Voyage au bout du Mépris.

Dans les quartiers populaires nous avons l’habitude de cette indifférence, qu’elle vienne des institutions ou du reste de la société. Beaucoup de mes amis, de mes voisins, des gens que je croise dans les rues de nos cités vivent avec ce blindage, cette carapace qui sert à, si ce n’est neutraliser, au moins à amortir les coups du quotidien, les regards en biais et les démarches administratives labyrinthiques.

Il faut replacer les mouvements sociaux et les mobilisations populaires dans leurs contextes, en gardant présent à l’esprit ce paramètre authentiquement humain ! On ne peut pas analyser les ressorts, les objectifs et les perspectives de ces luttes si on essaie de se départir de cette Humanité à haute densité. Il y’a une part de fragilité, de douleurs indéniables et de souffrances répétées qui finissent par forger une des caractéristiques essentielles et commune à l’ensemble des habitants de ces territoires : un attachement viscéral, vital et quasi métaphysique à leur dignité ! Même dans les abysses de la pauvreté, même dans les affres du quotidien le plus insupportable, il reste dans le cœur, les yeux, la tête, les paroles et les actes de ces gens ce sentiment que tout est sauf tant que la dignité est préservée !

Pourtant tout ou presque est fait pour que cette dignité soit niée, bafouée, remisée et contestée, pour que cette dignité soit un luxe inaccessible et que des traitements défiant toutes les règles de la logique et de la bienséance soient oubliées, dès lors qu’une administration, une institution ou un organisme a pour interlocuteur un habitant des quartiers, un collectif ou une association desdits quartiers !

Toute cette introduction psychologisante est là en exergue, avec toute sa part de subjectivité assumée, pour comprendre de quoi nous parlons, d’où nous parlons et vers quoi nous tendons !

Voilà maintenant un mois et demi qu’une mobilisation de protestation contre les travaux simultanés de la L2 et de la rénovation urbaine est en cours dans les quartiers de Picon – Busserine et Saint Barthélémy 3. Trois ensembles urbains du 14ème arrondissement de Marseille. Il faut, pour se faire une idée, des conditions de vie actuelles des habitants de ces quartiers se plonger dans les descriptions imagées de l’enfer de la révolution industrielle, ou dans cette idée que nous nous faisons des mines à ciel ouvert d’Amérique du sud, pour nous rapprocher peu ou prou du quotidien de ces populations. Il faut imaginer cet amoncellement de machines gigantesques, foreuses, dameuses, marteaux piqueurs et autres engins tout droit sortis de l’imagination fertile d’un Tolkien du 21ème siècle. Il faut voir ces échafaudages, ces grilles, cet enchevêtrement de câbles. Il faut entendre ce bruit, respirer cette poussière issue des montagnes de terres soulevées, il faut juste faire un tour de quartier pour comprendre et se sentir immédiatement agressé par cette ambiance. Il faut s’imaginer vivre dans ces conditions pendant 2,3 ou 4 années pour comprendre le recours de plus en plus fréquent aux anxiolytiques, aux antihistaminiques et à tout ce qui peut calmer, faire oublier et soulager ne serait-ce que quelques instants ces problèmes !

 Le premier acte du Mépris dont nous parlons vient de cette idée que ces travaux monumentaux pouvaient être effectues sans se soucier des nuisances qu’ils pouvaient engendrer ! Comme si ces quartiers étaient un No man’s Land, la face cachée de la Lune inhabitée…et pourtant, il y’a des femmes, des hommes, des vieux, des jeunes, des êtres humains, quelle ironie, oui des êtres humains !

Le deuxième acte du Mépris n’est pas spécifique à ce quartier. Il y’a ce dialogue de sourd, ou plutôt cette controverse sur la définition du mot CONCERTATION. De la part des acteurs de la Rénovation Urbaine il ne s’agit le plus souvent que d’une simple consultation, cadrée, balisée et n’offrant quasiment aucune marge de manœuvre en dehors du choix de certains détails secondaires. Les habitants entendent dans le mot concertation, une Co-élaboration des projets, une réflexion profonde sur le bâti, le mobilier urbain, les espaces verts, l’architecture et la reconfiguration urbanistique du site. Bien sûr il ne s’agit pas de contester les compétences et les prérogatives de chaque corps de métier mais plutôt de se servir de l’expertise des habitants et des associations de locataires qui vivent et agissent sur le site ! Il s’agit d’écouter et de remettre de la transversalité dans les décisions prises plutôt que de trancher sans tenir compte de l’Histoire sociologique du quartier, de ses lieux de vie, de partage et d’échange !

Le troisième volet du Mépris se niche dans l’intimité des foyers, il concerne les travaux engagés à l’intérieur des appartements. Et pour être honnête les mots ne suffisent pas pour décrire les malfaçons, les finitions inachevées, les chantiers commencés, interrompus puis recommencés et re- interrompus, encore et encore sans tenir compte des situations ubuesques dans lesquelles se retrouvent les locataires qui de leur cotés continuent de payer leurs loyers rubis sur l’ongle en temps et en heure ! Il faut voir ces matériaux au rabais, ces fenêtres qui laissent passer l’air bien plus qu’avant leur changement. Il faut s’abstenir de rire quand on demande aux locataires à quoi servent ces barres de fers livrés pour pouvoir fermer la fenêtre qui se trouve au-dessus de la baignoire. Il faut se retenir pour ne pas pleurer lorsque l’on constate que ces travaux ne tiennent compte ni de l’âge des locataires, ni de leurs éventuels handicaps !!!

Dans la famille du Mépris nous avons aussi à faire au cynisme le plus absolu lorsque l’on entend les locataires nous expliquer que les places de parking ont fondues comme neige au soleil et que de ce fait les automobilistes du quartier sont obligés de se garer à l’extérieur du quartier, comme ils peuvent et que du coup les verbalisations pleuvent sur leurs têtes. On peut parler dans ce cas-là du Mépris institutionnel qui n’hésite pas à enfoncer encore plus des populations déjà largement paupérisées !

Au Mépris il faut aussi rajouter l’irresponsabilité des institutions qui semblent parier sur un enlisement, essoufflement du conflit plutôt que de chercher à renouer le dialogue sur des bases constructives. Les habitants ne veulent plus de séance de sophrologie au cours desquelles ils/elles sont entendues mais jamais écoutées ! Puisque nous pointons l’irresponsabilité nous nous devons de faire état des derniers développements de la mobilisation. Nous avions au terme de nos assemblées de quartiers décidés d’envoyer aux représentants de l’Etat, des collectivités territoriales et des protagonistes de l’ANRU un courrier expliquant les tenants et les aboutissants de la contestation. Ce courrier listait un certain nombre de revendications et demandait au préalable la mise en place d’une Commission de travail multipartite chargée de faire un recensement des problématiques, une hiérarchisation des urgences et de mettre en place un agenda de travail permettant aux associations de locataires d’être une interface efficace dans le traitement et la résolution des problèmes ! En guise de réponse nous avons eu une sollicitation de l’UPU (Unité de Prévention Urbaine – Police Nationale). Cette façon de nous aborder en dit long sur le regard qui est porté sur les habitants des quartiers populaires et pour tout dire il nous a laissé plus que perplexes ! Demander à la Police de régler les problèmes ci-dessus mentionnés et qui n’entrent pas dans ses prérogatives, c’est au mieux de la maladresse, au pire l’expression refoulée d’un racisme social ! Dans un second temps nous avons été contacté par les services de la Mairie qui nous imposait la date le lieu, l’heure et la composition de la réunion. Ce que l’Assemblée de quartier à formellement et unanimement rejetée ! En tout dernier recours, et alors que nous avions demandé une réponse avant le 17 Mai dernier au Préfet de Région, une nouvelle demande de réunion de la Mairie nous est parvenue, la formulation et les modalités de cette réunion restant très vague et le timing proposé intenable, nous ont obligé à décliner de nouveau cette invitation. Nous tenons à dire que nous ne refusons pas le dialogue, mais que nous refusons les réunions qui ne nous auraient, d’évidence, pas conduit à la construction de solutions viables et pérennes. De plus la mobilisation était à ce moment-là passée au registre des actions. Au nombre de ces actions nous avions décidés le blocage du Rond-Point de Sainte Marthe (23 Mai 2016 de 7H à 9H). Pour faire les choses dans le respect de la Loi nous en avions informé la préfecture de Police et il était entendu que celle-ci détache une patrouille pour assurer la sécurité des manifestants et des automobilistes ce matin-là.

Et nous nous devons d’aborder le Mépris par sa face la plus terrible, celle de la violence par omission, indifférence ou incrédulité. Ce matin-là aurait pu être dramatique. Nous n’avons pas vu de policiers. Nous étions 60 à 70 habitants sur le rond-point et nous avons fait avec nos moyens, avec notre service d’ordre assuré par des jeunes de Picon qui ont montré leur sens des responsabilités et leur sang-froid, à mille lieues des clichés dans lesquels on veut de force les enfermer ! Nous avons distribué des tracts en expliquant aux automobilistes que nous n’étions pas là pour les gêner, mais que nous étions poussés dans nos retranchements par des institutions et des organismes qui étaient les vrais responsables de ce blocage. Nous avons fait avec nos compétences, notre gouaille populaire, notre humour mais aussi avec notre détermination et notre dignité. Nous avons fait ce que tous les quartiers de France et de Navarre devraient faire simultanément pour protester contre ce Mépris, ces discriminations, ces traitements différenciés et ce refus de nous accorder nos droits ! Nous l’avons fait en dépit de l’absence coupable des forces de l’ordre. Nous avons vu des automobilistes excédés forcer à 3 ou 4 reprises les barrages, lors même que nous filtrions et que nous avions essayé, autant que faire se peut, de ne pas trop pénaliser nos concitoyens. Nous avons eu des dames bousculées par des automobilistes enragés, une fourgonnette de militaires qui voulaient en découdre, des paramédicaux qui devraient se rappeler que la patience et l’empathie sont inhérentes au bon exercice de leurs professions… Nous avons frôlé la catastrophe et nous n’avons eu aucune explication, comme si notre colère était négligeable et notre sécurité de si peu d’importance.

Il existe un mot en Arabe qui définit mieux encore que le Mépris ce qui nous est infligé, ce mot se dit « Hoggra » et il ne peut pas se traduire littéralement par le mot Mépris, il le dépasse, le transcende et rajoute une dimension supplémentaire au Mépris, celle de l’injustice et de l’asymétrie des forces. Le Mépris peut s’adresser à tous, « La Hoggra » frappe les démunis, les sans voix…

Pourtant face à ce traitement, les habitants de Picon – Busserine – Saint Barthélemy 3 sont debout ! Et maintiennent depuis lundi matin la fermeture du chantier Picon ! Ils forcent le respect et l’admiration par la force de leur détermination, leur courage et cette solidarité qui défie toutes les lois de régulation sociales des périodes de crises ! Il y’a une générosité et un indéfectible espoir qui s’appuie sur la certitude de la légitimité de leur combat ! Nous sommes fiers d’être parmi elles et eux, fiers d’être acceptés et dignes d’elles et d’eux. Fiers de faire partie de ces Femmes et de ces Hommes libres. Dans un contexte différent Primo Levi avait posé cette question terrible : « Et si c’était un Homme ? ». Aujourd’hui Les responsables de la rénovation, l’Etat et les collectivités devraient peut-être se poser cette question : « Et si c’étaient des Hommes et des Femmes ? ».

 

Mohamed Bensaada

 

CSF Busserine – Picon et environs.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.