Anaphore contre anaphore, rhétorique

On a beaucoup commenté l'anaphore utilisée par le candidat socialiste lors du débat télévisé de l'entre-deux tours. On peut se réjouir de l'intérêt que cela a suscité pour l'analyse rhétorique des discours politiques, mais il ne faudrait pas s'arrêter en si bon chemin. Le discours du Président défait, le 6 mai au soir, à La Mutualité, offre à son tour une prise intéressante à cette matière.

On a beaucoup commenté l'anaphore utilisée par le candidat socialiste lors du débat télévisé de l'entre-deux tours. On peut se réjouir de l'intérêt que cela a suscité pour l'analyse rhétorique des discours politiques, mais il ne faudrait pas s'arrêter en si bon chemin. Le discours du Président défait, le 6 mai au soir, à La Mutualité, offre à son tour une prise intéressante à cette matière.

Dans sa péroraison, partie finale d'un discours, qui produit le dernier feu de l'orateur et doit marquer les esprits, il a utilisé – mais sans doute ne l'avait-il pas préparé – l'une des fonctions canoniques de cette partie du discours, la conquestio, visant à emporter l'indulgence, par une sorte d'appel à la bienveillance. Le rythme de sa péroraison s'est d'ailleurs développé à travers l'utilisation de la même figure dont usait son concurrent quelques jours plus tôt, l'anaphore, créant des périodes par la reprise de l'expression « d'une France... ».

Le discours s'achève sur cette déclaration d'amour : « Je vous aime. Merci. Merci pour tout. », point d'orgue de la conquestio, conforme en cela aux canons qui la font traditionnellement ancrer dans la tonalité pathétique. L'efficacité rhétorique de cette péroraison a conquis l'auditoire, au-delà du public de La Mutualité, comme un signe positif de dignité dans la déroute. Mais à y regarder de plus près, on y lit tout à fait autre chose...

Le début est sans discussion : « Donnons la meilleure image de la France, d'une France rayonnante, d'une France qui n'a pas la haine au cœur, d'une France démocratique, d'une France joyeuse, d'une France qui ne baisse pas la tête, d'une France ouverte, d'une France qui ne regarde pas l'autre comme un adversaire, comme un ennemi... ». Il s'adresse à ses partisans, mais tout le monde peut se reconnaître dans ce portrait de la France. Y point même une forme d'humanisme que chacun peut être satisfait de trouver enfin dans ses paroles.

Mais tout à coup, le propos improvisé, spontané, donc sincère, commence à se vriller : « ...d'une France qui a su gagner avec moi en 2007, et qui saura, en 2012, reconnaître la défaite... ». Ce n'est déjà plus tout à fait l'image de la France, mais de sa moitié, à laquelle il l'assimile ; mais bon, il parle à ses militants, il leur demande de rester des Français dans la défaite, admettons ! Il poursuit : « …d'une France qui sait que la vie est faite de succès et d'échecs, et qui sait qu'on est grand dans l'échec... », et cela peut bien à nouveau se généraliser, même si ce soir-là la France est grande aussi, peut-on espérer, dans le succès ! Quittant alors son anaphore, au bout de la neuvième reprise seulement, il en enfourche une autre, en quatre coups, exhortative celle-là, mais du même bois : « Soyons dignes, soyons patriotes, soyons français » ; et tout à coup sa langue, et ses démons, se cabrent : « Soyons exactement le contraire..., le contraire de l'image que certains auraient voulu donner dans un cas inverse ».

Que devons-nous comprendre là ? « ...dans un cas inverse... » : si la Gauche avait été, le 6 mai, en situation d'échec, « certains auraient voulu donner » « l'image exactement contraire » de celle à laquelle le sortant exhorte ses troupes ? Qu'est-ce à dire : la Gauche aurait été indigne, anti-patriote, non-française ? Et il conclut : « Vous êtes la France éternelle ! » C'est donc bien cela qui oppose au plus profond de son esprit la Droite et la Gauche. Outre la connotation malheureuse de l'expression maurrassienne, on comprend que la France, c'est la Droite... Et cette lumière rétro-éclaire tout le propos : La France a gagné en 2007 avec lui, la France reconnaît la défaite en 2012 ; ceux qui ont perdu en 2007 et gagné en 2012 ne sont pas la France.

Cette vision sous-jacente, à peine implicite, qui s'exprime, d'une certaine manière, malgré lui est bien celle qui a nourri la campagne. La Gauche ne serait pas légitime à représenter la France ; Baroin a-t-il dit autre chose en affirmant dans l'hémicycle que la Gauche y était entrée par effraction en 1997 ? Cette Gauche multiculturelle, internationaliste, relativiste, permissive n'est pas la France, pense-t-il.

La Gauche aurait tort de sous-estimer cette vision qui s'exprime sans que personne n'y voie rien à redire, surtout lorsqu'elle s'insinue de la sorte dans un discours qui se donne pour digne et grave, appelant au respect du candidat élu. Le retrait de son auteur de la vie politique ne l'exonère pas de la charge sémantique de ses paroles, ni la Gauche de son devoir de combattre cette idée, fût-elle parée des vertus de la péroraison... qui est l'ultime parole, celle après laquelle on se tait.

 

Augustin Guillot, professeur agrégé de lettres.

Maire (PS) de Baume-les-Dames (Doubs).

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