Thierry Costesèque fait son Western

La nouvelle exposition personnelle de Thierry Costesèque à la Galerie Eric Dupont (138 Rue du Temple à Paris) vient de commencer, et sera visible jusqu'au 24 Juillet prochain. Comme pour chaque exposition dans cette galerie, c'est un véritable dispositif d'images et de médias qui nous est proposé à travers les trois espaces successifs de la "galerie", du "cube" et de la "plateforme"; on peut y rencontrer des peintures, grandes ou petites, des objets multiples et des documents imprimés, ainsi que d'étranges couteaux aux manches de céramiques personnalisés plantés dans le grand mur du fond de la "plateforme". Tout ceci, cette succession de matières et de signes, se laissant voir et lire bien évidemment selon la cohérence et la générosité des décisions  de l'artiste.

Mais je voudrais essentiellement  proposer ici quelques remarques à partir de la vidéo titrée "Western" que l'on peut découvrir projettée dans le premier espace de la galerie, et qui est le film de la performance réalisée par Thierry Costesèque alors en résidence RU à New York en 2014. On voit dans ce montage de 14 minutes Thierry Costesèque, le visage-masque orange, dans un blouson-doudoune noir, incarnant le personnage d'un indien remontant Broadway (l'artère-piste indienne traversant l'île de Manhattan) sur un cheval allant au pas. Trajectoire d'un cavalier indien revenant ainsi sur les terres qui furent celles de son peuple.

La caméra les suit, l'homme et le cheval (nommé "Pumpy") de face, en contre-plongée, alors que Thierry Costesèque ne cesse jamais de tenir son regard droit devant lui, et alors que nous qui le regardons progresser ne cessons du même coup de découvrir l'axe-canyon broadwaysien défilant. Nous savons, bien sûr, tout ce dont cette si singulière avenue de l'île new-yorkaise de Manhattan, achetée en 1626 aux tribus indiennes pour l'équivalent de 24$ environ, comprend de charge historique s'emmêlant avec toutes les expressions de la modernité new-yorkaise. Mais il s'agit bien de cela: "un homme revient sur un territoire et ne le reconnait pas: densité urbaine, automobiles, signalisations, slogans, marques publicitaires, lumières" comme le note Elisabeth Golovina Benois dans le texte de présentation de l'exposition, et précisant que la présence de ce bien étrange cavalier "modifie la perception de l'espace en juxtaposant réalité de la mégalopole et imaginaire du western". Du reste, cette confrontation réalité/fiction constitue une donnée fondamentale de la démarche artistique de Thierry Costesèque.

 L'artiste incarne ici l'intense solitude d'un homme qui revient, et il nous ouvre à la singularité de ce retour lui-même, dans un temps qui n'est manifestement plus le sien (mais à qui peut bien appartenir une époque?); et sa solitude n'en finit pas tout au long du film d'être intensifiée par le choc de ce qu'il rencontre, de ce qui le traverse ou parfois glisse autour de lui. La ville semble ne pas en revenir de le voir passer ainsi: il y a tout un jeu complexe de proximité et de distance avec la présence-prestation de ce cavalier.

L'important est peut-être à ce moment là ce qui se ressent de sa trajectoire à travers la ville comme celle d'une authentique apparition, d'une vision, ou même de la conscience plutôt spectrale d'une mémoire exhumée, remontée, de l'île de Manhattan. Il passe, provenant et allant, cavalier au charisme quasi transcendant pour nous tous, jusqu'à produire des effets nous révèlant toute la "nature" de New York aujourd'hui, cette ville-monde, et cela comme aucune action résolument contemporaine dans sa forme ne parviendrait à le faire. Par lui, c'est bien quelque chose de très lointain (dans le temps) ou de très profondément enfoui (dans les consciences) qui accède à la représentation, et du coup tout ce qui nous paraissait de plus familier et assuré de la matière urbaine se trouve renvoyé à un état de magma perceptif, formel, plus ou moins hostile.

Je pense maintenant à ce que Jean Christophe Bailly notait, à propos de ce qui est visible d'une ville, son "phrasé", entre "la violence massive de l'urbain comme un discours" et la "masse de signes...comme une émanation, comme une sorte d'inconscient urbain qui flotte" pour remarquer enfin que "pas plus que ce qui n'est pas elle, la ville n'a autorité à représenter le monde, mais elle fait monde, elle s'isole en monde, en monde isolé, pour celui qui s'y aventure, qui s'enfonce dans sa puissance d'envoûtement labyrinthique" (in "La phrase urbaine", éd. du Seuil 2013, page 172). Mais il ne s'agit pas ici d'un jeu de labyrinthe: le cavalier et sa monture accomplissent pour nous un parcours dans un espace et un temps dérangés et rendus à la nudité puis la violence de leurs signes, et cette remontée de Broadway s'offre finalement à nous comme l'évidence performative de ce qui ne saurait jamais être décidé comme parfaitement réel ou parfaitement fictif.

Le cavalier, fermement arrimé à sa monture, regarde fixement l'horizon droit devant lui, et s'il s'agit bien là d'une posture qu'on ne saurait qualifier d'humble ou de discrète, il n'y a pas la moindre arrogance qui émane de lui: il y a toute l'assumation d'un positionnement dans le monde selon Thierry Costesèque qui est aussi bien un abord frontal, sans équivoque, de tout ce qui compose ce monde et est rencontré - ce en quoi il est, inextricablement, l'indien de la situation. Du reste, mais je ne développerai pas ici ce point dans les limites d'un simple billet, n'est- ce pas un véritable topos (du premier des hommes ayant dompté et monté un cheval, marquant sa puissance, du plus modeste guerrier à l'empereur ou au condottiere...) que cet homme qui se tient et passe sur son cheval, le plus dignement si possible entre les extrèmes de la glorification et de la fanfaronade? Nous lui accordons une intense dignité parce qu'il semble revenir de loin, et nous nous interrogeons sur notre dignité, les uns non loin des autres, sur son passage, sur son avancée frontale.

Ce que je veux remarquer pour finir, c'est que cette vidéo est, certes, la trace et la preuve d'une performance réalisée par Thierry Costesèque en 2014 sur Broadway, mais que la performance elle-même a constitué le geste ou le moment à sa façon ultime de toute une démarche de l'artiste l'ayant amené à construire, lors de sa résidence à New York, des relations humaines multiples, parfois bouleversantes avec les descendants de tribus indiennes rencontrés. Démarche essentielle pour Thierry Costesèque: et celui ci, depuis longtemps dans son projet artistique puis proposant dans l'actuelle exposition chez Eric Dupont, en dehors de cette vidéo, tout un travail sur sa propre mémoire autour d'une origine complexe (né en 197O à Saïgon, branche de la famille tunisienne...), pourrait peut-être voir tout ou partie de son travail pensé dans la mouvance d'un "art autobiographique" se définissant à partir d'un commissariat de "vie-en-tant-qu'art" - l'art autobiographique se définissant, d'après Matthew Ryan Smith comme "un mode de représentation dans lequel le sujet d'une oeuvre d'art ou son apparence formelle proviennent d'évènements ou de faits tirés de l'expérience vècue et de l'histoire personnelle de l'artiste" (in "Notes sur le commissariat de l'art autobiographique", Revue ESSE n°84, Printemps-Ete 2015).

 Ce que nous voyons, ces 14 minutes d'un personnage de retour immergé dans le flot de la circulation automobile sur Broadway, cavalier indien et Thierry Costesèque indiscernables mais tenant fermement à ceux qu'ils sont sur leur cheval, marchant au pas, ces  minutes donc ne sont que ce qui reste d'une aventure humaine décidée avec intelligence et sensibilité exemplaires par Thierry Costesèque. Et il me semble que cette aventure nous ouvre à la question de ce qu'il peut véritablement en aller, pour nous désormais, du corps d'un artiste dans une ville et le contexte d'une époque où rien ne semble manquer en matière d'images. Et j'ajouterai, pour programme sans doute, que la question de ce qu'il peut vraiment en aller, pour nous désormais, de l'art comme des oeuvres qui s'en rapportent et le manifestent, dans toutes leurs dispositions esthètiques, éthiques et politiques, consiste aussi (et surtout) en une interrogation tendue, patiente, sur ce que nous attendons et exigeons, devons exiger, de nous-même.

Note: le film de Thierry Costesèque "Western" sera projetté dans le cadre du festival Côté Court de Pantin (du 10 au 20 Juin), étant sélectionné pour la compétition dans la section expérimental-essai-art vidéo.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.