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Billet de blog 22 déc. 2022

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« Arc-en-ciel » par Hassan Hessam

« Arc-en-ciel », par Hassan Hessam, traduit du persan par Behrouz Arefi, est un récit inspiré de l'histoire du jeune Kian Pirfalaki, 10 ans tombé sous les balles des agent de la République Islamique d'Iran à Izeh (Ville de province Khouzestan). 

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A la mémoire des arcs-en-ciel, martyrisés dans leurs sangs et leurs mères endeuillées, A Kian Pirfalak et sa mère cœur de lion !

Arc-en-ciel

Par Hassan Hessam

Traduit du persan par B. AREFI

T’as froid mon chou, lui ai-je demandé

Il n’a pas répondu.

Il dormait, calmement et légèrement, comme toujours ! Un doux sourire aux lèvres comme toujours. Son sang coulait goutte à goutte et se mélangeait à l'eau glacée et j’avais beau faire, je n’arrivais pas à l’arrêter.

J'ai fabriqué un petit berceau comme celui dans lequel il dormait avant que je n’arrête de l'allaiter. Tout d'abord, j'ai fabriqué à la hâte un matelas à partir d'une couverture pliée et je l'ai placé sur une étagère dans le placard. J'ai recouvert son corps de beaucoup de glace que j'ai reçue de la voisine d'à côté. Ensuite, j'ai étalé un gros morceau de plastique sur la couverture et je l'ai placé dessus et je l'ai allongé dans le berceau.

J'ai mis son propre oreiller sous sa tête et j'ai rempli un drap avec plus de glace et je l'ai glissé autour de son corps. J'ai étalé la glace tout autour de sa belle tête ronde pour que son doux visage, Dieu m'en garde, ne se défigure pas, puis je l'ai entièrement recouvert de sa propre couverture.

J'ai obtenu des voisins autant de glace que possible pour que son corps n’ait pas de mauvaise odeur et qu'il reste frais comme un bouquet de fleurs. Ma voisine de gauche, Madame Leyla m'a demandé avec étonnement : "Qu'est-ce que tu veux faire de toute cette glace !" Je lui ai dit : Mon réfrigérateur est en panne, j'ai beaucoup de nourriture dont j'ai peur qu’elles pourrissent. Ils ont promis de venir réparer ça demain matin.

Ai-je pleuré ? Pas du tout. J’étais devenu un morceau de pierre. Je devais sauver mon enfant. Vous voyez, j'avais peur qu'ils le kidnappent. Tu sais. Ces jours-ci, ils continuent de voler les cadavres ! Je parle des Pasdarans [gardiens de la révolution]. Ils s'introduisent de force dans les hôpitaux, dans les morgues, dans les maisons des gens, pour voler les morts. Ou ils attaqueront les maisons des familles en deuil et devant les yeux affligés d'une mère et d'un père, utiliseront des armes à feu et des menaces pour kidnapper avec force le corps de leurs enfants. Ils prennent les corps et les enterrent pendent la nuit, dans des coins perdus. N'avez-vous pas vu ce qu'ils ont fait au cadavre de cette jolie fille, Nika?

Mais penses-tu que je le permettrais ? Même s’ils m'ouvrent les veines ou me coupent en morceaux, je ne leur permettrai pas de me prendre mon enfant et c'est pourquoi je n'ai pas laissé mon amour de Kian tomber entre leurs griffes. Alors, je l'ai volé en un éclair. J'ai volé mon propre enfant !


Dés qu’ils ont commencé à tirer, le sang a couvert son père et sa tête est tombée sur le volant. Mon Kian a été jeté sur le plancher de la voiture, couvert de sang et il est mort sur le coup. Pendant un instant, j'ai été terrifiée mais ensuite je me suis dit : « Bouge, femme ! Je n'ai ni crié ni hurlé. Avant que les gardes, les milices, les bassidjis ou autres n'apparaissent, j'ai sauté de la voiture et dans le chaos, avec mon enfant dans les bras, j'ai couru comme une fusée en ignorant les haltes, les avertissements et les menaces ; J'ai couru pour m'échapper et je n'ai pas regardé en arrière une seule fois. D'une rue à l'autre, d'une ruelle à l'autre, tenant mon enfant battu et couvert de sang, j'ai couru et couru jusqu'à ce que j'arrive chez moi. J'ai eu de la chance parce que personne que je connaissais ne m'a vue, et s'ils m'ont vue, je ne les ai pas vus. Je n'ai rien pu voir. Mon petit garçon, mon garçon adoré, était lourd mais peu importe ! Je n’en avais rien à cirer! Je l'ai serré contre moi et j'ai couru et couru, à bout de souffle, jusqu'à ce que j'ouvre la porte de la maison et que je la verrouille derrière moi.

  Je l'ai rapidement emmené dans le cellier derrière la chambre. Avec tous les efforts qu'il a fallu, je l'ai étendu sur la première étagère de l'armoire.

D'abord, j'ai plié une couverture et je l'ai placée sous lui. Ensuite, j'ai pris un gros morceau de plastique dans la réserve et je l'ai posé sur la couverture. Je plaçai son propre oreiller sous sa tête et le couvris de sa propre petite couverture. Ensuite, j'ai couru d'une maison voisine à l'autre à la recherche de glace. J'ai pu en ramasser beaucoup. J'ai pris le tout et l'ai patiemment mis autour de son précieux corps que j'ai enveloppé dans du plastique. Tu sais ? Aussi difficile que cela ait été, j'ai parfaitement caché mon enfant. J'ai saboté les plans des meurtriers d'enfants pour le kidnapper !

Si tu veux, j’avais un boulot énorme ! A chaque instant, j’entrais dans la chambre, j'ouvrais le placard et je vérifiais Kia. Ensuite, je fermais tranquillement la porte de l'armoire et j'allais sur le balcon écouter les bruits de l’extérieur, pour voir s'il se passait quelque chose ou non. Bien-sûr qu’il y avait du bruit : parfois des bruits de mitrailleuses, parfois des tirs isolés, des cris étouffés. . . Quelques fois, il y a eu des voix fortes au bout de notre rue et du remue-ménage. Puis quelqu'un crie Halte ! Et le bruit des gens qui se battent. Je tremblais de la tête aux pieds. Je me suis dit : "Et s'ils viennent casser la porte de force, entrer et fouiller la maison et trouver mon Kian et l’emmener ? " Que puis-je faire? Je suis incapable de combattre ces chiens sauvages !

Tu sais, c'est ce qu'ils font toujours. Tout le monde le sait. Ils le font partout. Si la porte de la maison ne s'ouvre pas, ils la cassent et fouillent les chambres et détruisent tout, éventrant même les coussins et les matelas des gens ; ils bouleversent tout et mettent tout en pièces. Rien de ce que font ces criminels éhontés n’étonne personne ! Et c'était cette peur qui s'emparait de moi. J'étais morte de peur ! Je suis retournée dans la chambre sur la pointe des pieds et j'ai jeté un coup d'œil furtif dans le placard pour m'assurer que mon enfant était toujours là !

Il était endormi ! Ma fleur dormait comme un ange et ne bougeait pas. Chaque fois, je levais la tête et je murmurais pour que personne n'entende : « Alors, quand vas-tu te réveiller mon amour ? Quand vas-tu réveiller mon cœur ? Tu n'as pas faim l’essence de ma vie ? Tu n'as pas soif mon chéri ? Tu veux dire que tu ne veux rien mon adorable garçon ? Mon génie ? Tu ne veux pas que je t'apporte quoi que ce soit, mon petit garçon ? S'il te plait, dis quelque chose, je t'en supplie. Pour le bien de ton dieu arc-en-ciel, s'il te plaît dis quelque chose mon chou. Mon cœur se brise Kia ! Lève-toi, lève-toi, ton bateau est toujours dans le bassin. Allons voir si ton dieu arc-en-ciel l'a fait fonctionner ou non ? Voyons si cela fonctionne ou non ? Lève-toi, lève-toi mon garçon. Lève-toi mon chou.


Il n'a pas bougé ! Il dormait, totalement endormi ; profondément endormi mais avec ce gentil sourire qu'il a toujours eu. Tu ne peux pas croire ! Il me regardait même les yeux fermés. Voulait-il quelque chose de moi, qu’il était trop timide pour me le demander ? « Veux-tu quelque chose mon cœur ? Veux-tu quelque chose ?" Non, mon chéri ne prononçait rien!

Il dormait doucement et calmement avec son sourire, son gentil sourire ; son visage ouvert et lumineux comme un rayon de soleil. « Mon garçon chéri, lève-toi, lève-toi, allons chercher ton père. Ton père a été fusillé ! Tu avais dit : "Baba, la police ne s'intéresse pas à nous, retournons baba." Mais ils en voulaient à nous chers Kia. Tu as vu ! Tu as vu ! Ils nous ont tendu une embuscade !

Je n'arrêtais pas de lui chuchoter et de le secouer doucement mais il n'y avait pas de réponse. Il ne répondrait pas.

La glace fondait et se mélangeait à son sang coagulé.

Soudain, j'ai été rempli d'horreur : « Dieu, les vêtements de mon enfant sont mouillés ! Et s'il attrape un rhume ?" Je suis allé apporter une éponge et une bassine. J'ai absorbé les gouttes d'eau avec précaution. Ce n'était pas vraiment de l'eau mais de l'eau de sang !

Je faisais des allers-retours entre le balcon la chambre et j'ouvrais la porte du placard en silence pour que Kian ne se réveille pas, puis je la refermais doucement et je retournais encore sur le balcon pour écouter les bruits de la rue.

J'allais et revenais et j'allais et revenais comme une folle. J'étais en délire mais ai-je pleuré ne serait-ce qu'une larme ? Pas du tout ! Mes yeux étaient devenus comme deux pierres. Je ne voulais pas m'effondrer. Quand la nuit est tombée, dans l'obscurité totale, près de l'aube alors que le bruit de la rue venait de plus en plus loin, j'ai ouvert la porte extérieure et j'ai regardé à ma droite et à ma gauche. Pas une âme n'était en vue. Pas à pas, je me dirigeai vers la porte de la vieille voisine que nous appelions Tatie Rokhsar. Elle vivait seule. L'année dernière, son mari avait été renversé par un camion et son seul fils était parti à Kangan pour chercher du travail.

Je frappai doucement à la porte avec la poignée. J'ai frappé et frappé jusqu'à ce que la porte s'ouvre.

Tatie Rokhsar, je t'en supplie, aide-moi ! Je t’en supplie, ma Tatie, aide-moi. J'ai sauvé le cadavre de mon fils de leurs mains. Je ne les ai pas laissés le kidnapper ; Je l'ai volé moi-même ! J'ai volé mon Kia et je l'ai ramené à la maison et je l'ai caché. Je ne voulais pas qu'il tombe entre leurs mains et qu'ils l'enterrent incognito.

L’enterrer ? Comment ? Que diable ! Mon enfant est-il mort !

Tout à coup, le monde m'est tombé sur la tête. J'ai repris mon souffle. J'ai crié. Et j'ai explosé : Est-ce que je parle de mon Kia, de ma vie, de mon âme, de mon arc-en-ciel ? Tatie Rokhsar, aide-moi ! Ne les laissez pas l'enterrer, mon garçon lumineux, mon âme, mon arc-en-ciel.

Dites-le à tout le monde. Faites que tout le monde le sache.

Note du traducteur :

Cette histoire est basée sur l’assassinat de Kian Pirfalak, 9 ans, par les forces de sécurité de la République islamique le 16 novembre 2022 dans la ville d'Izeh (Sud-ouest du pays). Une vidéo largement diffusée sur les réseaux sociaux montre Kian testant un pédalo qu'il a conçu dans lequel il déclare, "au nom du Dieu arcs-en-ciel".

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