Jean-Luc Nancy, Jérôme Lèbre: les "Grands Nombres" et les "Signaux Sensibles"

Jean-Luc Nancy est venu s'entretenir des "Grands nombres" lors de la dernière séance du séminaire de Pierre-Philippe Jandin au Collège International de Philosophie, et vient de publier avec Jérôme Lèbre un passionnant et très dense entretien à propos des arts aux éditions Bayard.

Le 25 Janvier dernier, pour la dernière séance du séminaire de Pierre-Philippe Jandin "En mal de monde: le présent dérobé", dans le cadre du Collège International de Philosophie, Jean-Luc Nancy est venu amorcer une discussion à partir de l'expression familière "Y'a du monde", et en remarquant tout d'abord l'expression "il y a " comme énoncé philosophiquement pesant.

Avec cette interrogation centrale ainsi formulée: "Que veut dire ce déploiement du nombre qui marque le XXe siècle?", Jean-Luc Nancy a remarqué qu'il y a, en effet, beaucoup de monde sur Terre, et que ce "Grand nombre" constituait aujourd'hui une condition a priori (un transcendantal) pour la pensée. La remarque de ce "Grand nombre" veut dire, par exemple, qu'il serait temps pour la pensée de prendre en considération la quantité aujourd'hui démesurée d'hommes peuplant la Terre et non plus d'en rester à l'échelle d'une humanité raisonnablement nombreuse, restant accessible au regard alors que le "grand" fait signe vers des lointains hors de portée. Il y a eut au XXe siècle sur Terre autant d'êtres humains que depuis le début de l'humanité.

Les "Grands nombres" sont désormais un défi pour la pensée, et ils sont l'indice qu'on ne peut plus mesurer le monde avec des instruments de mesure rendus désuets: il y a ce "Grand nombre" des unités de mesures utilisées aujourd'hui en biologie, chimie, physique, et que l'on doit prendre en considération avec la "mondialisation" comme processus engagé depuis longtemps et marqué par une constante accélèration des vitesses, sur fond de ce qui de plus en plus clairement se laisse voir et entendre comme mutation de civilisation en cours, avec, droit devant nous, quelque chose qui de toute évidence excède la prise de toute vie humaine individuelle. C'est "le Grand nombre du trou noir de l'avenir qui ne peut être pré-structuré pour nous: c'est cela que l'on appelle un salut, et l'on ne peut pas être sérieux si on ne sait pas saluer ça".

Au fond, c'est ce que le terme de "struction" introduit par Jean-Luc Nancy dans ses livres veut marquer et dire: que tout est là à la fois, et qu'à partir du moment où il n'y a pas de mise en ordre de tout ce qu'il y a, alors ce qui est présenté relève d'un amoncellement où, justement, règnent les "Grands nombres", la circulation de grandes quantités, mais sans que jamais les choses ne se distinguent vraiment les unes des autres (ou plutôt: il ne s'agit là, sur fond de "grande agitation", que d'une distinction minimale des éléments seule permise par la "struction" des choses). Alors, s'il s'agit de "saluer" (à partir ici du "salut sans salvation" formulé par Jacques Derrida) le non-monde en cours, c'est à dire la "struction" chargée de démesure qui semble d'abord nous accabler et défier toute conceptualisation et nomination décisive, et s'il s'agit de  s'adresser enfin à un monde comme à un temps en train de se transformer, ce salut doit-il commencer par ce que Jérôme Lèbre, intervenant dans ce séminaire, a pu proposer comme tâche, celle d'"assister au temps". La formule est belle et particulièrement stimulante; elle laisse entendre la force d'une attitude et d'une attention accordées à ce qui s'altère et se transforme sans jamais que soit anticipé un résultat ni assignée une fin. Il s'agirait ainsi d'une inquiètude joueuse, audacieuse, bondissant hors du pessimisme et de l'optimisme, et tendue vers l'efficace d'une geste (un penser avec un faire) susceptible de com-prendre la "struction" jusqu'à saisir ce que, démesurément, il y a.

Et c'est justement avec Jérôme Lèbre que Jean-Luc Nancy vient de publier, aux éditions Bayard, "Signaux sensibles - entretien à propos des arts". Il est question dans ce livre pour Jean-Luc Nancy de penser l'insistance actuelle d'un art "s'inquiètant de lui-même, parce qu'il ne sait plus comment finir et mettre en forme, en oeuvre, l'inaccomplissement qui lui-même ne se connait plus de but", puisque "l'art consiste en cette technè particulière où il est question de l'accomplissement fini de l'infini de l'accomplissement que la technique déploie". Par où il faut s'interroger sur ce qu'il doit en aller de notre attente vis à vis de l'art, vis à vis de "l'obstination du geste artistique" encore aujourd'hui et de ce mot "Art" qui semble retentir comme un signal d'alerte. L'art prend en charge le monde et lui répond: il y a une responsabilité de l'art envers le monde, et si l'art doit toujours être envisagé comme cosmogonique alors il se doit d'exercer sa "responsivité" à la rencontre d'un monde qui n'est plus un cosmos. Et c'est parce qu'il y a, dans un tel non-monde, un déplacement général du schème de la technique (non plus maîtriser des forces dans le but de produire, mais mettre en jeu ostensiblement des raports matériels complexes) que le déplacement corrélatif de l'art doit être envisagé, car celui-ci  "se trouve à présent confronté à la combinatoire qui parle moins de formes, de forces et de réel, que d'une effectivité autonome d'interaction - laquelle engage aussi l'ensemble de nos interactions dans le monde ou en tant que monde, en tant que synergie écotechnique générale". Je dirais alors que c'est à partir d'une telle confrontation aux combinaisons (sans fins) que l'art doit assurer son obstination et proposer des oeuvres, disposer des "signaux sensibles" au coeur battant (partout et nulle part) de la "struction" en cours des choses. Cela doit à chaque fois constituer (chaque oeuvre pouvant faire signe justement vers cet "Art" qu' Hannah Arendt pouvait pointer comme "non-concept mythologisant") une réponse à l'indéfini, aussi bien au "mauvais infini de l'inaccomplissement" qui emporte, outre la technique,  l'art aujourd'hui dans une "déferlante polymorphe de redéfinitions incessantes de l'art et des arts", lesquelles redéfinitions ne répondant jamais de rien....

Juste une remarque pour finir: si les "grands nombres" sont l'indice qu'on ne peut plus mesurer le monde avec les instruments de mesure encore en usage, alors on pourrait penser, il faudrait même penser, que la masse considérable des oeuvres d'art, des artefacts réalisés par les hommes au nom de l'"Art" - masse des images-objets réalisées depuis le début de l'humanité - ne peut plus vraiment être prise en charge et "mesurée"(dans sa manifeste "structionnalité") par le discours de "l'histoire de l'art" encore en vigueur. Je parle ici d'une "histoire de l'art" en tant que n'étant pas hors d'un discours tenu et développé sur des oeuvres, et qui d'une part donne une image de l'ensemble de ces réalisations (leur mondaneïté particulière), et d'autre part propose une compréhension sous forme de récit, de narration, de ce qui a l'air de se passer (et de ne jamais finir), de se produire, par delà la succession temporelle des artefacts, c'est à dire par delà la si linéaire (linéarité parfois présentée comme nécéssaire jusqu'à la nausée) concaténation des formes avec leurs cortèges de légitimations. Comment répondre à (de) cette masse considérable d'artefacts, à cet effet-masse à la manoeuvre parmi les oeuvres,  à l'"Art" dans tous ses états? Peut-être en travaillant à l'intelligence et à la sensibilité d'une "assistance au temps" propre d'un discours forcément alarmé et accablé par la "struction" agissante des artefacts-signaux considérés - ce qui serait aussi: "assister" chaque oeuvre dans sa trajectoire temporelle, mémorielle, jubilatoire et parfois tragique, en tout cas anthropologiquement fondée dans ce qu'elle signale aux hommes d'une humanité en cours d'émergence.....

(Jean-Luc Nancy et Jérôme Lèbre, "Signaux Sensibles" éditions Bayard)         

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