bernard cambon
Abonné·e de Mediapart

8 Billets

0 Édition

Billet de blog 3 juin 2015

Après "Allemagne année zéro" de Roberto Rossellini

bernard cambon
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Alors le Jeudi 28 Mai dernier, je suis allé revoir en début d'après-midi dans une salle non loin du Centre Georges Pompidou, le film réalisé en 1947 par Roberto Rossellini "Allemagne année zéro" et reprojeté en version restaurée HD, dernier opus de sa trilogie sur l'Europe d'après guerre avec "Rome ville ouverte" (1945) et (Paisà" (1946).

J'ai vu le film, aujourd'hui, comme une puissante déambulation sereine dans une Europe, et pas seulement l'Allemagne, condamnée à la résilience mais encore en quête étrange de son peuple, où la décision fictionnelle de Rossellini à l'air de traverser constamment la projection d'un documentaire sur Berlin en ruines. Avec, au début du film, cette scène d'un cheval mort dans la rue et que des habitants-survivants berlinois veulent dépecer sur place, et les dernières scènes si bouleversantes du jeune enfant de 12 ans, Edmund Koehler, qui n'arrive même plus vraiment à jouer simplement dans la rue seul ou avec d'autres enfants pour essayer d'accorder un sens au monde (l'essence de tout jeu sans doute), et qui finit par se jeter du haut d'un bâtiment défoncé juste en face de l'immeuble où il vivait avec sa famille et alors que l'on vient d'emporter la dépouille mortelle de son père qu'il avait lui même empoisonné il y a quelques jours....Et je garde précieusement en moi la justesse de ces mouvements de caméra qui vont découvrir, en plein jour désormais en 1947, la perspective ou le tracé improbable d'une rue, avec de part et d'autre ces accumulations de matières sur lesquelles repoussent déjà toutes sortes de plantes et de fleurs sauvages.

Alors me sont venues à l'esprit, au sortir de la projection, les réflexions du journaliste et écrivain suédois Stig Dagerman qui, dans son reportage de 1946 parmi les villes allemandes détruites, s'emportait contre ses confrères ne cessant de considérer avec un total manque de réalisme et de psychologie selon lui, ainsi qu'un grande paresse intellectuelle, le peuple allemand "comme une masse bien soudée exhalant les effluves glacées du nazisme, et non pas comme une multitude d'individus affamés et grelottant de froid", ajoutant que "la faim est un bien piètre pédagogue". Stig Dagerman cherchait dans ses compte rendus, à ce moment là de l'histoire allemande et européenne, le plus d'humilité possible devant la souffrance, "aussi méritée fût-elle" (Stig Dagerman, "Automne allemand, éd. Actes Sud 1980).

Mais j'ai pensé également aux pages que W.G.Sebald a consacré à la question de la destruction-reconstruction de l'Allemagne au sortir de la seconde guerre mondiale dans son essai "De la destruction comme élément de l'histoire naturelle" (éd. Actes Sud 2004, titre allemand: "Luftkrieg und Literatur"). Sebald y dénonce en quelque sorte ce parti pris décisivemant politique à l'époque de ne considérer la destruction totale, et tous ses effets, "non pas comme l'issue effroyable d'une aberration collective (kollektiven Aberration), mais comme la première étape de la reconstruction réussie (erfolgreichen Wiederaufbaus)", et jusqu'à la légendarisation de cette reconstruction ansi que la quasi liquidation, à ce moment là, de l'histoire allemande qui avait précédé.

Beaucoup de pensées, de références littéraires, philosophiques, artistiques, cinématographiques ("Allemagne année 90 neuf zéro" en 1991 de JL Godard) sont venues habiter le flux de ma conscience, me traverser l'esprit dans tous ses états, parfois avec fulgurance, sur fond de l'actualité, de la vision proprement actuelle, du film de Rossellini. Car si ce film a bien été réalisé en 1947 dans les rues de Berlin en ruines, je ne peux qu'essayer d'en parler ici au présent, en 2015 dans les rues de Paris, depuis un contexte européen et mondial tout autre. Autant dire: en connaissance plus ou moins formulable des pensées qui me hantent dans un environnement historique forcément particulier, et aux prises avec tout ce qu'il y a à voir vraiment et à vraiment entendre.

Et ceci, d'emblée, à peine sortant de la séance, je passe devant ce qui a été jusqu'au début de cette année la librairie allemande à l'enseigne "Marissal Bücher" (j'avais photographié en Janvier l'empreinte négative des lettres de cette enseigne sur la façade alors qu'elles venaient juste d'être retirées), et songeant au dernier livre acheté ici peu avant la fermeture définitive: "Die schrecklichen Kinder der Neuzeit - über das anti-genealogische Experiment der Moderne" de Peter Sloterdijk (éd. Suhrkamp Berlin 2014). Et l'enfant du film de Rossellini, Edmund Koehler, ne devrait il pas être considéré comme à sa façon la terrible figure d'un monde toujours porté au désastre?

Au fond, et dans le prolongement de cette vision présente du film de Rossellini, une pensée m'obsède concernant une possible ou impossible proximité, bien évidemment pacifique et complémentaire, des hommes et des peuples; une pensée au présent qui me vient de la rencontre de ce film avec ce qu'il me semble ressentir et comprendre de ce qui emmortaise problèmatiquement, mais toujours avec une chance à savoir jouer, la France et l'Allemagne. Il n'y a pas, comme indice, la seule fermeture d'une librairie allemande (il n' y a plus à Paris qu'une seule librairie allemande: "Buchladen", rue Burq à Montmartre), il y a aussi le constat d'un déclin de l'enseignement de la langue allemande en France et d'un désintérêt pour la culture d'outre-rhin. Il y a aussi, symbole particulier de cette séquence historique d'un éloignement des histoires françaises et allemandes, le récent abandon de la liaison ferroviaire de nuit entre Paris et Berlin, pour des raison bien entendu de rentabilité... Cela peut paraître sans grande valeur pour une analyse des relations franco(germaniques actuelles, mais il me semble que par delà les seuls arguments économiques cela avait tout de même du sens, ce peuple (au demeurant pas le plus fortuné) voyageant de nuit entre ces deux capitales européennes, prenant le temps d'en effectuer la liaison, et qui enfin par cette trajectoire nocturne sans doute peuplée par bien des rêves s'assurait d'une significative continuité territoriale et humaine des cultures françaises et allemandes, leur réciproques passions.

Mais le fond de ces réflexions qui me viennent consiste peut être en la sensation plus ou moins confuse et la compréhension d'une altération dangereuse de ce qu'il faudrait nommer les "liens de voisinnage", ou "relation de proximité immédiate", altération repérable depuis pas mal de temps déjà. C'est cela: un des effets peut être le plus pervers de la globalisation, de la mondialisation des voyages et des échanges en tous genres et de toutes les régions du monde, l'intense circulation des individus rendue possible, et allant avec le développement d'Internet et l'intensité singulière des informations échangées, consiste-t-il dans une véritable négligence des liens de proximité les plus porteurs de sens entre les hommes et les peuples. Comme si, à partir du moment où l'on pouvait entrer instantannément en contact avec un homme, un peuple, une culture vivant au plus loin de soi, cela ne suffisait plus et tout cas n'avait plus grand intérêt de continuer à entretenir des relations patiemment construites, même et surtout à travers des turbulences historiques parfois effroyables, avec nos voisins immédiats, lesquels se trouvent dès lors perdre beaucoup de leur valeur culturelle et humaine.

 Il y a une intense réflexion, complexe, à assumer avec patience (et discernement!) sur ces questions d'éloignement, et j'ajouterai encore ceci: peut-être qu'un des grands problèmes que l'Europe politique rencontre depuis la fin du siècle dernier est il lié à l'éloignement temporel innexorable de tout ce que le XXe siècle avec en quelque sorte construit vers l'intrication des peuples européens, y compris à travers la puisance tragique de leurs relations conflictuelles (je pense ici principalement à la séquence 1914 - 1945 comme celle d'une guerre civile européenne pour parler comme Enzo Traverso), vers le rapprochement des tous les peuples d'Europe qui sont LE peuple trouvable-introuvable du projet européen (ou de l'Europe en tant que processus). Les innombrables micro-histoires familiales n'étant pas pour rien, et pouvant même être considérées comme essentielles, pour le ressenti de cette imbrication, je dirai imbrogliation, vers la constitution d'un peuple d'Europe. Et qu'il me soit permis ici juste d'adresser un salut à mes propres familles de Rhénanie-Palatinat, en Allemagne, ainsi que des Dolomites en Italie, pensant à tout ce que la dite "Grande Histoire" peut laisser comme traces extrêmement prégnantes dans les générations qui ont à vivre et penser ensemble à travers le temps, et ce depuis l'intelligence ou non de leur succession.

Alors, il est quand même évident que pour un envisagement sérieux et un tant soit peu responsable, non démagogique, de toutes les interrogations ou hypothèses que je n'ai fait ici qu'effleurer, la dernière chose dont nous ayons besoin est d'un pamphlet laissant suinter la plus consternante des germanophobie, ce qui ne veut bien sûr pas dire que les politiques menées par la Chancellerie allemande, tant intérieures qu'extérieures (mais ce dualisme est-il toujours justifié?) ne puisse faire l'objet d'aucune remarque ou critique (et le récent dossier du "Monde Diplomatique" sur l'Allemagne comme "puissance sans désir", numéro de Mai 2015, constitue un élément sérieux à verser à tous ces débats).

Maintenant, alors que par la rue Rambuteau je me dirige vers le jardin des  Archives Nationales, et après un coup d'oeil à la devanture de la librairie des "Cahiers de Colette" (la "biographie intellectuelle" consacrée par E. Gombrich à Aby Warburg est enfin disponible en français, mais lisible désormais en connaissance de la biographie sz Marie-Anne Lescourret et surtout de tous les travaux de Georges Didi-Huberman sur la pensée de Warburg et le sens de son Atlas Mnemosyne comme de celui de sa vie), environ une centaine de pigeons passent au dessus de moi en piquant un sprint comme s'ils avaient un aigle singulièrement monstreux à leur trousse......

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
La nomination d’Éric Coquerel suscite une polémique parmi les féministes
Plusieurs militantes ont affirmé que le député insoumis, élu jeudi président de la commission des finances, a déjà eu un comportement inapproprié avec des femmes. Mais en l’absence de signalement, aucune enquête n’a abouti. L’intéressé dément, tout en admettant avoir « évolué » depuis #MeToo.
par Lénaïg Bredoux et Mathieu Dejean
Journal — Parlement
Face au RN, gauche et droite se divisent sur la pertinence du « cordon sanitaire »
Désir de « rediabolisation » à gauche, volonté de « respecter le vote des Français » à droite… La rentrée parlementaire inédite place les forces politiques face à la délicate question de l’attitude à adopter face à l’extrême droite.
par Pauline Graulle, Christophe Gueugneau et Ilyes Ramdani
Journal — France
Extrême droite : la semaine de toutes les compromissions
En quelques jours, le parti de Marine le Pen s’est imposé aux postes clés de l’Assemblée nationale, grâce aux votes et aux lâchetés politiques des droites. Une légitimation coupable qui n’augure rien de bon.
par Ellen Salvi
Journal — Culture-Idées
L’historienne Malika Rahal : « La France n’a jamais fait son tournant anticolonialiste »
La scène politique française actuelle est née d’un monde colonial, avec lequel elle n’en a pas terminé, rappelle l’autrice d’un ouvrage important sur 1962, année de l’indépendance de l’Algérie. Un livre qui tombe à pic, à l’heure des réécritures fallacieuses de l’histoire.
par Rachida El Azzouzi

La sélection du Club

Billet de blog
Pourquoi les fonctionnaires se font (encore) avoir
3,5 % d'augmentation du point d'indice, c'est bien moins que l'inflation de 5,5%. Mais il y a pire, il y a la communication du gouvernement.
par Camaradepopof
Billet de blog
L’inflation, un poison qui se diffuse lentement
« L’inflation est un masque : elle donne l’illusion de l’aisance, elle gomme les erreurs, elle n’enrichit que les spéculateurs, elle est prime à l’insouciance, potion à court terme et poison à long terme, victoire de la cigale sur la fourmi », J-Y Naudet, 2010.
par Anice Lajnef
Billet de blog
Les services publics ne doivent pas être les victimes de l’inflation
L’inflation galopante rappelle que le monde compte de plus en plus de travailleurs pauvres dans la fonction publique. Les Etats ont pourtant les moyens de financer des services publics de qualité : il faut faire contribuer les plus riches et les multinationales.
par Irene Ovonji-Odida
Billet de blog
Oui, l’inflation s’explique bien par une boucle prix – profits !
Il est difficile d’exonérer le patronat de ces secteurs de l’inflation galopante. C’est pourquoi les mesures de blocage des prix sont nécessaires pour ralentir l’inflation et défendre le pouvoir d’achat des travailleurs. Par Sylvain Billot, statisticien économiste, diplômé de l’Ensae qui forme les administrateurs de l’Insee.
par Economistes Parlement Union Populaire