A travers le prisme du Petit Prince

Il est des romans lus petit enfant qui nous rappellent nos drames de grand enfant. Il est des fictions qui parlent mieux de la réalité que n’importe quel essai. Il est des histoires universelles comme des parcours initiatiques. Il en est une qui réunit tous ces paradigmes et telle une mythique allégorie nous conterait notre périple actuel, entre désœuvrement et espérance…

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Lorsque j’ai lu la première fois Le Petit Prince de Saint-Exupéry, happée par la poésie et l’imaginaire du récit, fascinée par les aventures de ce petit prince rêveur venu de nulle part, je crois n’avoir pas saisi toute la symbolique sous-jacente. Subjuguée par les mots et l’univers fantasmagorique, je me suis laissée emporter en oubliant parfois les liens entre les personnages, me perdant moi-même dans ma propre rêverie, me réinventant une vie par-delà les mondes et les planètes visités par mon double imaginaire. Quand je relis l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry aujourd’hui, j’ai comme cette impression de revivre l’aventure de l’intérieur… comme si toute cette histoire faisait écho à la mienne, à la nôtre, au moment où abasourdis par ce qui nous arrive, peinant à réinventer notre vie terrestre, nous avions revêtu notre verte panoplie ...

Nous voilà au début de l’aventure. Les choses sont encore vagues et incertaines. La Covid-19 n’est pas encore identifiée comme potentiellement dangereuse. C’est un de ces virus comme il en existe plein d’autres, venant de très loin, de l’autre bout de la Terre… Nous sommes encore aussi très loin de saisir tous les enjeux potentiels autour de ce virus, particule minuscule dans l’univers si vaste, très loin encore d’entrevoir la crise sanitaire sociale et économique qui se profile. Nous sommes au début de l’histoire. Nous n’avons pas encore toutes les données. Quand bien même nous les aurons, nous peinerons à comprendre toutes les informations et contre-informations données pêle-mêle. Pause. Retour à la première étape. Reprenons là où tout a commencé.

Le virus venu de très loin s’est infiltré dans différents territoires de notre planète. Il n’est pas dangereux mais finalement pourrait l’être. Il sera vite maîtrisé mais finalement se répand. Sidérés devant nos écrans interstellaires, nous assistons à l’envahissement de l’ennemi, ce virus inconnu. Comprendre, être rassurés, savoir… Alors nous écoutons stoïquement les paroles de celui qui nous gouverne, absolu et autoritaire, « simple et majestueux ». Ses propos semblent confus et contradictoires. C’eût été possible qu’un monarque si éloquent si charismatique puisse nous donner à nous petits princes de la plèbe, des recommandations somme toute évasives et équivoques ? Un roi ne peut pas se tromper. Un roi est dogmatique. Un roi sait, conformément au principe d’autorité qu’il représente. Le petit prince de Saint-Exupéry s’étonne des ordres embrouillés du curieux souverain « simple et majestueux » qu’il rencontre, lui ordonnant de bâiller et tantôt de ne pas le faire, prétendant qu’il règne sur tout – son unique sujet étant un rat – et que son pouvoir est absolu, il lui suffit de dire au soleil de se lever et de se coucher pour qu’il le fasse... Une façon comme une autre et illusoire de satisfaire sa soif de pouvoir et son despotisme. Comme le petit prince, nous avons été dans l’expectation et l’hébétude à nous demander si nous devions faire les choses, étant donné qu’« en même temps », on nous demandait de ne pas les faire. C’est ainsi que lorsque le confinement a commencé, il nous fallait rester chez nous, mais « en même temps » l’on pouvait sortir pour acheter du pain et faire son jogging, puis interdiction de faire son footing, « en même temps » on pouvait sortir mais seulement pour aller travailler… Quant aux masques ils n’étaient ni inutiles ni nécessaires, « en même temps » voilà qu’ils le deviennent…

Qu’à cela ne tienne, nous poursuivons l’aventure. Le périple se corse. Les données sur le nombre de malades et de morts deviennent anxiogènes. Dans nos lieux reclus et confinés, nous commençons à étouffer d’autant que le printemps s’éveille à l’extérieur. Les arbres bourgeonnent, les oiseaux gazouillent mais les parcs sont fermés. De toute façon, nous devons rester chez nous. Alors l’on s’occupe comme on peut. On attend chaque soir les yeux exorbités, la bouche entrouverte de béatitude le point presse sanitaire. Tous concernés, tous responsables. Les interventions du Premier ministre abondent. Surenchère. Recommandations. Reprécisions. Encensement. Enivrement… Le représentant du gouvernement vaniteux autant que peut l’être le personnage fictif que rencontre le petit prince sur la deuxième planète, nous assure que la France est à la pointe de la recherche et de l’innovation, que des commandes massives de masques ont été faites et que des campagnes de dépistages massifs seront organisées… Le petit prince rappelle au vaniteux qu’il est seul sur sa planète, mais le vaniteux veut malgré tout être admiré et applaudi… Les élites oligarques se congratulent et se félicitent. L’honneur et la grandeur de la France sont saufs. Le peuple peut s’enorgueillir d’une telle puissance nationale. La France pointée du doigt, classée parmi les cinq pays les moins sûrs vis-à-vis du Coronavirus – selon quatre critères : risque de propagation du virus, gestion par le gouvernement, efficacité du système de soins, et régions particulièrement à risque – selon une étude publiée par le magazine Forbes. La vanité serait-elle la plus petite des bassesses comme le disait Victor Hugo ?

Et nous, circonspects et médusés, de contempler les prémices du désastre qui se trame… De nouveau, c’est la valse à quatre temps de l’informations-confusion. Rétropédalage. Brouillage des pistes. Dispersion. Floutage. Devant nos écrans télé, nous devenons des ouailles gavées d’informations indigestes et de non-information à profusion, écœurés par les multiples déclarations ministérielles, les points de vue divergents des spécialistes dont certains changent d’avis aussi souvent que de chemise. Le désespoir nous guette, alors nous choisissons la défiance… Ces élites sont décidément « bien bizarres », à l’image de toutes les grandes personnes que rencontre le petit prince et qui le laissent perplexe. Capables de dire blanc un jour, noir le lendemain. Que d’incohérences. Comment ne pas penser au personnage du buveur de la troisième planète qui boit pour oublier qu’il a honte, honte de boire… Cela n’a pas de sens en effet. Et nous continuons de boire les salves de logorrhées qui n’en finissent pas de remplir nos esprits. Un trop plein vide de sens… Dans le livre de Saint-Exupéry, la visite avec le buveur fut très brève mais « elle plongea le petit prince dans une grande mélancolie. ». Et nous de tourner en rond dans notre bocal…

Les élites sont occupées, très occupées, aussi affairées que l’homme d’affaires que croise le petit prince sur la quatrième planète, occupé à compter les étoiles de l’univers qu’il croit détenir, et à consigner leurs nombres sur une feuille qu’il dépose à la banque. Le petit prince tente de lui faire comprendre qu’il gaspille sa vie et que « posséder » c’est être utile à ce que l’on possède… Le petit prince dérange le businessman dans son comptage qui n’en finit pas… Le peuple qui ne possède rien ou si peu dérange. Le peuple n’est pas écouté. Le peuple n’écoute pas. Le peuple désobéit. Le peuple est pointé du doigt. Alors que les bureaucrates et les bien-pensants sont occupés à organiser le pays, les Français se relâchent depuis le déconfinement. Les médias en rajoutent. Les membres du gouvernement donnent de nouvelles allocutions et blâment le petit peuple. L’infantilisation de nos consciences guette. Mais que font tous ces Français dehors à se retrouver ? Occupés à des choses futiles pendant que là-haut les puissants s’affairent avec sérieux. Décidément, il faudrait remettre de l’ordre dans tout ça. Ça se dissipe. Ça fait n’importe quoi. Et la Mairie de Paris d’interdire la consommation de boissons alcoolisées sur les berges parisiennes... Les Français n’y voient aucun rapport et essaient de comprendre l’incompréhensible. Déception. Désillusion. Incompréhension. Pas de parcs, pas de jardins ouverts, les Français responsables font comme ils peuvent avec les moyens qu’ils ont, tout en maintenant le lien social nécessaire à leur survie… Peut-être que dans les bureaux fermés des hauts fonctionnaires, la réalité est différente.

Mais il faut obéir parce que le pouvoir le demande, parce que l’élite sait ce qu’il y a de bien pour le peuple. Parce que c’est dans l’ordre des choses et de la République de donner un cadre pour chaque citoyen. Parce qu’on en appelle à notre bon sens… à le fameux bon sens qui efface toute rationalisation. L’évidence est là, claire. Se plier aux lois, aux injonctions… même si elles sont absurdes. Nous voilà à exécuter tel l’allumeur de réverbère sur la cinquième planète du Petit Prince, occupé à allumer et à éteindre un unique réverbère. C’est la consigne. Alors il allume et éteint son réverbère alors que le temps s’accélère de façon inexplicable. Les règles et les recommandations affluent… Le tempo augmente. Il nous faut suivre la cadence. Bientôt une nouvelle application de traçage pour pister et isoler les personnes contaminées… Sommes-nous prêts à obéir à tout aveuglément ou à faire preuve de discernement et de désobéissance en résistance ?

Les donneurs de leçons nous abreuvent de beaux discours. Pour paraître plus proches de la réalité, ils s’entourent de « spécialistes ». Notre souverain « simple et majestueux » dont la cote de popularité baisse dans les sondages tente de réhausser son prestige. Plus majestueux que majestueux. Il rencontre de grands chercheurs, il se déplace dans les Ehpad, les instituts. C’est ainsi qu’on l’a vu parader avec le professeur Raoult, émérite microbiologiste. Être vu avec celui qui prétend soigner avec l’hydroxychlorodrine, résultats pratiques à l’appui, ça fait de l’effet. Le savoir a besoin de pragmatisme.

A force de prendre des décisions claquemurés dans leurs bureaux, les technocrates perdent leur crédibilité. Comme le géographe que rencontre le petit prince sur la sixième planète, qui n’a jamais quitté son bureau pour examiner le terrain mais recueille, dans de grands livres, les informations des explorateurs qui viennent à lui. Ce géographe dit ne rien savoir, or il a besoin du récit des autres pour connaître les choses… comme tous ces bureaucrates qui affirment en masse qu’ils ne savent pas « comment va évoluer le virus » mais assurent s’appuyer sur l’avis du Conseil scientifique pour prendre et ajuster les mesures. Après avoir manqué d’anticipation et sous-évalué l’expansion du virus, il serait bien imprudent de se prononcer sur le lendemain alors que le présent est déjà flou et chaotique.

Et nous voilà de retour sur Terre, espérant un monde d’après rempli de lueur et d’espoir. Après cinquante-cinq jours en suspens entre peur, doute et confusion, prenons le temps de savourer chaque seconde du retour à une liberté à demi-retrouvée, d'expérimenter le vide de cette instabilité, de vivre pleinement ce moment indicible qui échappe à l'entendement... Avant de se plonger dans un futur qui n'est pas et qui sommeille encore… s'interroger sur ce qui se trame en soi. Saisir un morceau de l’insaisissable, ressentir, percevoir ce qu’« on ne voit bien qu’avec le cœur ». Car « l’essentiel est invisible pour les yeux ».

Alors pourra advenir demain...

Dans le désert au crépuscule, "on s’assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n’entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence..."[1]

 

[1] Antoine de Saint-Exupéry dans le Petit Prince

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