Sur deux slogans

Sur deux slogans

 

 

Cette photo prise le 10 novembre 2019 lors d’une manifestation contre l’islamophobie pose, selon moi, de sérieux problèmes. Je passe sur le fait que, lors de cette manif', des étoiles jaunes avaient été cousues sur des vêtements de petites filles musulmanes, suscitant l’amalgame entre des enfants parfaitement libres dans la France d’aujourd’hui et des enfants contraints dans la France pétainiste dont, pour beaucoup, le destin se résumait à la mort dans les chambres à gaz. On peut simplement regretter qu’Edwy Plenel se rallia à cette problématique. Je ne me rappelle plus ce qu’en pensa Jean-Luc Mélenchon qui participa à cette manifestation.

 

Cette manifestation n’était pas monolithique. On trouvait des slogans républicains (« Liberté, Égalité, Fraternité »), des slogans clairement en faveur du port du voile (« Les anti foulard sont racistes, tout simplement »), des slogans identitaires (« Français et musulmans, fiers de nos deux identités »), des slogans politiques (« Notre pays va mal, non aux musulmans boucs émissaires »).

 

Je voudrais revenir sur les deux slogans ci-dessous, avec ces deux pancartes brandies par deux jeunes filles noires : « Ensemble contre l’islamophobie », « Votre laïcité, notre liberté ». 


 

Sur deux slogans

 

Il n’est pas difficile – et il est même recommandé – d’adhérer à la lutte contre l’islamophobie, même si ce concept n’est pas très clair. Á proprement parler, l’islamophobie est la crainte, la peur de l’islam. On retrouve le grec φόβος dans claustrophobie (la peur des espaces clos) ou arachnophobie (la peur des araignées). Une dérive s’est produite il y a au moins un demi siècle, si bien que le terme « islamophobie » a fini par signifier « aversion », « hostilité », voire « haine » de l’islam. Le mot ne figure pas dans l’édition 2001 du Grand Robert, ni dans le Littré remanié, ni dans le CNRTL.

 

Que les musulmans – et les autres – en aient conscience ou non, l’usage de « phobie » soulève une épineuse question car il plaque sur un concept sociopolitique une notion de maladie mentale. Camus nous l’avait dit : lorsqu’on nomme mal les choses, on crée de la souffrance. Nous sommes piégés, comme l’avait remarqué un ancien directeur de la revue juive L’Arche : « Le terme d'islamophobie ne renvoie pas à une controverse au sujet de l'islam, mais à une mise en accusation systématique des musulmans, en tant que collectivité ou en tant que personnes. » Charb, le dessinateur de Charlie Hebdo, assassiné par des islamistes, était allé encore plus loin dans son livre posthume Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes : « Si demain les musulmans de France se convertissent au catholicisme ou bien renoncent à toute religion, ça ne changera rien au discours des racistes : ces étrangers ou ces Français d'origine étrangère seront toujours désignés comme responsables de tous les maux. […] Les militants communautaristes qui essaient d'imposer aux autorités judiciaires et politiques la notion d' « islamophobie » n'ont pas d'autre but que de pousser les victimes de racisme à s'affirmer musulmanes. »

 

Le slogan « Votre laïcité, notre liberté » me fait peur. Je passe sur le « votre » que la militante nous lance à la figure avec mépris, comme s’il s’agissait d’une maladie qui se serait emparée de nous. Lors de la très importante manif’ pour Charlie, j’avais été très frappé à Lyon – mais il en eût été de même partout ailleurs en France – par le fait qu’à 98% nous étions entre Blancs et, je dirais même plus, entre familles blanches. Je m’étais fait la réflexion, moi qui suis totalement hostile au communautarisme que j’ai repéré et dénoncé dans un petit livre consacré à la Grande-Bretagne paru en 1971, que la “ communauté ” des Français d’origine ou récemment assimilés était là, présente, consciente, et en famille. Quasiment pas de Noirs et infiniment peu d’Arabes.

 

Le slogan brandi à droite de la photo nous dit violemment cela. Pour la jeune femme qui le revendique et dont je ne sais – mais cela n’a pas d’importance, si elle est née en France ou pas – il n’y a liberté que contre les valeurs de la République. Je cite ce que tout élève de CM2 devrait connaître par cœur, l’article premier de la Constitution française : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. » Nous ne sommes pas au Royaume-Uni qui n’a pas de constitution, qui n’est pas un pays laïque et qui connaît des sujets et non des citoyens. Et des sujets à couleur de peau. Comme Yumza Yousaf, ministre écossais de la Justice, d'origine pakistanaise, qui vient de déclarer qu'il y avait trop de Blancs dans la Fonction publique écossaise, dans les professions médicales et dans les syndicats. Yousaf s'était singularisé lors de son intronisation au Parlement en exigeant de pouvoir prêter serment en ourdou. Ce qui lui avait été accordé.

 

Que l’on soit de nationalité française ou non, la présence sur le sol français implique l’acceptation de toutes les valeurs qui fondent la République. La laïcité n’est pas l’apanage ou la propriété des Blancs, des Français dits de souche ou d’origine. Elle n’est pas non plus une case à cocher, une option facultative. Elle appartient à tous les individus présents sur le sol, en les transcendant. Contrairement à ce que pense cette dame, sa liberté (de cacher ses cheveux, par exemple) ne s’est pas construite contre la laïcité mais grâce à la laïcité, qui a également garanti la pratique – ou pas – de sa religion. Elle a tout à perdre dans ce positionnement à moins que, par choix, elle n'ait décidé de vivre en marge de la République. Á voir...

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