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Billet de blog 2 juin 2020

L'oasis de la désillusion

Il y avait ce monde d’avant, celui où en dépit de la menace du réchauffement climatique, de l’expansion des inégalités socio-économiques, des tumultes géopolitiques, nous avancions cahin-caha, emportés dans l’écume et les flots de l’impudente abondance...

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De l'aveuglement à une nouvelle clairvoyance ? © Alexandra Koch

Pénétrés par un fort sentiment d’invulnérabilité, enorgueillis d’une puissance presque jupitérienne, délaissant les problèmes somme toute dérisoires de la planète et les aléas d’une poignée d’humains si éloignés de notre terre occidentale, notre oasis des merveilles. Enivrés par tant d’effervescence. Grisés par tant de surconsommation. Obnubilés par la course au profit et au progrès. Hypnotisés par notre propre vanité. Assoiffés de gains et de rentabilité. Avides de prédation capitaliste. Désireux de tout, du plus, du encore plus, du toujours plus. Ignorants le respect du vivant, la considération de l’autre, l’altérité bienveillante. Sans égards pour notre Terre. Sans égards pour nous-mêmes.

Mais voilà, nous n’avions pas encore compris que toute oasis n’est qu’illusion, que notre petit monde en place n’était qu’un pitoyable mirage, et qu’à ne plus mettre de sens ni d’équité dans rien, nous nous étions déjà égarés dans notre propre désert existentiel.

Brusquement la pandémie change la donne et bouscule les données

Tempête de sable dans notre Sahara fantasmagorique. Les boussoles s’affolent, du nord au sud, nos horloges se détraquent. Panique. Stress. Fin du monde. Apocalypse. Juste la fin de l’histoire qu’on s’était imaginée, transmise de génération en génération, en s’éloignant de la trame, en brodant des bouts de vies éparses et dépareillées.

Nous ne savons plus. Nous perdons nos repères, des proches aussi, victimes de la maladie. Nos peurs anxiogènes abondent, délétères. Et nous voilà devant notre propre impuissance. Notre impuissance à éradiquer le virus de façon pérenne, à retrouver des indices dans une vie chamboulée, à regarder devant. Serions-nous soudain devenus aveugles ? Nous cherchons en vain des traces, des stigmates de la vie d’avant. On s’y raccroche comme des sangsues à la chair tendre. On bute. On heurte. On chancelle. C’est le vertige. Le vertige du bas. Le tourbillon infernal et cette sensation de vide abyssal… alors que nous avions la sensation d’avoir tout à portée de main, dans le poing de la main. Était-ce aussi une illusion de posséder un semblant de chose dans l’univers ? Nous voici mis à nus. Dépossédés de nous-mêmes. Peut-être qu’après, nous saurons nous rhabiller modestement et que nous en retiendrons quelque chose, plus tard…

En attendant, l’oasis s’efface. Les faibles reflets miroitants nous renvoient une image peu gracieuse. De nous. Exténués de ne pas comprendre, de ne pas saisir l’indicible. L’instant d’instabilité est là. Tout ce que l’on croyait acquis s’envole dans le firmament, entre deux particules de Covid-19. Et l’on est là à se demander « qu’est-ce qu’on fait maintenant ? »

Sonnés, brimbalés, nous devenons toupies. Nous nous cognons au cadre, aux angles. Ça fait mal. On voudrait revenir en arrière, oui mais… Pourquoi remuer le passé quand on ne peut ni le retrouver ni le changer ? Revenir en arrière et reprendre le fil ? Continuer sans rien changer et … poursuivre notre carnage ? La dévastation du vivant. La moelle de l’existence que l’on a effroyablement mutilée par nos affres et notre mégalomanie délirante. Après tout, on l’a bien cherché. Nous qui pensions ceindre amoureusement l’univers, alors qu’on le saignait affreusement.

Hébétés et démunis

En manque de soignants, en manque de masques, en manque de nos amis, en manque de réjouissances et de futilités, en manque d’un nouveau smartphone… Tout se mélange, tout se déhiérarchise. L’on devient fous. L’on s’imagine des scénarios catastrophes, des théories complotistes, l’on accuse l’Autre de n’avoir pas su arrêter la propagation du virus avant qu’il n’arrive à nos frontières, il faut bien un coupable dans la tragédie… finalement l’Autre est nécessaire, on y serait même assujettis. Ce n’est plus une tragédie, mais un péplum. Tout le monde s’en mêle. Les puissants perdant de leur souveraineté factice jouent tour à tour de leur orgueil et de leur arrogance. La vanité serait-elle la plus petite des bassesses comme le disait Victor Hugo ?

Et l’on redistribue les rôles. L’on songe à une nouvelle forme de représentation, dans la lignée de la commedia dell’arte. Les dirigeants s’apostrophent, haranguent les foules, improvisent. Ridicule escarmouche. On toque les trois coups. Attention ouverture de rideaux imminente. Mais la scène internationale reste dans l’ombre. Pétris d’incertitude devant le mauvais spectacle de notre existence, une sombre farce, nous voilà spectateurs de notre vie. La sclérose nous guette…

Serions-nous en manque d’inspiration pour nous réinventer ?

Le coronavirus aurait-il mis à mal nos moyens de penser et de ressentir ? Nous voilà réduits à l’essentialité, incapables de nous débrouiller avec l’essentiel, de nous retrouver dans les bases. Simple. Basique. On n’a pas su faire. On a voulu la gloire, celle qui fait mouche. Celle qui fait tache aujourd’hui.

Conditions hostiles. Incapables de nous nourrir par nous-mêmes. Incapables de nous vêtir par nous-mêmes. Incapables de subvenir à nous-mêmes. Les temps sont graves. Nous voilà affligés du syndrome de Don Quichotte. Plongés dans le brouillard à tenter de distinguer de vieux fantômes qui ne prennent pas forme et finissent par s’évaporer. A quêter l’impossible alors que le possible serait là quelque part. Encore fussions-nous capables de l’appréhender. Antoine de Saint-Exupéry écrivait dans le Petit Prince que « l’essentiel [était] invisible pour les yeux ».

Puissions-nous cerner l’insaisissable dans une clairvoyance nouvelle et envisager une refonte profonde de notre société déifiant le vivant et son altérité dans un élan libertaire et fédérateur.

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