Encore un petit coup d'anglicismes

On ne frôle plus le ridicule, on s’y vautre. Combien de fois des directeurs de publications scientifiques ne m’ont-ils pas demandé de leur envoyer un « abstract » d’un article que je leur avais fait parvenir ? Vous me direz que, dans le même temps, outre-Manche, on vous écrit : « Could you send me a résumé of your article ? Mais le combat est très inégal. Actuellement, dans l’université française, on essaie de contourner par tous les moyens la loi (article L 121-3 du Code de l’éducation) qui veut qu’une thèse en France soit rédigée et soutenue en français (ou en latin, by the way). Je serai pour le jour où, en Grande-Bretagne, on pourra soutenir des thèses en français.

Quelle est la différence entre « aparthotel » et « résidence hôtelière » ; « aquabike » et « vélo aquatique » ; « award » et «trophée » ; « babyliss » et « friseur », « badge » et « insigne » (« macaron ») ; « battle » et « bataille » ; « big bang » et « explosion originelle » ; « blind test » et « test à l’aveugle » ; «body » et « justaucorps » (mot du XVIIe siècle) ; « bodybuilding » et « culturisme » (ou « musculation », gonflette») ; « broker » et « courtier » ; « business centre » (mieux : « center », à l’américaine) et « centre d’affaires » ; «challenge » et « défi » ; « challenger » et « concurrent » (« adversaire », opposant », « défieur », « compétiteur », «postulant », « prétendant », candidat au titre ») ; « faire son coming out » et avouer son homosexualité », « sortir du bois » ; « consultant » et « expert-conseil » ; « control panel » et «panneau de configuration » ; « dinghy » et « bateau pneumatique » ; « domestic flight » et « vol intérieur » ; « dream team » et « équipe de rêve » ; « eurobonds » et « euro-obligations » ; « fighting spirit » et « combativité » ; « flashmob » et « mobilisation éclair » (dans « fllashmob », « mob » c’est la foule) ; « freezer » et « congélateur » ; « gang-bang » et « baise collective » ; « go » et « allez » ;

Lorsque les anglicismes changent le sens des mots français. En anglais, « activist » signifie « militant ». En français, l’activisme est une méthode préconisant l’action directe. Il s’agit donc d’une démarche assez violente (l’activisme de l’OAS). Hé bien, désormais, activiste s’utilise à la place de militant. Il n’y a plus d’ordre du jour en français, que des agendas. Car « agenda » signifie ordre du jour, sens qu’il avait autrefois (ce qu’il faut faire aujourd’hui : agenda diei), et non le carnet qui nous accompagne dans la vie de tous les jours. En bon français, une alternative, ce sont les deux aspects d’un même problème : soit je vais au cinéma, soit je reste chez moi. Un chant alternatif nous permet d’écouter deux chœurs, deux chanteurs, deux instruments chantent ou jouent alternativement, en se répondant. Mais, en anglais « alternative » est une solution de rechange, une contrepartie, une autre possibilité. Donc … Le verbe anglais « to complete » ne signifie pas « compléter ». Mais désormais, certains francophones utilisent « compléter » à la place d’«achever », « terminer », « remplir ». Dans les médias, un autre glissement fait des malheurs : « éditer » (« to edit ») à la place de « mettre en forme ». On ne passera pas sous silence l’horrible « éligible » (en bon français « qui peut être élu » dans une élection). Aujourd’hui, si vous êtes « éligible » à la fibre », c’est que vous n’habitez pas un trou perdu et que vous êtes «raccordable » (ou « qualifié » ou « admissible »).

Lorsque les anglicismes font oublier qu’il existe des mots français pour le dire, notre langue s’appauvrit. C’est un phénomène qu’Orwell avait remarquablement décrit dans 1984 : lorsqu’on a « table » et « guéridon », on finit par supprimer « guéridon ». Et puis, un beau jour, on finit par supprimer « liberté », sauf dans des expressions du genre « j’ai la liberté de choix entre pommes de terre et choux ». Une personne « addicte » n’est rien d’autre qu’une personne accro, dépendante, mordue. Ne disons plus « alias » ou « aussi connu sous le nom de mais «aka » (« also known as »). Ne disons plus que tel hôtel à des formules « tout compris » ou « forfaitaires ». Elles sont « all inclusive », mieux « all-in ». Les anglophones, surtout ceux qui parlent le patois (mot non péjoratif pour un linguiste) des Etats-Unis n’ont plus à la bouche que le mot « amazing ». Comme adaptation, on entend donc à tort et à travers dans nos médias «incroyable », alors qu’il existe « ahurissant », « stupéfiant », «étonnant », « sensationnel ». Dans les années soixante, des bandes d’extrême droite en Grande-Bretagne cassaient du Pakistanais. En anglais : « Paki-bashing ». Dans nos médias, il y a désormais du « bashing » à toutes les sauces, alors que nous avons « cassage de gueule », « battage », « débinage », «dénigrement », « bastonnage », « tabassage », « matraquage », « lynchage (acharnement) médiatique », « éreintage », «éreintement », « curée » (célèbre roman de Zola : Le Bashing), « jeu de massacre », « volée de bois », « stigmatisation », «pourrissage ». On « benchmark » à mort désormais. Or il s’agit tout simplement de « référencer », d’«étalonner », de « passer au banc d’essai ».

C’est Canal+ (la branchitude qui finit sous les crocs de Bolloré) qui a lancé le nullard « best of », alors que nous disposons de «premier choix », « florilège », « anthologie », « compilation », « morceaux choisis », « sélection ». Notez qu’un utilisateur exigeant de la langue française n’utilisera pas – à cause des nuances de sens – un mot à la place d’un autre. Des jeunes s’adonnent désormais au « binge drinking ». De mon temps (je suis né après Rabelais), on connaissait les « bitures express », les « beuveries effrénées », les « cuites de compétition ». À noter que, dans ce cas, on appauvrit l’anglais car « binge » peut fort bien renvoyer au cassoulet ou au chocolat (« chocolate binge »), à la boulimie (« binge eating »). Lorsque les Anglais jouent au loto (une activité populaire très répandue), le premier qui a rempli un carton crie « Bingo ! ». Nous avons donc aujourd’hui « bingo » à la place de « bravo », « gagné », «touché », « dans le mille ». Le premier sens du nom « booster » est « amplificateur » (en électricité). On a donc le verbe «booster » en lieu et place de « faire bouger », « stimuler », «revigorer », « dynamiser », « requinquer », « galvaniser » et dix autres synonymes. Pollué par les chaînes du style CNN, nous avons la cultissime expression « Breaking News » alors qu’«alerte info » ou « dernière minute » ravissaient nos parents.

Les travailleurs français exploités ne connaissent plus d’« état dépressif », de « syndrome d’épuisement », de « surmenage ». Ils sont dans un « burn-out ». Ce qui finit par ne plus vouloir dire grand-chose. Contrairement à la phrase de Laerte dans Hamlet : « Tears seven times salt burn out the sense and virtue of mine eye » (« larmes sept fois saléesbrûlez mes yeux et rendez-les impuissants ! »). « Bullshit » (littéralement « merde de taureau»), c’est bien. Mais « mensonge », « foutaise », et surtout «connerie », c’est pas mal non plus. « Céduler » (qui n’est pas encore dans les grands dictionnaires) vient, j’imagine, de « to schedule ». On l’utilise donc à la place de « organiser », « prévoir », « programmer ».

Désormais, à 50 ans, si tu n’as pas ton « coach », tu as raté ta vie. À la rigueur, tu aurais un « conseiller », un « entraîneur », un « répétiteur », un « animateur », un « instructeur », un «moniteur », tu l’aurais presque réussie. Ah, la situation « sous contrôle », surtout quand un incendie a été « fixé » ! Normalement, en français, une situation est « maîtrisée » et un incendie tout bêtement « éteint » (« circonscrit »). Et les avions qui se « crashent » (quand ils ne se « scratchent pas » – sous les ailes, j’imagine). On a le choix entre « écrasement », « choc», « catastrophe », « collision », « heurt ». Les ploucs ne «customisent pas ». Alors qu’ils pourraient « personnaliser », «styliser », « adapter », « apposer leur marque » (leur «empreinte »). Et les « deals » (« dealer » date de 1975) ? On proposera « accord », « négociation », « affaire », « marché », « transaction », « contrat », « échange », « trafic ». «Déforester » est directement inspirer de « deforestation » alors que nous avons « déboiser ».

Les informaticiens ne « suppriment » plus, ils « délètent » (« to delete ») après avoir fait des « risettes ». Par la grâce du «marketing », le « déodorant » a remplacé le « désodorisant ». Son commerce n’a pas encore été « dérégulé » (« déréglementé»). Mais il peut être « dispatché » (« réparti », «distribué », « attribué », « ventilé », « rangé », « classé », «trié », « réparti » avant de faire l’objet d’un « discount » («remise », rabais », « réduction », « escompte », discompte », « ristourne »). Les chômeurs ne sont plus « dégraissés », on les « downsize ». De mon temps, seules les batteries étaient « en charge ». Mais maintenant, avec « in charge of », on est vite «en charge de » au lieu de « responsable de » ou « chargé de ».

Depuis la première guerre d’Irak, les journalistes de plus en plus dépendants sont « embedded ». Ce qui est amusant, c’est que le premier sens de cet adjectif est « enfoncé ». Il ne serait pas fatiguant de dire qu’ils sont incorporés ou intégrés. Les sportifs utilisent des produits « énergisants » Les mêmes substances «fortifiantes ou tonifiantes » ne produiraient pas le même effet. Dans l’entreprise, un « executive » n’est rien d’autre qu’un «cadre ».

Le mot « feeling » tue notre langue qui dispose de « ressenti », « intuition », instinct », « émotion », « sensation », « sensibilité», « flair », « sympathie », « empathie ». Quand Paul McCartney chante “ I’ve got a Feeling ”, qu’a-t-il exactement au plus profond de lui ?

Aujourd’hui, on « finalise ». Avant, on « mettait la dernière main à», on « terminait », on « achevait », on « menait à terme », on « peaufinait », on « réglait », on « entérinait ». Les djeuns flippent. Pas simple car on a le choix entre « trembler de peur », « angoisser », « être angoissé », « se soucier », « avoir peur », « être déprimé » (ou « excité »), « être en désarroi », « s’emballer pour ». Le djeuns a peur de faire un « flop ». Ou un «échec », un « bide », un « fiasco », un « four ». Ce n’est pas le « fun » (« super », « amusant, « drôle », « marrant »). Nous sommes aujourd’hui sollicités par des « flyers ». Avant, c’était des « prospectus », « tracts publicitaires », des « affichettes », des « dépliants », des « plaquettes », des « cartons », des «programmes », des « papillons, des « feuilles volantes ». En informatique, on « forwarde ». Là, l’anglais nous empaume. Une de ses forces est qu’il peut transformer en verbe tout substantif (« I knifed the bread » = « j’ai coupé le pain avec un couteau »), et même des adverbes. « Forward » qui signifie à l’origine « en avant » devient un verbe qui veut dire « expédier », « faire suivre un message », « rediriger », « transmettre », réexpédier », «transférer ».

Cet article a-t-il du « glamour » ? Ou bien du « charme », de la «séduction », de la « sensualité », de l’«élégance », de l’« éclat», du « prestige » ? Peut-être est-il « glossy » (« brillant », « luisant », « glacé », « lustré », « lumineux », «

L’image contient peut-être : 1 personne, gros plan, texte qui dit ’< Comment habiller Glamour’

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.