Lorsque les anglicismes font oublier qu’il existe des mots français pour le dire, notre langue s’appauvrit. C’est un phénomène qu’Orwell avait remarquablement décrit dans 1984 : lorsqu’on a « table » et « guéridon », on finit par supprimer « guéridon ». Et puis, un beau jour, on finit par supprimer « liberté », sauf dans des expressions du genre « j’ai la liberté de choix entre pommes de terre et choux ».

 

Une personne « addicte » n’est rien d’autre qu’une personne accro, dépendante, mordue. Ne disons plus « alias » ou « aussi connu sous le nom de mais « aka » (« also known as »). Ne disons plus que tel hôtel à des formules « tout  compris » ou « forfaitaires ». Elles sont « all inclusive », mieux « all-in ». Les anglophones, surtout ceux qui parlent le patois (mot non péjoratif pour un linguiste) des Etats-Unis n’ont plus à la bouche que le mot « amazing ». Comme adaptation, on entend donc à tort et à travers dans nos médias « incroyable », alors qu’il existe « ahurissant », « stupéfiant », « étonnant », « sensationnel ». Dans les années soixante, des bandes d’extrême droite en Grande-Bretagne cassaient du Pakistanais. En anglais : « Paki-bashing ». Dans nos médias, il y a désormais du « bashing » à toutes les sauces, alors que nous avons « cassage de gueule », « battage », « débinage », « dénigrement », « bastonnage », « tabassage », « matraquage », « lynchage (acharnement) médiatique », « éreintage », « éreintement », « curée », « jeu de massacre », « volée de bois », « stigmatisation », « pourrissage ». On « benchmark » à mort désormais. Or il s’agit tout simplement de « référencer », d’« étalonner », de « passer au banc d’essai ».

 

C’est Canal+ (la branchitude qui finit sous les crocs de Bolloré) qui a lancé le nullard « best of », alors que nous disposons de « premier choix », « florilège », « anthologie », « compilation », « morceaux choisis », « sélection ». Notez qu’un utilisateur exigeant de la langue française n’utilisera pas – à cause des nuances de sens – un mot à la place d’un autre. Des jeunes s’adonnent désormais au « binge drinking ». De mon temps (je suis né après Rabelais), on connaissait les « bitures express », les « beuveries effrénées », les « cuites de compétition ». À noter que, dans ce cas, on appauvrit l’anglais car « binge » peut fort bien renvoyer au cassoulet ou au chocolat (« chocolate binge »), à la boulimie (« binge eating »). Lorsque les Anglais jouent au loto (une activité populaire très répandue), le premier qui a rempli un carton crie « Bingo ! ». Nous avons donc aujourd’hui « bingo » à la place de « bravo », « gagné », « touché », « dans le mille ». Le premier sens du nom « booster » est « amplificateur » (en électricité). On a donc le verbe « booster » en lieu et place de « faire bouger », « stimuler », « revigorer », « dynamiser », « requinquer », « galvaniser » et dix autres synonymes. Pollué par les chaînes du style CNN, nous avons la cultissime expression « Breaking News » alors qu’« alerte info » ou « dernière minute » ravissaient nos parents.

 

Les travailleurs français exploités ne connaissent plus d’« état dépressif », de « syndrome d’épuisement », de « surmenage ». Ils sont dans un « burn-out ». Ce qui finit par ne plus vouloir dire grand-chose. Contrairement à la phrase de Laerte dans Hamlet : « Tears seven times salt burn out the sense and virtue of mine eye » (« larmes sept fois saléesbrûlez mes yeux et rendez-les impuissants ! »). « Bullshit » (littéralement « merde de taureau »), c’est bien. Mais « mensonge », « foutaise », et surtout « connerie », c’est pas mal non plus. « Céduler » (qui n’est pas encore dans les grands dictionnaires) vient, j’imagine, de « to schedule ». On l’utilise donc à la place d'« organiser », « prévoir », « programmer ».

 

Désormais, à 50 ans, si tu n’as pas ton « coach », tu as raté ta vie. À la rigueur, tu aurais un « conseiller », un « entraîneur », un « répétiteur », un « animateur », un « instructeur », un « moniteur », tu l’aurais presque réussie. Ah, la situation « sous contrôle », surtout quand un incendie a été « fixé » ! Normalement, en français, une situation est « maîtrisée » et un incendie tout bêtement « éteint » (« circonscrit »). Et les avions qui se « crashent » (quand ils ne se « scratchent pas » – sous les ailes, j’imagine). On a le choix entre « écrasement », « choc », « catastrophe », « collision », « heurt ». Les ploucs ne « customisent pas ». Alors qu’ils pourraient « personnaliser », « styliser », « adapter », « apposer leur marque » (leur « empreinte »). Et les « deals » (« dealer » date de 1975) ? On proposera « accord », « négociation », « affaire », « marché », « transaction », « contrat », « échange », « trafic ». Quant au pauvre « déforester » il est directement inspiré de « deforestation » alors que nous avons « déboiser ».

 

Les informaticiens ne « suppriment » plus, ils « délètent » (« to delete ») après avoir fait des « risettes » (« to reset »). Par la grâce du « marketing », le « déodorant » a remplacé le « désodorisant ». Son commerce n’a pas encore été « dérégulé » (« déréglementé »). Mais il peut être « dispatché » (« réparti », « distribué », « attribué », « ventilé », « rangé », « classé », « trié », avant de faire l’objet d’un « discount » (« remise », rabais », « réduction », « escompte », discompte », « ristourne »). Les chômeurs ne sont plus « dégraissés », on les « downsize ». De mon temps, seules les batteries étaient « en charge ». Mais maintenant, avec « in charge of », on est vite « en charge de » au lieu de « responsable de » ou « chargé de ».

 

Depuis la première guerre d’Irak, les journalistes de plus en plus dépendants sont « embedded ». Ce qui est amusant, c’est que le premier sens de cet adjectif est « enfoncé ». Il ne serait pas fatigant de dire qu’ils sont incorporés ou intégrés. Les sportifs utilisent des produits « énergisants » Les mêmes substances « fortifiantes ou tonifiantes » ne produiraient pas le même effet. Dans l’entreprise, un « executive » n’est rien d’autre qu’un « cadre ».

 

Le mot « feeling » tue notre langue qui dispose de « ressenti », « intuition », instinct », « émotion », « sensation », « sensibilité », « flair », « sympathie », « empathie ». Quand Mac Cartney chante “ I’ve got a Feeling ”, qu’a-t-il exactement au plus profond de lui ?

 

Aujourd’hui, on « finalise ». Avant, on « mettait la dernière main à », on « terminait », on « achevait », on « menait à terme », on « peaufinait », on « réglait », on « entérinait ». Les djeuns flippent. Pas simple car on a le choix entre « trembler de peur », « angoisser », « être angoissé », « se soucier », « avoir peur », « être déprimé » (ou « excité »), « être en désarroi », « s’emballer pour ». Le djeuns a peur de faire un « flop ». Ou un « échec », un « bide », un « fiasco », un « four ». Ce n’est pas le « fun » (« super », « amusant, « drôle », « marrant »). Nous sommes aujourd’hui sollicités par des « flyers ». Avant, c’était des « prospectus », « tracts publicitaires », des « affichettes », des « dépliants », des « plaquettes », des « cartons », des « programmes », des « papillons, des « feuilles volantes ». En informatique, on « forwarde ». Là, l’anglais nous empaume. Une de ses forces est qu’il peut transformer en verbe tout substantif (« I knifed the bread » = « j’ai coupé le pain avec un couteau »), et même des adverbes. « Forward » qui signifie à l’origine « en avant » devient un verbe qui veut dire « expédier », « faire suivre un message », « rediriger », « transmettre », réexpédier », « transférer ».

 

Si l’on veut redevenir djeuns mais ne plus ressembler à ce qu’on était (Johnny, Nathalie, Catherine etc.), on se fait « lifter » (« lisser », « retendre », « dérider », « ravaler »), en utilisant éventuellement la technique du « peeling » qui n’est rien d’autre qu’un « pelage ». Ce sont les Nuls de Canal+ (la branchitude sous les crocs de Bolloré) qui ont polarisé l’expression « en direct live ». On a gardé le « live » et on a laissé tomber le « direct ». L’important est de réussir le « show », mot fourre-tout pour « spectacle », « gala », « concert », « parade », « exposition », « séance », « exhibition », « présentation », « tour », « revue », « mise en scène », « représentation », « démonstration », « émission de télé », « émission de radio ». Autre mot fourre-tout : « timing », en lieu et place, selon le sens, de « horaire », « moment », « chronologie détaillée », « minutage précis », chronométrage », « calcul précis », « emploi du temps », « synchronisation », « rythme ». Moins fourre-tout que « top » : « dessus », « haut », « sommet », « tête », « excellence », « supérieur », « meilleur », « préféré », « extrême », « apogée », « summum », « suprême », « remarquable » etc.

 

 

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Cet article a-t-il du « glamour » ? Ou bien du « charme », de la « séduction », de la « sensualité », de l’« élégance », de l’« éclat », du « prestige » ? Peut-être est-il « glossy » (« brillant », « luisant », « glacé », « lustré », « lumineux », « vernis »). L’important est d’« impacter », terme vraiment barbare à la place duquel on devrait trouver « exercer une influence », « toucher », « concerner », « frapper », « affecter », « avoir un impact », avoir des répercussions ». Tout aussi barbare : « implémenter » alors que le français dispose de « mettre en œuvre », « implanter », « installer », « adapter » etc. L’important est de « réaliser » le problème (« se rendre compte de »). « Anyway », soyons « secure » et non « sûr », « de confiance », « sécurisé », « stable ». Mais qu’en pensent les « seniors » (« personnes âgées », « du troisième âge », « aînés », « doyens », « anciens ») ? Leur réponse sera forcément « sensible » (« délicate », « épineuse », « controversée », « confidentielle »). Ou « vintage » (« ancienne », « millésimée », rétro »).

 

On utilise de plus en plus « shifter » alors que nous disposons de « permuter », « intervertir », « inverser », transposer ». On trouve partout « speedé » alors que le français dispose de « agité », « hyperactif », « excité », « suvolté », « nerveux », « amphétaminé », « drogué ». Également « sponsor » au lieu de (selon les sens) « mécène », « parrain », « bienfaiteur », « commanditaire », « financeur », « philanthrope ».

 

Les médias branchés affectionnent le mot « teaser », alors que nous disposons d’« accroche », « aguiche », bande-annonce », « annonce-mystère ». Les Anglais n’utilisent pas le mot « tennisman » (ni « rugbyman » ou « footballer »). Pourquoi pas « joueur de tennis », d’autant que « tennis » vient directement de l’impératif du verbe « tenir » ?

 

Emprunter à tour de bras – volontairement ou involontairement – c'est donc s'appauvrir. C’est se couper de ses racines, les perdre à jamais. Le langage, nos mots, nous permettent de rechercher la vérité. Lorsque l’on dit « blablacar » ou « shifter » ont est, au mieux, dans un délire poétique, au pire dans une posture qui nous amène à considérer les mots comme de simples objets et non comme des signes. « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde, c’est épaissir le mensonge universel », a dit Camus après Brice Parrain. Mal nommer revient à masquer la vérité en repoussant indéfiniment le réel.

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Ah , nous sommes tous si "pressurisés"que nous en perdons notre langue! Et si nos journalistes prenaient comme objectif de s'exprimer correctement.