Merci à Philippe Marlière pour son article remue-méninge sur la laïcité.
J'ai publié sur mon blog overblog, en août dernier, l'article suivant :
Le 7 de ce mois, j’ai publié sur mon blog un article intitulé “ Faut-il interdire le « foulard » à l’université ? » Un des administrateurs du Grand Soir m’a proposé de le déposer sur le site. Les réactions ont été nombreuses, majoritairement hostiles.
À aucun moment, je ne répondais « oui » à la question que j’avais moi-même posée. Mon propos était évidemment ailleurs, de toute façon. Je voulais mettre en garde contre le fait que la religiosité, le religieux progressent dans le domaine et le discours séculiers. Cela n’a sûrement pas commencé avec Nicolas Sarkozy, président de la République française, se signant ostensiblement lors d’une manifestation officielle sans que cela provoque plus que quelques grincements de dents quasi inaudibles. Cela ne s’est certainement pas poursuivi avec des dérogations accordées à des élèves juifs autorisés à ne pas composer le jour du sabbat dans des écoles laïques. Cela n’a pas non plus fini avec le refus d’enfants musulmans de huit ans de participer à des goûters scolaires car le pain ou les chocolatines y côtoient des bonbons dans lesquels peuvent se trouver de la gélatine peut-être fabriquée avec des os de porc.
Suite à mon article, Le Grand Soir a publié un article de Frantz Fanon (mort en 1961) extrait de L’An V de la révolution algérienne, paru en 1959. Dans ce texte, Fanon expliquait comment, en dévoilant les femmes algériennes, la soldatesque française les humiliait pour atteindre les hommes. Je souscris pleinement à ce texte, sauf au dessin qui l’illustre : l’accoutrement de la femme – qui est celui que j’ai surnommé la tente de camping iranienne – n’existait pas en Algérie dans les années cinquante. J’ajouterai qu’un grand et courageux Arabe a également dévoilé les femmes : Habib Bourguiba. Pas pour les mêmes raisons.
Par parenthèse, des correspondants un peu pinailleurs ont estimé que j’aurais dû évoquer l’Arabie Saoudite et non l’Iran, où les femmes se meuvent dans les rues légères et court vêtues, comme le montrent des centaines de photos glanées sur les moteurs de recherche.
Pour convaincre ces correspondants que les choses ont virevolté depuis 55 ans, je leur propose une photo du site Iran-Resist représentant des femmes iraniennes (oui, je sais, vous me direz qu'elles sont occidentalisées...) au pavillon de l'Iran de l’exposition universelle de Montréal en 1967 :
Puisque nous sommes est en Iran, restons-y. Nous sommes au début des années soixante-dix. Le shah d’Iran est au sommet de son pouvoir. Il règne avec l’aide de la Savak, une police politique terrible fondée avec l’aide technique de la CIA et du Mossad. On passe en Afghanistan où, toute chose étant égale par ailleurs, on a l’impression d’être en terre de liberté. On se rend au lycée franco-Afghan de Kaboul, fréquenté par quelques Afghans et Afghanes. Que voit-on sortir du Lycée sur le coup de 17 heures ? Des filles en mini-jupe !
À aucun moment mes contradicteurs ne répondent à ce qui était central dans mon bref article :
« Nous en sommes au point où les pratiques et le discours religieux (pas seulement musulman, bien entendu) sont en train de devenir la norme, les pratiques et le discours laïcs tendant à apparaître comme une gêne, une aberration, quelque chose à combattre séance tenante. Le pire étant l’intériorisation acceptée de cette évolution. »
…
« La laïcité n’est nullement responsable de la “ désintégration ” de nombreux jeunes musulmans français. Le modèle économique, oui. Avec son chômage structurel obligatoire et tellement évident, avec le pouvoir exclusif donné aux actionnaires dans l’entreprise, avec la soumission du politique à la finance. »
Les musulmans de France (hommes et femmes, garçons et filles) sont désormais victimes d’une double aliénation. Le système économique les vrille sur place. Je n’insiste pas. L’aliénation culturelle et religieuse est plus perverse et peut-être plus durable. La première fois que j’ai rencontré des femmes musulmanes, c’était en 1953, dans le village de mes grands-parents, dans le Lot-et-Garonne. Il ne s’agissait pas de femmes de harkis puisque la guerre d’Algérie n’avait pas commencé. Pas de burqua, pas de tchador, pas de voile. Des femmes pas trop intégrées, parlant plutôt mal le français mais vivant globalement comme les autres habitants. Je me suis rendu compte par la suite qu’elles observaient le ramadan de manière relâchée. En matière de boucherie, pas de viande halal, mais la viande de tout le monde achetée chez un boucher juif ayant réussi à échapper à la police de Vichy quelques années auparavant. Il leur préparait le mouton pour le couscous quand elles le demandaient. Il y a peu, je m’installe à la terrasse d’un café de ce même village. Nous sommes en pleine semaine, il est quinze heures. A deux pas, trois jeunes d'origine algérienne âgés de 12 à 15 ans. Ils ne sont pas à l’école, ils glandent. Soudain, j’écarquille les oreilles : ils s’expriment avec l’accent des banlieues parisiennes. Ils appartiennent à la troisième, voire à la quatrième génération, et au lieu de parler comme leurs parents avec l’accent du sud-ouest, ils parlent le français beur de Trappes où ils n'ont jamais mis les pieds. Je me dis qu’on a tout raté et que, mentalement, culturellement, ces gosses n’ont nulle part ou aller. Si demain ils imposent la tente de camping à leur femme, je n’en serai pas étonné.
Comme je ne voudrais pas passer la nuit là-dessus, je finirai par un exemple d’intériorisation insensée auquel j’ai assisté et pris part. Il y a quatre ou cinq ans, les camarades de ma section syndicale organisent un repas froid sur la pelouse de la fac, histoire de nous donner des forces avant d’aller manifester contre la LRU. Nous sommes une vingtaine, tous de gauche, les quatre-cinquièmes totalement athées. Je m’approche et demande en toute innocence :
- Alors, on va saucissonner ?
- Non, pas de saucisson, pas de pâté.
- Pourquoi donc ?
- Si un étudiant ou un collègue musulmans veulent se joindre à nous…
Qu’on n’aille pas me chercher Pierre Cassen, Riposte laïque et je ne sais quel Bloc identitaire… J’ai suffisamment donné.
PS : Pour mémoire, ce que pensait Nasser, dans les années cinquante, du port du voile (qu'il n'a jamais interdit). À ce qu'il dit, le responsable des Frères musulmans, qui voulait voiler toutes les femmes égyptiennes, avait une fille étudiante en médecine qui ne portait pas le voile.
PPS : un lecteur du Grand Soir a déposé sur ce site la photo suivante :
Il a ajouté le commentaire suivant :
Femmes bédouines que j’ai vues au milieu du désert et beaucoup plus cachées que ça.
La crête au milieu du visage a pour effet d’empêcher la femme de regarder de côté sans tourner la tête...
Mais comme ça se passe dans un pays très allié à nos potes anglais, ils y exploitent le pétrole en échange d’une "protection" militaire ( en 1976 l’armée britannique y a bombardé plusieurs villages bédouins refusant de se soumettre à l’autorité du Sultan imposé par la GB, j’ai vu le sol jonché de tombes au milieu des ruines ), personne ne s’en émeut.
J’ai nommé le Sultanat d’Oman, pays hautement stratégique dont il vaut mieux oublier l’existence !
PPPS : Une de mes camarades du Snesup m'envoie ceci, auquel je souscris pleinement :
"Si, effectivement, la question du voile à l'université telle qu'elle est posée aussi bien par une certaine presse que par le ministre de l'intérieur est dangereuse telle qu'elle est posée, si, en plus, elle peut servir de bouc émissaire pour détourner la mobilisation que nous devons organiser concrètement à la rentrée contre l'application de la loi Fioraso, cela ne signifie pas pour autant que nous devons être absents du débat. La question de la laïcité est une question qui est toujours d'actualité et la laïcité est toujours un combat. Rien n'est définitivement acquis dans ce domaine, même en France malgré une tradition maintenant séculaire. Le même Valls qui veut poser la question du voile à l'université déclarait il y a peu "la laïcité ne doit pas être oppressante". On voit bien que le véritable enjeu n'est pas celui de la laïcité.
La question du voile est posée délibérément de façon clivante dans une logique communautariste. Nous sommes de moins en moins dans une logique de laïcité républicaine, mais de plus en plus dans une construction, très anglo-saxonne, d'ailleurs, de cohabitation communautaire que traduisent assez bien à la fois la stigmatisation des populations arabes à travers l'islam, des structures comme le haut comité à l'intégration mis en place par Sarkozy et, au niveau international, la complicité manifeste avec les forces obscurantistes pilotées et financées par les pays du golfe. L'indulgence manifeste (pour ne pas dire le soutien effectif), revendiquée, même, par les pays occidentaux (dont la France) vis-à-vis de forces comme Ennahda en Tunisie, les frères musulmans en égypte, les forces islamistes armées de l'opposition syrienne, ou d'un Erdogan en Turquie montre bien où se situent les enjeux. Nos camarades tuinisiens en lutte pour la laïcité, y compris parfois au péril de leur vie (voir il y a peu les assassinat de Choukri Belaïd et de Mohamed Brahmi) savent très bine où se situent les enjeux et les responsabilités. Nous avons été, nous sommes encore solidaires de leur combat, en particulier à travers le soutien que nous avons manifesté au doyen Kazdaghli dans sa lutte contre l'islamisation de l'université par le pouvoir tunisien, aidé en cela par le bras armé d'Ennahda que sont les groupes salafistes."