Dans "l'entre" de Marc Devade

L'actuelle exposition de peintures de Marc Devade, jusqu'au 26 Mars prochain, à la galerie Bernard Ceysson (rue du Renard à Paris), permet de retrouver une œuvre marquée par une intense relation entre pratique picturale et théorie.

Je suis aujourd'hui plus que jamais convaincu que le chemin que l'on emprunte pour se rendre à une exposition d'oeuvres d'art fait partie de la visite de cette exposition. C'est dire qu'il me semble exister, en amont du parcours proprement dit d'une exposition (mais aussi bien d'une autre façon en aval, tout le temps d'après) une zone traversée et vécue comme en creux de la vie quotidienne, de la guerre en cours des choses, et que l'on ne peut pas concevoir comme n'ayant aucune sorte de rapport plus ou moins passionnel avec l'exposition, les oeuvres et le contexte particulier de leur présentation. Une zone comblée d'attentes, de sensations envahissantes et de pensées surgissantes, d'impacts et d'effleurements, ayant tout à voir et à faire avec la solitude particulière des oeuvres à la rencontre desquelles on va....C'est cette réflexion qui traîne en moi maintenant, revenant d'une visite de l'exposition que consacre la galerie Bernard Ceysson, jusqu'au 26 Mars prochain, d'un superbe ensemble d'oeuvres de Marc Devade réalisées entre 1970 et 1977; des encres sur toile (l'impressionnante "Sans Titre(TG001)" de 1977) ainsi que de plus petits formats carrés sur papier - ensemble d'oeuvres ainsi exposées à des regards contemporains qu'il faut peut être concevoir, d'emblée, comme  saisis, malmenés,  par l'insistance lumineuse des écrans contemporains et la bande plus que jamais passante, déferlante, des images. 

Les regards contemporains: peut-être ceux-là même d'une frontalité brûlée ou bien en cours de dégénérescence et de recomposition au même moment. Le chemin qui m'a conduit jusqu'ici a été celui d'une considération retrouvée pour l'oeuvre de Marc Devade, né en 1943 et disparu en 1983, membre du comité de rédaction de la revue Tel Quel et cofondateur de la revue "Peinture, Cahiers Théoriques", peintre et écrivain, me retrouvant une nouvelle fois en contact avec la puissance visuelle et pensante d'une oeuvre m'emportant dans une belle émotion.

Alors bien sûr, je me souviens du texte que j'avais consacré  aux travaux picturaux de Marc Devade en Mars 1982, et qui avait été publié dans la revue toulousaine "Pictura Edelweiss"; un texte titré "Considera, anima mia" où il était beaucoup question de la rencontre entre l'oeuvre d'art et celui qui la regarde, face à face qui selon moi alors "exigeait l'effort et le risque pris d'une mise en jeu se produisant dans l'amour de l'art". J'étais alors un jeune critique d'art que l'on dirait aujourd'hui émergent, et les pages de plusieurs revues commencaient à accueillir mes remarques et mes comptes rendus d'expositions. Mes préoccupations tournaient déjà à cette époque autour d'un noyau central d'interrogations sur la pertinence des ndiscours critiques et théoriques tenus sur l'art, ainsi qu'en direction d'une problématisation de "l'histoire de l'art": comment parler aux oeuvres plutôt que parler d'elles? Comment penser ce qu'elles ont l'air de savoir (ça-voir) sur nous? Comment rendre compte d'une "histoire" de l'art qui, en tant que discours construit, rend manifestement pas justice à ce qu'il en va du temps et des désirs humains au fil des époques et des oeuvres? J'écrivais sans vraiment trembler notamment ceci dans ce texte sur Devade: "Ce qui rend présentement l'oeuvre (en cours) de Marc Devade invisible ou difficilement visible, c'est justement cette ordonnance structurale intensément classique des toiles qui fait que cette peinture force bien plus les regards à une acuité intelligente et sensible qu'elle ne saute aux yeux ou vient taper à l'oeil", et je me dis (en souriant un peu) que c'était quand même la moindre des choses à remarquer! Et je comprends l'espèce de précipitation dans laquelle j'étais lors de l'écriture de ce texte comme relevant d'une urgence que je n'avais pas encore vraiment tous les moyens de comprendre, de prendre avec moi dans une parole (c'est peut-être toujours la même histoire d'une encore jeune et fragile pensée qui s'empresse de s'embarquer dans des problématiques qu'elle ne peut pas vraiment maîtriser...Mais sait-on jamlais de quoi on parle?). Il me semble néanmoins que je trouvais à dire, dans ce texte, l'essentiel d'une épreuve à la rencontre des séries "Riverrun" et "Nel Mezzo" de Devade, c'est à dire la question d'importance d'un discours sur l'art ébranlé, malmené, à la rencontre de ces champs colorés et de ces peintures de toute évidence exécutées par quelqu'un au plus haut point vivant et pensant.....

Alors, où en suis-je aujourd'hui, et sur fond de mon recueillement dans cette galerie? La question d'un parler d'art, d'une adresse (ou salut) aux oeuvres incompatible avec une "attitude revêche" (sauertöpffischen Gebärden) selon Nietzsche, peut-être; en tout cas, la sensation toujours très insistante d'un domaine du visible et d'un domaine du dicible ayant tout à faire ensemble, solidement imbrogliés dans le temps et au lieu de l'ouvrage, jusqu'à pouvoir être touchés, constatés, dans un tableau ou un discours. Au fond, c'est aussi bien cela: la puissance (et aujourd'hui encore plus que jamais je crois) de l'oeuvre de Marc Devade tient à ce qu'il s'est toujours tenu, vivant et pensant avec le plus d'intensité, entre la peinture réalisée, montrée, et le discours théorique risqué, publié, ce terme "entre" employé ici devant s'entendre depuis ce que François Jullien a pu lui donner et développer comme signification d'ouverture d'un champ tensionnel à partir d'une "défaite du deux" - donc d'un dépassement du simple (et trop strict) battement dialectique. Et je remarque en passant que c'est dans les pages de la revue "Peinture,Cahiers Théoriques" cofondée par Marc Devade que s'est effectué à l'époque tout un travail de découverte et d'étude de la peinture chinoise classique, lequel travail n'a pas été sans quelques effets dans la création picturale de ce moement là. C'est ce que je veux juste remarquer aujourd'hui:  "Marc Devade" s'impose comme le nom propre d'une telle mise en tension décidée, assumée avec constance et relancée entre des peintures exécutées et des textes écrits: et cette mise en tension interpelle aussi bien celui qui tente une parole à la rencontre des oeuvres. Du reste, il est de la plus haute importance de considérer qu'il n'y a jamais de création où des formes, des champs colorés, se reposent pour toujours dans la plénitude de leur stricte présence à eux seuls, au plus loin de ce que l'on pourrait trouver à en dire, comme il n'y a jamais de discours théorique conclusif et serein à propos des oeuvres de l'activité artistique des hommes. Je crois que si l'on ne prend pas en considération la situation et le travail de cet "entre", l'espèce de défi qu'il nous lance continuellement, on ne peut que manquer ce que toute l'oeuvre de Marc Devade propose toujours aujourd'hui de plus pertinent et juste.

.....Un instant avant de sortir de la galerie Bernard Ceysson, regardant devant moi, il y a toutes sortes de structures rectangulaires qui me viennent au regard, encadrant ou emportant dans leur agencement l'encre sur toile "Sans Titre(TG0001)" de 1977, jusqu'à la porte vitrée où se refléte un rectangle fuyant de néon blanc. Alors, de l'autre côté de la rue du Renard, juste aprés le flot des automobiles et les silhouettes des piétons, je remarque le béton gris crasseux du Centre Sportif Saint-Merri, lequel évoque le monumental blockhaus engagé dans une guerre en cours et attendant déjà sa Shamsia Hassani (street artiste afghane intervenant sur des immeubles abandonnés de Kaboul) pour proposer quelques formes et couleurs d'espoir aux habitants survivants... Je sors, un coup d'oeil à droite vers le skyline propre de Notre-Dame m'apparaissant depuis un air dangereusement chargé de poussière, entre un mur recouvert par les affiches roses d'une campagne de street marketing sur la droite et le mot FLEURS d'une enseigne de néon verte à gauche. Il est temps de marcher un peu dans la ville et de ne renoncer à rien, en mémoire et devenir de tout.

"L'"entre" n'a pas d'"en soi",  ne peut exister par soi; à proprement parler, l'"entre" n'"est" pas. Du moins est-il sans qualité. Comment pourrait-on en parler?" (François Jullien, in "L'écart et l'entre"- Leçon inaugurale de la Chaire sur l'altérité", éditions Galilée 2012, page 51

         

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