Denis Roche s'en est allé

Maintenant, bien sûr, avec une intense pensée pour Denis Roche, poète écrivain traducteur éditeur photographe qui vient de mourir, cela nous devons l'admettre, le 2 Septembre dernier, à 77 ans. Et plutôt que de chercher à composer une sorte d'hommage vaguement prétentieux qui ne dirait, au fond, rien à personne, je me  précipite vers un endroit de ma bibliothèque où, rangé entre son dernier recueil de poèmes "Le Mécrit" publié en en 1972 dans la collection Tel Quel (éditions du Seuil) et le si  intelligent et sensible essai de Viviane Forrester "La violence du calme", publié en 1980 toujours aux éditions du Seuil mais dans la collection Fiction & Cie créée et dirigée justement par Denis Roche jusqu'en 2004 - l'essai de Viviane Forrester s'ouvrant sur ce paragraphe qui, depuis ma première lecture à l'époque, me hante: "La foule marche, impassible, visages neutres, voix inaudibles, pas mesurés. Tous ces gens vont mourir. La rue est calme. Ils sont tous condamnés. Ils ne se hâtent pas, ils ne hurlent pas. Ils n'implorent pas: la contrainte est telle qu'ils le savent inutile. Ils passent. Mais où passe la terreur? Où se loge l'oubli? Où se crient les cris, où se pleurent les pleurs? Où se déchaînent les crises, se déclenchent les scènes? A l'intérieur. Dedans. Comme dans notre corps, les viscères, le sang. Ne pas surgir" -  je prends le livre de Denis Roche publié en 1980, titré "Dépôts de savoir & de technique", livre de "mon orgueil et de mon éloignement" comme il le jette et l'écrit d'emblée page 9, puis l'ouvrant page 16  et alors pour vous, ici:

"L'écrivain dira toujours, je dirai toujours: "allons ailleurs", mais où que ce soit, l'étonnant paysagiste de l'histoire, où qu'il se retrouve, inquiet comme une grue qui ne reconnaîtrait pas son marais, se retournera dans ses phrases et s'y frottera peut-être le ventre comme un chien: bien sûr qu'il est partout chez lui, les faits et les entrechocs, les chants tous plus invraisemblables, les guerres, les coïts les plus renversants, l'odeur forte qui flotte sur les gués et toutes les distinctions de la pensée, tout bien sûr se rameute et n'a de cesse de lui courir après. On dira: "c'est son style", mais croyez vous vraiment? Comment être aujourd'hui dans un moment tel que ce soit comme juste entre Cicéron et Marc-Aurèle "où, les dieux étant morts et Jésus-Christ n'étant pas encore, l'homme seul a été?" Veillez à cela: à l'orgueil de se regarder s'en allant".

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.