Rêveries d'une ex-confinée solitaire

Dernières heures avant le déconfinement. Entre stress et exaltation, mon cœur balance. Après deux mois de retrait quasi monastique, me voici prête à retrouver une vie sociale presque « normale », masque sur mon visage, gel hydroalcoolique dans le sac. La liberté en point de mire, me voilà figée dans l’instantané, perplexe, tentant de retenir la fugacité et la béatitude des semaines passées.

Rêveries d'une ex-confinée © Katerina Knizakova Rêveries d'une ex-confinée © Katerina Knizakova

La vie recluse

Deux mois à contempler la beauté du printemps naissant derrière mes baies vitrées. Bien entendu, j’ai optimisé, fait preuve de changement, en observant le ciel et le dehors interdit à travers toutes mes fenêtres et tous les angles. J’ai fait preuve d’inventivité et varié les focus. Chaque jour, j’ai erré dans mon appartement, à la recherche du moindre détail, du moindre sursaut de vie. En tête-à-tête avec moi-même, dans le silence de mon appartement confiné, j’ai laissé libre cours à mon imagination et à mes rêveries de promeneuse solitaire pour laisser vivre et s’exprimer ma liberté, oubliant un instant le réel désolant et le virus virulent. A l’abri chez moi, j’avais du temps à me laisser aller, à me perdre dans moi-même et les replis de la solitude sans crainte de perdre mon temps puisque j’avais tout le temps…

La vie intérieure explorée

Loin du flux continuel et habituel, le temps s’est comme ralenti, suspendu dans le silence. J’avais du temps pour moi malgré mes occupations professionnelles ou personnelles. J’avais le choix d’utiliser ce nouveau temps pour m’ennuyer, me laisser aller dans un je-m’en-foutisme décadent et délétère, ou lâcher prise simplement sur toutes les emprises de la société contemporaine. Alors que nos libertés étaient limitées et conditionnées, j’ai eu soudain le sentiment de rompre avec des mois, des années d’aliénation. Fantasme de la béatitude ou réel sentiment de plénitude ? Fini la surconsommation, la course effrénée pour tout et rien, l’injonction à la perfection et à l’efficacité, le diktat de l’apparence… Mon visage et mon âme mis à nu, sans fard ni masque. Dans l’exiguïté de mon appartement, je faisais l’expérience de l’aventure intérieure et connaissais le luxe de ce bonheur de se suffire à soi-même, ne tenant qu’à sa source, qui est de naître au-dedans de soi.

La vie contemplative

Les oiseaux gazouillent, des rayons de soleil zèbrent l’azur moutonneux. Je devrais me réjouir, le grand jour est là. Et je m’imagine, je me projette… Foulant la verdure, je foulerai un banc de nuage, sifflotant à tue-tête aux abords du sous-bois bleui par l’étrange lueur de l’aube naissante. Je fixerai mon regard vers ce tesson de lune prune qui bientôt laissera place à la rondeur d’un soleil couleur des blés murs. Comme il doit avoir hâte de venir caresser les mains et les fronts des passants qu’il a si peu croisés pendant ces deux mois écoulés ! J’irai humer derrière les grilles du parc qui restera encore fermé, les parfums odorants des gardénias ou les senteurs douces des roses multicolores. Je longerai le muret grillagé. D’un côté je contemplerai la surface, sillons de soie, de l’étang limpide, et de l’autre la rue remplie de voitures et de vélos allant bon train. Grisée par les vapeurs d’essence et les fragrances printanières, je m’assoirai à l’extrémité d’un banc déjà occupé par un promeneur matinal lui aussi masqué. Un petit regard et je lui adresserai un sourire qu’il ne percevra pas… sauf si, attentif, il scrute les ridules sous mes yeux. Je penserai à forcer les traits, pour entrer en communication, ne pas rater mon retour dans le nouveau monde. Une mésange chantera et je respirerai la brume à travers mon masque en tissu bleu. Je serai assortie à l’oiseau que je contemplerai. Ce jour si long, trop court encore pour le chant d’une mésange. Exhaler l’air extérieur ne m’est plus habituel, j’éternuerai et le volatile disparaitra. Le bleu de ses plumes se confondra avec celui du ciel. Et moi je changerai de masque… Retour à une réalité plus grise et moins lyrique.

Dans mes mains, ce temps précieux, ces semaines et ces heures s’effacent comme des grains de sable qui s’envolent dans la tempête, insaisissables. Car la réalité est là. Implacable. Incontournable. Le déconfinement appelle le retour à la vraie vie, peut-être loin d’être aussi légère et poétique. De nouveau, j’hésite, je me tétanise. Qu’ai-je à perdre maintenant que je me suis trouvée ?

L’enjeu de nos vies nouvelles pour redonner du sens à nos existences ne tiendrait-il pas dans cette idée d’un retour à la contemplation pour envisager de nouvelles directions ?

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