Georges Brassens : premières chansons ; Brassens par Brassens

Georges Brassens. Première chansons (1942-1949). Prologue de Gabriel García Márquez. Paris : le cherche midi, 2021. Édition établie et annotée par Jean-Paul Liégeois.

 

Loïc Rochard. Brassens par Brassens. Prologue de René Fallet. Paris : le cherche midi, 2021. Première édition : 2005.

 

Jean-Paul Liégeois a réuni 68 chansons écrites par Georges Brassens de 1942 à 1949. Un Brassens jeune (il est né en 1921), totalement inconnu, qui se cherche en tant qu’auteur de chansons et, accessoirement, en tant qu’homme. Un homme qui aura cultivé la discrétion comme une religion au point qu’il ira mourir chez un voisin pour que personne ne soit au courant de ses derniers instants et de son enterrement par quelques proches.

 

Ces textes sont influencés par ceux qui ont fait entrer Brassens dans le Panthéon de la chanson. Au premier chef Charles Trenet dont Brassens connaissait par cœur toute l’œuvre. Et puis Jean Tranchant, Vincent Scotto, Johnny Hess, Mireille.

 

Ne cherchez aucune allusion au Front Populaire, à la montée du fascisme en France et de l’hitlérisme en Allemagne, à la guerre, à l’Occupation, au STO où il fut enrôlé, à la Libération. Tout ou presque tourne autour de Brassens jeune amoureux. Avec, cela dit, l’idée fondamentale qu’on ne peut être heureux sans ou contre le reste du monde. En témoignent les quatre premiers vers de la toute première chanson qu’il déposa à la SACEM, écrite en 1940, alors que la Wehrmacht occupe Paris :

 

 

On s’est connus un jour de fête.

Y avait du soleil dans les cieux.

Y avait du bonheur sur les têtes

Et de l’amour dans tous les yeux.

 

 

Chez Brassens, qui cherchera Dieu sa vie durant, un panthéisme laïc est présent dès le début, qu’il exprimera en s’abstrayant de la fureur du monde :

 

 

Lorsque les bois revêtiront

Leurs robes printanières,

Que les fleurs renaîtront,

Pensez à moi.

 

C’était un jour paisible, un jour silencieux

Un jour chargé d’odeurs et de caresses.

 

 

Il s’inspire de Trenet, au plus fort de l’Occupation : « C’est en Chantant Qu’on s’en va Sur les routes d’amour, Les routes du printemps ». Il pense également à Mireille et Jean Nohain : « Vous êtes plusieurs fois passe sur mon chemin, Mais je n’ai pas voulu comprendre ».

 

Rarissimes sont les occasions où Brassens tentera de pulvériser les codes de ses illustres prédécesseurs comme, justement, Trenet a pu le faire :

 

 

Mais la liiiiiigne

Inconnuuuuue

Toujours diiiiigne,

Continuuuuue,

Malgré les invectives

Savamment laxativ’s,

Sa danse excitativ ‘

Dans le ciel.

 

 

Un seul de ses textes, écrit en novembre 1943, rend compte de sa captivité en Allemagne, et c’est pour convoquer des fantasmes sensuels et sexuels : 

 

 

Dans un camp sous la lune endormi,

Il y avait quatre amis d’infortune

Qui parlait de la blonde et la brune,

Dans un camp sous la lune endormi.

 

 

Le fantasme le plus transgressif du jeune auteur étant celui de l’amour physique d’un étudiant pour une directrice d’école :

 

 

C’est dans cette salle de musique

Qu’ils firent pendant plus de deux mois

La culture morale et physique

Qui procure de si doux émois.

 

 

C’est dans son camp de prisonniers que Brassens évoquera, non pas un Paris où les gens ont faim sous la botte allemande, mais un Paris anesthésié, rêveur :

 

 

Paris

S’est endormi

Au rythme d’une pluie d’automne.

Paris n’a point souci

Des gros nuages gris

Qui crèvent.

Car il est endormi.

 

 

C’est vers la fin de cette période que Brassens écrira “ Les amoureux des bancs publics ”, petit chef-d’œuvre repéré par Patachou qui eut le très grand mérite de pousser Brassens sur une scène. Mais, comme le regrettait García Márquez, « plus personne ne s’embrasse dans les rues de Paris. Que sont devenus tous ceux qui s’aimaient tant et qu’on ne voit plus? »

 

Avec un père communiste et une mère catholique, et ne voulant trahir ni l’un ni l’autre, Brassens a trouvé son salut dans des marges, du mouvement libertaire d’une part, et des petites rues et autres impasses parisiennes où il a vécu plusieurs dizaines d’années, même quand le succès avait, depuis un bon moment, sonné à sa porte : « Je n’avais pas d’argent mais je n’en avais pas besoin. Les autres étaient obligés, dans une certaine mesure, d’avoir des contacts avec la société. Moi, je n’en avais pas. » Püppchen, la compagne de sa vie, et lui ne vivront jamais sous le même toit. Il put pousser le culte de la frugalité très loin : « Pendant la guerre, on n’avait pas tellement besoin de manger, on pouvait continuer une petite bohème. » Il se vit par ailleurs comme quelqu’un d’hyper sensible (mélancolique, il dit avoir « une sensibilité d’une fille de 16 ans »), peu enclin aux manifestations extérieures.

 

Très tôt, Brassens fait le choix des réponses individualistes, estimant ne pas connaître de solution collective valable. Ce à quoi Jean Ferrat répondra par “ En groupe, en ligue, en procession ”. On constate que nombre de ses amis sont, majoritairement, des gens de droite, “ anars ” ou pas : Paul Fort, Ventura, Audiard, l’ancien communiste Roger Thérond. C’est ainsi qu’il excuse les engagements les plus répréhensibles et médiocres : « Il y a aussi des gens qui sont gendarmes comme d’autres ses sont engagés dans la LVF et comme d’autres deviennent médecins, parce qu’ils ne savent pas quoi faire ». D’où des contradictions chez ce « solitaire solidaire », « violent doux », athée lecteur des Évangiles.

 

L’alchimie créatrice de Brassens est produite exclusivement par la langue. Loïc Rochard observe qu’il joue avec les mots et que, « malgré lui, des idées passent, une morale surgit, une philosophie se dégage ». Il n’écrit jamais une chanson à brûle-pourpoint. Il développe à partir de deux ou trois mots qui ont fini par se réveiller, « comme des enfants que l’on portera peut-être un jour ». Pas de frichti, de la cuisine lente, amoureusement mijotée. Mais on ne dira jamais assez que Brassens fut largement autant musicien que parolier : « Pour moi, le poème commence toujours par un rythme ; ensuite viennent les mots, ensuite viennent les émotions, ensuite viennent les idées. Au commencement c’est le rythme, pas le verbe. Je m’applique à décalquer la musique et la mélodie sur le texte. Je suis le rythme du vers. Je ne veux absolument pas disloquer, détruire le rythme du vers. […] “ Le Le petit cheval dans le mauvais temps ” : la musique est déjà faite. » Ce n’est pas un hasard si des dizaines de musiciens de jazz ont repris des musiques de Brassens. Des dizaines de thèses ont été consacrées aux paroles de Brassens. On attend une grosse et bonne thèse sur sa musique qui amplifierait le remarquable Georges Brassens de Louis-Jean Calvet (Payot, 1993).

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