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Billet de blog 29 juil. 2016

Bernard Dufour, profilage d'un peintre

Le peintre écrivain photographe Bernard Dufour est mort dans la nuit du 21 au 22 Juillet dans sa demeure du Pradié, prés de Foissac (Aveyron). Il avait exposé de récentes peintures en Mai 2015 à la galerie Patrice Trigano à Paris.

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Je me souviens très exactement de m'être rendu, le Vendredi 22 Mai 2015, rue des Beaux Arts à la galerie Patrice Trigano, pour y découvrir une exposition de "peintures récentes" de Bernard Dufour. Avant d'entrer dans la galerie, j'ai remarqué dans la vitrine de Monbrison juste à côté deux statuettes d'art africain (un couple d'ancêtres figés dans un bois sombre) étonnamment éclairées par un reflet parfaitement rectangulaire de lumière solaire, puis dans une autre vitrine sur la droite, une photographie en noir et blanc de Lucien Clergue, l'image plutôt tombée en désuétude d'un nu féminin vraisemblablement appartenant à la série "Née de la vague" (mais qu'est ce qu'être désuet, pour une image? Question d'une nudité esthètisée jusqu'à ne plus rien pouvoir sexuellement énoncer?). En face, au n°5 de la rue des Beaux Arts, une plaque de marbre où j'ai pu lire: "Le 24 Mai 1944 la milice française est venue arrêter dans cet immeuble le poète Guy Robert du Costal et son épouse Yvonne Le Marec résistants de la toute première heure, membres de Libération-Nord ils furent déportés par le dernier convoi le 15 Août 1944 Ils ont donné leur vie pour notre liberté". Je note ceci, parce que je suis désormais convaincu que le trajet qui mène à une exposition fait partie de cette exposition, et que les impressions reçues, ici jusqu'à son seuil, participent à la vie des oeuvres.

Je suis donc entré dans la galerie Patrice Trigano, et me suis retrouvé face à deux "Autoportriats profil" (I et II) accrochés l'un à côté de l'autre, deux huiles sur toile avec lesquelles Bernard Dufour m'a semblé d'emblée avoir fait le point (une mise au point figurative) sur ce qui était en train de se profiler dans sa peinture et comme au bout advenant de sa vie d'homme, les deux parfaitement imbrogliés à ce moment là comme toujours pour lui, mais peut-être avec une intensité de plus que m'a paru manifester ce "petit pan" de joue blanche, de peau-peinture travaillée jusqu'au blanc, dans l'"Autoportrait profil I"; une blancheur recevable comme invasive et venue du plus profond du regard parté par Bernard Dufour sur lui-même, sur sa face de peintre et d'homme si libre.

Alors, face à ces autoportraits de profil se découpant dans l'air du temps à ce moment-là, et à la rencontre des autres oeuvres présentées dans l'exposition, de leurs intensités chromatiques et figuratives si évidentes, singulières, j'ai pensé que pour Bernard Dufour il avait toujours été question d'une "montée au visuel" comme l'on monte au créneau, ou au front, avec toute cette passion de ne jamais cesser d'accéder à son propre regard et d'en dérouler toutes les conséquences sur fond d'insolence envers les catégories d'abstraction etde figuration. J'avais écrit dans un compte rendu de la grande exposition de Bernard Dufour à la Bibliothèque Universitaire de Toulouse le Mirail (et à la galerie Jacques Girard) en Mars 1982 (cela relève pour moi d'une quasi vie antérieure!), et publié dans le numéro 52 dArt Press: "Le "funambulisme au dessus de l'académisme" que cette manifeste avec une intensité exemplaire, par delà tous les remous des évènements culturels historiques, s'est révélé de façon éclatante dans la dimension d'une peinture où un homme aux prises avec ses problèmes d'homme se donne quelque chance de peindre cela seulement qui lui est peignable, dans le "n'importe quoi" subtil de son geste". Ainsi, cette insolence que j'ai noté à la rencontre des oeuvres présentées en Mai 2015 chez Patrice Trigano, la tenue de cette liberté en peinture, aurait toujours tout à voir avec ce que Bernard Dufour, au début des années 80, thématisait dans sa réflexion sur la peinture (et son histoire) comme "n'importe comment" ou "funambulisme au dessus de l'académisme". 

Mais encore, face à ces deux "Autoportraits profil I et II" de Bernard Dufour, et parce que l'on sait, depuis Pline l'Ancien avec son légendaire repérage de l'origine de la peinture, que le profilage d'un homme est toujours une affaire de désirs et de mémoire, je me suis retrouvé au Musée du Louvre, Pavillon Richelieu, 2e étage salle 1, c'est à dire à l'entrée des salles consacrées à la peinture française, devant le portrait de Jean II Le Bon, Roi de France, réputé être le plus ancien portait indépendant peint en France. Peinture sur bois (datée vers 1350) où le (pas tout à fait encore à cette date) souverain est représenté en un "profil absolu" directement inspiré de la numismatique antique, avec un évident souci de vraisemblance et, là aussi, sans doute appuyée ici par le travail du temps, l'insistance d'une tâche informe sur la joue comme venant évoquer l'Histoire qui justement se profile, sa passion, son inévitable marque dans une chair toujours en cours de décomposition-recomposition. Dans l'exécution d'un portrait, et qui plus est d'un autoportrait, on dirait que la réalisation de la ou des joue(s), la saisie de leur carnation, serait pour un peintre une épreuve à part, le défi d'une sorte de miniature et une expérience à l'écart dans la "montée" d'une image portraiturante, comme si à propos de cette surface précise localisée sur le visage ne pouvait qu'être  évoqués non sans exacerbation tant le devenir que la mémoire du modèle, à travers la respiration d'un geste singulier de peinture...

Bernard Dufour est donc mort, dans sa demeure du Pradié prés de Foissac (Aveyron), à l'âge de 95 ans. Alors juste ceci, encore:

"Comme on le sait, "partir" est un euphémisme qui vaut pour mourir, et c'est aussi "mourir un peu". Le départ absolu qu'est la mort (de quelque manière qu'on la conçoive, qu'on lui accorde ou non la valeur d'un retour, elle est toujours ce départ, cette partition de la vie) se profile donc derrière la raison sentimentale du portrait" : Jean-Christophe Bailly, in "L'apostrophe muette, essai sur les portraits du Fayoum", p.106, éditions Hazan 2012.  

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