! ». Cette antique assertion se vérifie au quotidien elle peut même être utilisée comme une mesure pour jauger le développement d’une société. Dans le cas qui nous intéresse la violence est multiple polymorphe, constante et « structurante ». Structurante aux deux extrémités du pouvoir :

-l’état s’en sert dans le cadre du concept de violence légitime qui est un instrument de gestion et de régulation social.

-Les délinquants et les criminels l’utilisent pour assoir un contrôle et une domination sur un réseau ou sur un territoire qu’ils arrachent, de facto, au droit commun.

Le propos n’est pas de renvoyer dos à dos ces deux manifestations spectaculaire de la violence, mais de mettre en exergue le fait que notre société, aussi policée qu’elle puisse paraitre, repose fondamentalement sur des relations de dominations et de dépendances qui ne sont régulées que par le déploiement plus ou moins mesuré de la force.

Pour autant la violence ne peut se résumer à cela, la violence est omniprésente dans notre société, de l’école maternelle jusqu’au cimetière elle accompagne chaque étape de nos vies. Dans les discriminations de masse que vivent les habitants des quartiers populaires, elle apparait au détour d’un regard en biais, à Pôle Emploi, aux urgences, à la caisse des supermarchés, dans les locaux des bailleurs sociaux… Plus on grimpe dans la hiérarchie sociale plus la violence se fait feutrée, dissimulée, presque acceptable. Plus on se rapproche des couches sociales précaires plus elle se fait hideuse, oppressante, omniprésente. Le système social et économique dans lequel nous évoluons a intégré la violence comme une variable d’ajustement que l’on ne combat que dans les discours. La violence et la force sont d’autant plus présentes dans notre actualité que les inégalités s’accroissent !

 « L'injustice appelle l'injustice ; la violence engendre la violence.  ». Cette citation prolonge la précédente et fait le lien avec l’idée que notre Démocratie est malade de ses propres contradictions. On ne peut plus aujourd’hui penser que les inégalités sociales pourront continuer à creuser un fossé abyssal entre citoyens soi-disant égaux sans que le prix du « maintien de l’ordre » ne devienne de plus en plus cher à payer !

Lorsque Mr Ayrault prétend « secouer le cocotier » [sic], il devrait plutôt parler de faire des omelettes et de casser des œufs, sauf que dans cette histoire les œufs sont des vies humaines…Mais là encore il s’agit d’un choix sans équivoque, celui du spectacle, de la loi du Talion et du café du commerce populiste. Une autre solution, tout aussi ferme, aurait été de privilégier le démantèlement des filières d’armement des réseaux de stupéfiants avec pour résultats immédiat la démilitarisation de certains territoires que la république a depuis longtemps abandonné.

D’ailleurs faire le procès de cette violence c’est aussi faire le procès de toute notre société, parce que même cette forme de délinquance n’est qu’un des produits d’aboutissement de notre paradigme sociétal. Modèle de société qui repose sur la compétition permanente et la prédation, modèle hypocrite qui fait de la violence un produit marketing de grande consommation accessible à toutes et à tous dés le plus jeune âge. Le cinéma, la télévision, la radio et les magazines promeuvent la violence, la sublime et la dématérialise à l’infini la rendant presque esthétique…non nous ne sommes pas devenus réacs, mais l’art sans pédagogie, l’art sans éducation est un produit hautement inflammable et au lieu de remplir sa vocation subversive, cette transgression artistique devient un instrument supplémentaire de subjugation des quartiers populaires. Ce qui serait vraiment subversif c’est de monter des ateliers de poésie dans nos quartiers, ce qui serait dangereux c’est d’ouvrir des bibliothèques dans nos quartiers et les rendre accessibles, ce qui serait corrosif c’est de remettre en place les chaînes de solidarité et de respect dans notre quotidien. Mais pour se faire il faut une ambition, une volonté politique, une vision a long terme et une détermination sans faille, il faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace.

 

Les politiques se bousculent au chevet de Marseille comme autant de Diafoirus autour d’un malade anémié et tous recommandent des saignées qui finiront d’achever ce corps exsangue !

Alors oui nous sommes accablés, mais toujours aussi déterminés à faire entendre notre musique singulière, nous ne désespérons pas, parce que déjà certains ont compris que la seule répression n’y suffirait pas et que sans logements décents, sans travail, sans soins de qualité  et sans éducation les choses ne feraient qu’empirer. Certains commencent à réaliser et à mesurer l’ampleur du problème et savent très bien que même avec 24 enquêteurs de plus (fussent ils tous des E.Ness) Marseille ne s’en sortira pas…La gentrysation à marche forcée voulue par la municipalité est aussi au cœur du problème, il ne peut y avoir un Marseille pour les riches (plus belle la vie) et un Marseille pour les pauvres (The wild wild west). L’état quant à lui doit réfléchir à la façon dont il fera revenir tous ces quartiers dans le giron de la république et dans le droit commun, les politiques de la ville sont un aveu de faiblesse et un non sens absolu, sauf s’il s’agit de combler les inégalités dont nos quartiers sont victimes. Alors et alors seulement la somme de ces volontés et de ces ambitions ouvrira des perspectives plus optimistes pour Marseille et pour nos quartiers. Nous aurions voulu terminer sur une note positive, mais nous ne pouvons taire notre inquiétude devant la dérive politique de Mr Valls qui sans le vouloir (ou en le voulant ?) est entrain de donner Marseille  au FN. L’ambigüité de ses propos concernant les communautés Roms et la communauté musulmane ne sont pas dignes de sa responsabilité et stigmatisent des millions de personnes vivant sur le territoire français qui ne comprennent pas qu’un ministre de la république puisse s’exprimer de la même manière que des militants d’extrême droite sans se préoccuper des ravages qu’il provoque ainsi dans l’opinion publique ! Mais nous y reviendrons très bientôt !

 

Quartiers Nord/Quartiers Forts

Marseille le 21/08/2013

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