Saint-Etienne n'est peut être pas si pauvre...

Un message en forme de cri du coeur à l'encontre d'un article publié dans Le Monde par Mme Zappi. Un sujet sur la pauvreté (en raison du rendu de l'étude de l'INSEE) et sur la ville de Saint-Etienne. Beaucoup d'approximations, d'erreurs historiques qui ont besoin d'être reprises modestement par un lecteur...


Madame Zappi,

Je prends un peu de temps entre deux biberons de mon fils, en pleine nuit, dans une ville qui vous avez décrite il y a peu de temps dans ce si honorable journal qui est le vôtre. Comme il est également un peu celui de tous ses lecteurs, il importe que vous puissiez avoir connaissance de l’avis des personnes qui ont pris le temps de vous lire.

Il s’agit du regard d’un simple citoyen Stéphanois qui a, par le passé, un peu étudié sa ville. Première surprise : me rendre compte que le temps et l’espace ont été écrasés en quelques lignes dans cet article. Permettez l’ironie suivante mais mon fils de quelques mois qui somnole à côté de moi pourra, grâce à vous, faire un lien avec son arrière grand père qui aurait pu lire (sur la forme et sur le fonds) ces quelques lignes il y a plus de 70 ans. Donc, la ville n’a pas changé !!!!

D’autres avant moi vous ont demandés tout simplement, pourquoi tant d’acharnement ? quels sont vos objectifs ?

Pour ma part, je reprendrai à la fois sur la forme et sur le fonds quelques éléments qui trahissent une coupable légèreté de plume assez surprenante au sein du journal dans lequel vous écrivez…

 

Sur la forme, en premier lieu :

Votre style rappelle les auteurs du XIXe. Pour partie, ils ont contribué à forger l’image dont St Etienne a tant de mal à se départir «le ciel est bas (…), la grisaille (…) poisseuse », les « façades sont comme couvertes de suie », « des cabanes surplombent le dernier étage d’une construction »… Michelet ne parlait-il pas de ville « noire, brumeuse, charbonnée » ?[1] Avec un style romancé, Le Tour de France par deux enfants de G.Bruno avait également contribué à objectiver cette image en devenant le livre de chevet de plusieurs générations de Français à l’heure où, face à la perte de la grande patrie (1870), il importait de construire l’imaginaire Français autour de petites patries[2]. Je vous laisserai y jeter un œil, vous serez surprise par la similarité avec votre style à certains endroits de votre article.

Le style romantique, post Lumières fait il un retour dans le style journalistique en faisant appel à un besoin de nostalgie ? On peut s’interroger, mais il ne s’agit pas de l’essentiel.

 

Pour appuyer une réalité, vous nous proposez des photos qui choquent au premier regard. Mais où les avez-vous trouvées ? Cette réalité existe et je ne vous proposerai pas de contrebalancer par de beaux clichés dans les lieux agréables de Saint Etienne. Cela risquerait de conforter votre propos. Ayant travaillé et habité dans d’autres villes en France, vous arriverez assez aisément à faire ce genre de clichés dans des villes aussi cotées que Bordeaux, Montpellier ou encore Rennes… Une facilité parmi tant d’autres…

 

Parmi celles-ci, les jeux de mots douteux (« le centre ville miné… ») qui font appel à une histoire révolue depuis plus de 40 ans. N’hésitez pas à rester à Saint-Etienne plus longtemps. Peut-être vous rendrez vous compte que les puits sont un lointain souvenir… Je ne suis pas sûr que mon fils se souvienne que la coke était le fruit de la terre stéphanoise, peut-être pensera-t-il à Tintin ou encore à une substance illicite…

 

Je passerai sur les poncifs que vous utilisez allègrement : « vagues successives d’immigration algérienne et marocaine venues travailler dans les mines et les hauts fourneaux » qui peuvent assez aisément s’assimiler à un argumentaire extrême (si on ajoute les kebabs existant mais si facilement stigmatisant…). N’oubliez pas que Saint-Etienne s’est faite d’une immigration riche et variée qui passe par des populations des montagnes environnantes (Haut Forez, Haute Loire…) aux populations du Magrheb, de la Pologne, de l’Italie, du Portugal, de l’Espagne…

Par ailleurs, pour revenir sur la phrase citée en tête de paragraphe, les hauts-fourneaux ne caractérisent pas le centre ville de Saint Etienne (puisque c’est votre sujet, ne nous en écartons pas…) qui fut habité principalement par des passementiers. Les mines et les hauts fourneaux ont été mis à l’écart du centre.

 

Sur le fonds, ensuite

C’est plus grave, votre article fait l’objet de nombreux approximations voire d’informations fausses. Permettez moi modestement de revenir sur certaines d’entre elles.

 

En premier lieu le qualificatif de « capitale des taudis » que vous dites avoir repris de sociologues… Permettez-moi un rappel historique. Les sources qui vous avez du prendre étaient historiennes ou géographes ou sinon de seconde main (difficile à croire pour une journaliste du Monde…). En effet beaucoup de géographes et historiens, étudiant l’après guerre, ont repris cette formule journalistique qui avait servi à qualifier Saint Etienne.

Le contexte est néanmoins essentiel à rappeler : Saint Etienne, en 1944, avait subi le bombardement des alliés. Bilan : 1 500 bombes larguées, environ 1 000 morts, 22 000 sinistrés et 800 immeubles détruits ou endommagés[3]. Par ailleurs, la période est à l’hygiénisme, l’Etat impose des normes qui ne correspondent pas aux normes Stéphanoises (la cuisine, par exemple, est souvent une pièce de vie à part entière comme le rappelle A.Vant[4], ce qui peut aboutir à parler de surpopulation dans les couloirs des Ministères Parisiens, mais finalement pas vécue comme telle entre le fourneaux et la table de la cuisine dans le Forez). Le recensement de 1946 vient ainsi à point nommer pour justifier et objectiver le surnom de « capitale des taudis ».

Le temps est donc écrasé. Comment faire le lien entre cette période si particulière et difficile pour les Stéphanois (nos grands parents nous en parlent encore) et ce qui existe actuellement. Ce serait faire fi de tous les efforts de constructions réalisées de manière innovantes sur les collines de Saint Etienne (notamment Beaulieu qui est un modèle architectural qui diffère des grandes ensembles habituellement critiqués de toute part), les opérations de réhabilitations successives et d’importance (OPAH, OPAH-RU…), l’intervention sur l’urbanisme qui a valu à Saint Etienne de recevoir en 1999 le grand prix de l’aménagement urbain suite au travail de JP Charbonneau qui découlait également d’un rendu de Ricardo Bofill…

Laissez-moi m’interroger sur le parallèle hasardeux que vous faites et qui prend valeur de vérité dans vos colonnes.

 

Vous dites également que « le patronat, comme la bourgeoisie locale se sont peu investis dans l’immobilier ». Vous vous appuyez sur une vision assez traditionnelle de l’entrepreneuriat industriel du XIXe. Néanmoins, le centre de Saint Etienne est surtout marqué par le petit patronat. Il ne s’agit pas, comme dans le nord, de grosses structures ayant pléthore d’employés. En effet, pas de corons à Saint Etienne.

 

Venons en au cœur de votre argumentaire, et je dois avouer que votre légèreté de plume et de méthode devient flagrante et dangereuse en ce sens qu’elle s’appuie sur l’objectivité de chiffres mal employés… La pauvreté que vous décrivez provient d’une approximation, à partir de laquelle vous tirez de grandes conclusions : « des stéphanois (…) vivent avec un revenu médian compris entre 7 900 et 10 300 € ». Un petit point méthodologique, si vous me le permettez, le revenu médian est un chiffre exact puisqu’il sépare une population statistique en deux (autant d’individus statistiques au dessus de ce chiffre qu’en dessous). Donc soit vous parlez, qualitativement de Stéphanois qui vivent avec de telles ressources, et sauf erreur de ma part, cela existe ailleurs pour ne pas dire partout, soit vous parlez du revenu médian. A Saint Etienne, selon l’INSEE, en 2011, il se situe à 17 700 € soit un peu moins de 1 500 € (revenu fiscal de référence, donc revenu net) par mois. Ce chiffre est plus bas que la moyenne nationale en effet, mais il évite d’utiliser ce ton catastrophiste qui vous permet de conclure à demi mot que la moitié de la population (principe de la médiane) vit à moins de 850 euros par mois…

Par ailleurs, selon l’étude COMPAS, dans cette étrange compétition de la ville la plus pauvre que vous vous appropriez, il importe de préciser que Saint Etienne est derrière des villes comme Marseille, Strasbourg, Avignon, Lille ou Montpellier… le marketing urbain fait des ravages…

 

Je poursuis avec les approximations : « quelques tentatives de rénovation homéopathiques ont été faites dans les années 1980 ». Faut-il rappeler que la mode de la réhabilitation était très récente (1977 avec les premières opérations d’amélioration de l’habitat (OPAH)) ? La municipalité stéphanoise avait néanmoins décidé de se lancer dés 1977, dés la sortie de ces dispositifs dans certains quartiers populaires comme Le Soleil ou Côte Chaude. Les résultats furent probants qualitativement en ce sens que cela a permis à de nombreux stéphanois de rester dans leurs logements et de ne pas subir de hausses de loyers consécutives d’une amélioration de la qualité du logement. Par ailleurs, ces opérations avaient été exemplaires d’un point de vue urbanistique, permettant la rénovation des places centrales de ces quartiers.

 

Que dire de l’image des interventions plus actuelles que vous donnez, notamment avec l’EPASE. Vous osez vous aventurer en nous disant que « les municipalités successives ont pris la même orientation » que celle de l’EPASE qui aurait été de ne pas cibler la pauvreté. Cela donne l’impression qu’aucune politique urbaine n’a été menée en faveur de ménages modestes. Permettez-moi de rappeler que Saint Etienne, a été un exemple (j’ai travaillé sur ce sujet professionnellement) concernant les premières OPAH-RU. Derrière ce sigle barbare se cachent des opérations de réhabilitations lourdes sur les deux quartiers que vous citez (Tarentaize-Beaubrun-Séverine et le Crêt de Roc). La réussite a été de pouvoir maintenir des populations modestes en obligeant des propriétaires à réaliser des travaux lourds ou en vendant ces biens à des investisseurs immobiliers. Au total plus de 20 millions de travaux ont été engagés. Permettez-moi de juger fortement de votre objectivité…

 

Bref, mon petit ouvre un œil, il va être l’heure du biberon et finalement c’est peut être ce qu’il y a de plus important. Vous me pardonnerez donc quelques approximations de ma part à la fois sur le fonds et sur la forme (au regard de l’heure également et du peu de temps que j’ai à consacrer à cette réponse), mais il paraissait important de parler de faits et de rendre une réalité, non pas rose mais beaucoup plus complexe que celle que vous décrivez.

Une ville est un objet difficile à saisir en un regard ou un article. Elle est faite de réalités multiples issues d’un présent et d’un passé complexes faits de données factuelles et d’un monde de représentations. J’espère que mon fils aura une vision plus fine et intelligente de cette ville qui l’a vu naître et qui le verra probablement grandir.

 

                                                                                                                             Benoit Gay

 

 

 


[1] Vant A., Imagerie et urbanisation, recherche sur l’exemple stéphanois, CEF, Saint-Etienne, 1981, 661 pages.

[2] Ozouf J. et M., « Le Tour de la France par deux enfants », in Nora P. (dir.), Les lieux de mémoire : la République », Ed. Gallimard, Paris,1984, 674 pages, cf. pp.291-321.

[3] F.Menard, Saint Etienne pas à pas. Son histoire à travers ses rues, ses places, ses monuments, ses hommes célèbres, Roanne, Le Coteau, Ed. Horvath, 1987.

[4] A.Vant, Les grands ensembles sud est de Saint Etienne, essai de géographie sociale, Saint Etienne, Ed. CIER, 1974.

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