Ne parlons plus de crise financière mais d'éclatement d'un gigantesque système de Ponzi

L’excellent site d’analyses -en particulier économiques et internationales- Contre Info, que je conseille à tous les abonnés de Mediapart (ils y trouveront les analyses d’experts indépendants, dignes de ce nom, et pourront de la sorte compléter et approfondir utilement l’information indépendante dont nous bénéficions grâce à Mediapart) a reproduit récemment l’entretien qu’a accordé un universitaire américain spécialiste des fraudes financières, William Black, à la chaîne PBS, Public Broadcasting System.

L’intérêt de cet entretien est tel qu’il m’a semblé indispensable d’en donner les extraits les plus saisissants.

Tout d’abord quelques mots de présentation de William Black. Auteur d’un livre au titre provocateur : « Le meilleur moyen de piller une banque est d’en posséder une », il enseigne à l’Université du Missouri. Il assura, de 2005 à 2007, la direction de l’Institut américain pour la Prévention des Fraudes et il a occupé des postes importants dans des organismes fédéraux de supervision et de contrôle de l’épargne, des prêts immobiliers et, plus généralement, de régulation des institutions financières : c’est ainsi qu’il fut directeur adjoint de la « National Commission on Financial Institution Reform , Recovery and Enforcement ». Il a développé un concept très intéressant, celui de fraude institutionnelle (en anglais « control fraud »), qui désigne le fait, par des dirigeants d’entreprises ou d’administrations, d’utiliser les institutions sous leur contrôle comme des armes à leur profit en dévoyant, dans leurs propres intérêts -directs ou indirects- la raison d’être (objet social ou missions), les principes d’organisation et les règles de fonctionnement desdites institutions.

C’est donc une voix autorisée pour parler de la crise financière qui occupe, depuis 2008, le devant de la scène mondiale. Ce qu’il dit n’est pas « politiquement correct » mais la force et la solidité de ses propos sont telles qu’ils laissent sur une impression de vérité dérangeante et inquiétante.

Pour William Black, la crise financière était tout sauf imprévisible puisque son ressort était la fraude et son architecture un gigantesque schéma de Ponzi, auprès duquel celui de Bernard Madoff passe pour celui d’un « petit joueur ». Une fraude au demeurant décelable, et d’ailleurs dénoncée en 2004 par le FBI (comme on le verra plus loin), et une architecture dont la vraie nature ne pouvait échapper à tous ceux qui voulaient la regarder en face et l’appeler par son nom.

La base du système était l’encouragement à l’endettement risqué dans le domaine immobilier. Ce sont les fameux prêts « subprime » à des débiteurs dont on ne vérifiait réellement ni les revenus, ni l’emploi, ni le patrimoine, voire même que l’on encourageait à mentir sur ceux-ci quand ce n’était pas le courtier en prêts qui, avec parfois la complicité de la banque prêteuse, gonflait de sa propre initiative les déclarations faites. Tout cela était si connu et si répandu que, plutôt que de parler de prêts subprime, observe William Black, on parlait en riant dans la profession du crédit immobilier de « prêts ninja », acronyme pour « no income, job, assets » verification ».

Pourquoi cet encouragement, qui pouvait se retourner contre le prêteur puisque l’emprunteur était fragile voire douteux ? Tout d’abord, parce que la banque prêteuse et les courtiers se rémunèrent beaucoup mieux et plus tôt sur des prêts à risque. Ensuite parce que le contexte économique était très favorable avec un refinancement à taux très bas des crédits accordés et une inflation soutenue du prix des actifs, y compris immobiliers, ce qui permettait d’espérer une récupération totale (voire mieux) du capital prêté en cas de défaut de paiement, et aussi parce que l’appauvrissement des classes moyennes aux Etats-Unis au cours des trente dernières années exigeait de compenser l’érosion de leurs revenus par un recours accru aux produits à bas coût importés des pays à salaires et protection sociale faibles et par un accès plus facile au crédit, sauf à gripper l’économie. Enfin, parce que l’industrie financière avait cru trouver la martingale lui permettant d’amoindrir, voire de s’exonérer du risque d’insolvabilité des emprunteurs en titrisant (autre avatar de ce pousse-au- crime qu’est l’effet de levier) ses créances immobilières, c’est-à-dire en transférant le principal du risque à des tiers et, cela, dans des conditions de transparence et de loyauté discutables, grâce au savoir-faire et à l’ingéniosité des banques d’investissement et des assureurs. Pour ce faire, ses dirigeants, dans les banques prêteuses, dans les banques d’investissement et chez les assureurs, avaient besoin de complices. Complices dans leurs équipes grâce à des programmes d’intéressement (les fameux bonus) qui réduisaient au silence le contrôle interne et rémunéraient grassement toutes les chevilles ouvrières de la prise du risque et de son transfert, commerciaux mettant en place les prêts, mathématiciens modélisateurs, concepteurs des produits dérivés, vendeurs de ces produits… Complices chez les pouvoirs publics, afin de pouvoir s’affranchir de toute régulation et d’être en mesure d’écarter les éventuels contrôles. Complices chez les certificateurs, auditeurs et agences de notation, afin d’obtenir les meilleurs labels sur les créances titrisées.

C’est ainsi que les prêts de menteurs (« liars’ loans), comme les nomme William Black, et qui recouvrent essentiellement les prêts subprime et les prêts Alt-A, furent transformés, de par tout ce processus, en actifs notés triple A, c’est-à-dire en actifs sans risque, générateurs de rémunérations extravagantes pour les dirigeants de toutes les institutions financières oeuvrant dans les prêts à risques et dans les produits dérivés de ces prêts (créances titrisées, CDOs, CDS.. .).

A l’instar de tout schéma de Ponzi, par définition schéma instable condamné à la fuite en avant, ce montage, remarque William Black, ne pouvait évidemment durer qu’un temps, le temps qu’apparaisse une succession de déséquilibres suffisamment graves pour le jeter à bas. A de rares exceptions près, la plupart des dirigeants de l’industrie financière et de leurs complices se prêtant à ce jeu malsain se sont pourtant aveuglés au point d’ignorer cette évidence, ce qui montre que la malhonnêteté et la cupidité, lorsqu’elles sont débridées, touchent à l’inconscience et constituent une forme d’incompétence.

William Black donne un exemple frappant de ce mélange de malhonnêteté et d’incompétence qui était devenu l’air du temps : lorsque le Congrès américain a enquêté sur la responsabilité des agences de notation dans la crise financière, il s’est très vite aperçu qu’aucune d’entre elles n’avait jusqu’alors jamais examiné un quelconque dossier de prêt servant de sous-jacent aux produits dérivés qu’ elles notaient AAA et l’agence Fitch reconnut avec une candeur confondante «que les résultats des investigations auxquelles elle avait procédé a posteriori étaient déconcertants en ce que presque chaque dossier de prêt examiné révélait une apparence de fraude ou d’erreur ».

Or il existait un précédent significatif sur les risques de la situation, comme le souligne William Black. Ce précédent était la déconfiture des Caisses d’Epargne aux Etats-Unis dans les années 1980. La résolution de cette crise, qui avait déjà pour origines une direction défaillante, une politique de prêts et d’investissements aventureuse et, souvent, des agissements frauduleux, avait laissé à la charge du contribuable américain une facture de 132 milliards de dollars. Et l’on ne peut, ajoute William Black, plaider l’oubli de l’évènement (après vingt ans environ) ni son absence de ressemblance avec la crise financière actuelle : en septembre 2004, le FBI lui-même publia une mise en garde sévère et circonstanciée sur l’emballement du marché du crédit immobilier, « emballement qui était alimenté par des taux d’intérêt bas, des prix en hausse très forte et qui attirait des professionnels sans scrupules et des groupes criminels dont les activités frauduleuses pouvaient entraîner des pertes de plusieurs milliards de dollars pour l’industrie financière ». Le communiqué du FBI précisait que la menace de propagation épidémique était réelle, qu’elle pouvait conduire à une débâcle de la dimension au moins de celle des Caisses d’Epargne mais qu’elle pouvait encore être maîtrisée si les mesures appropriées étaient prises…

Au nombre des tout premiers responsables de la crise, William Black pointe le pouvoir politique : certes l’administration Bush, sous l’égide de laquelle certains régulateurs étaient allés jusqu’à se présenter, lors d’une conférence de presse tenue en 2003, munis d’une tronçonneuse symbolisant leur volonté de mettre fin à tout dispositif règlementaire (c’était le temps de l’éloge de « l’autorégulation » des marchés, de leur capacité innée à corriger leurs excès et leurs déséquilibres, du postulat de leur efficience absolue, et de la stigmatisation a priori de la régulation, jugée a priori stupide, inefficace et contreproductive !), mais aussi l’administration Clinton, qui revint sur la loi Glass-Steagall et se refusa à réglementer les produits dérivés, notamment ces fameux Credit Default Swaps (CDS) consistant à garantir tout risque de défaut de paiement jusques et y compris le risque de défaut sur les « prêts de menteurs », garanties que l’assureur AIG a vendues sans retenue ni discernement et qui l’on mis en faillite.

Et cette bienveillance du pouvoir politique (qu’il soit républicain ou démocrate) à l’égard de l’industrie financière va même, selon William Black, jusqu’à la collusion dans le traitement qui est fait aujourd’hui de la crise financière. Tout serait fait par lui pour éviter à cette industrie les conséquences de ses indélicatesses et couvrir ses agissements : un plan d’aide publique qui avoisine aujourd’hui 2000 milliards de dollars et une politique dont le souci est bien plus de masquer les responsabilités que d’aller aux faits et de s’attaquer à la cause profonde de la crise financière, à savoir un manque total d’intégrité.

Ce faisant, martèle William Black, le pouvoir politique ne tire pas les leçons du passé et refuse d’appliquer les lois issues de ces leçons. La débâcle des Caisses d’Epargne fut riche d’enseignements quant aux moyens de combattre la fraude financière et quant à la façon de régler le sort des institutions financières en déconfiture. Ces enseignements ont même donné lieu à une législation spécifique, la « Prompt Corrective Action Law » que les administrations Bush et Obama se sont ingéniées à ne pas appliquer.

Pourquoi ? parce qu’elles ne veulent pas voir et affronter la réalité de la situation de l’industrie financière américaine, celle d’une faillite totale et d’une absence d’éthique avérée, ce qui fait dire à William Black que la crise actuelle est, bien plus qu’une crise financière, une crise morale.

Il en appelle, pour conclure, à un sursaut de lucidité (ne pas continuer à cacher la poussière sous le tapis) et de capacité d’indignation (ne plus tolérer le maintien des fripons et des tricheurs -« des banksters »-aux postes de responsabilités de l’industrie financière et ne plus accepter leur idéologie de célébration de la cupidité et du laissez-faire à tout prix).

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