Raoultiens et anti-raoultiens divisent la France

Après la France verte et la France rouge, la France des prolos de retour dans le métro et la France des bobos en télétravail bien au chaud, une nouvelle scission gagne le pays avide de dissensions et de pseudo-révolutions : la France des raoultiens et la France des anti-raoultiens…

 

La France divisée © Gert Altmann La France divisée © Gert Altmann

Une France médusée

Ecartelée entre la peur de la maladie et le désir de renouveau, la France sidérée, assommée, claquemurée pendant près de deux mois, a découvert un nouveau nom, celui du très médiatique professeur Raoult, chercheur émérite en microbiologie. On voulait de l’attrait, du neuf, du qui pétille, du qui secoue les neurones… Après des semaines déconnectés de la réalité, à se gaver de séries et de films sensations, las de l’information-confusion, les Français retrouvent le goût pour les médias, à l’affût de la moindre interview, des dernières déclarations de celui qui s’affiche dégagé de toutes contingences politiques, uniquement occupé à la recherche et au progrès scientifique. Avec sa barbe blanche et ses cheveux longs, le professeur Raoult se démarque. Il attire. Il séduit. Il fait le buzz. Son look décalé plaît aux Français friands de singularité, et ses propos sujets à polémique encensent les foules grisées par tant d’effervescence pixélisée.

La France raoultienne

Prêts à croire en des solutions miracles et en l’avenir meilleur, les raoultiens défendent crocs acérés leurs idées sur la science alors même qu’ils n’y connaissent rien. Mais le professeur Raoult l’a assuré, il a guéri des malades atteints du Covid-19 grâce notamment à l’hydroxychloroquine tandis que le monde international de la recherche s’évertue à trouver un remède et un vaccin en suivant des protocoles sanitaires et scientifiques rigoureux. Le professeur Raoult donne un avis décomplexé et assumé, en déclarant qu’il peut bien entendu, suivant l’évolution des choses, changer d’avis… Il a ainsi affirmé en janvier que le Corona n’était pas « si méchant ». Quelques semaines plus tard, il se ravise, revoit son jugement et après moult réflexions déclare finalement que le virus serait plus dangereux qu’il n’en a l’air. Le professeur garde la face et ses idées passent. L’épidémie serait maintenant « en train de se terminer ».

N’en déplaisent à leurs détracteurs, les raoultiens voient dans le professeur le nouveau messie. Après deux mois de survie, l’idée d’un retour à une vie « normale » débarrassée de ce fichu virus apparait comme salutaire. Les peurs se calment, l’angoisse se dilue… Un bol d’air frais, c’est bon pour le moral et la santé !

Et puis tous ces journalistes reprenant les pseudo-analyses et les avis non circonstanciés d’autres journalistes tout aussi ignorants sur le sujet, assistés sur les plateaux télé de médecins ou plutôt de pseudo-médecins qui n’ont sans doute pas ausculté de malades depuis des lustres, deviennent à leur tour les oracles de la bonne parole, les arbitres érudits du débat.

La France anti-raoultienne

A distance, se tiennent les oligarques imperturbables et inflexibles – ou flexibles suivant leurs intérêts –, enfermés dans leurs bureaux avec leurs conseillers à leur botte, prêts à subordonner la vie des citoyens à la rigueur des règlements… Puisqu’ils ont le savoir et la science infuse, ils décideront ou contre-décideront encore de tout – on n’en est plus à une contradiction près –, de façon totalement arbitraire et confuse. Personne n’en saura rien… ou peut-être que si… mais ça passera quand même… Jusqu’au jour où il faudra rendre des comptes publics... En attendant, leur bien-pensance et leur incompétence crasse se mesurent en nombre de morts déclarés, même si le ralentissement de la mortalité est clairement affiché – mais pour combien de temps ?

Ces bureaucrates et politiciens amoureux des règles protocolaires, des normes encadrées, et des lois strictes, verront sans doute dans l’engouement raoultien inédit, un regain de populisme qui se sera infiltré insidieusement dans la sphère médicale…

« Nous sommes en guerre », avait déclaré le 12 avril Emmanuel Macron…

Dorénavant, les deux camps se font face. Les anti-raoultiens, soutenus par des experts scientifiques dont les recherches sont pour la plupart financées par de grands groupes pharmaceutiques, clament leur doctrine et leurs connaissances indubitables. Les autres, les raoultiens en manque d’exaltation, détournés du protocole sacré et n’accordant foi qu’au bénéfice des résultats pratiques observés attendent la lueur dans ce monde désœuvré.

Et la France continue de s’interpeller, de s’invectiver… Qui des raoultiens ou des anti-raoultiens remportera la partie ? Après tout, peu importe le résultat, les faits sont là. Le clivage détourne l’attention de l’audimat. La véhémence tient les spectateurs en haleine. Mieux que la télé-réalité. Pour le professeur Raoult, appuyez sur la touche 1 de votre téléphone…

Panem et circenses…

Divide ut regnes...

 

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