Henri Goursau, dictionnaire des anglicismes (suite et fin)

Lorsque les anglicismes font oublier qu’il existe des mots français pour le dire, notre langue s’appauvrit. C’est un phénomène qu’Orwell avait remarquablement décrit dans 1984 : lorsqu’on a « table » et « guéridon », on finit par supprimer « guéridon ». Et puis, un beau jour, on finit par supprimer « liberté », sauf dans des expressions du genre « j’ai la liberté de choix entre pommes de terre et choux ».

Lorsque les anglicismes font oublier qu’il existe des mots français pour le dire, notre langue s’appauvrit. C’est un phénomène qu’Orwell avait remarquablement décrit dans 1984 : lorsqu’on a « table » et « guéridon », on finit par supprimer « guéridon ». Et puis, un beau jour, on finit par supprimer « liberté », sauf dans des expressions du genre « j’ai la liberté de choix entre pommes de terre et choux ».

 

Une personne « addicte » n’est rien d’autre qu’une personne accro, dépendante, mordue. Ne disons plus « alias » ou « aussi connu sous le nom de mais « aka » (« also known as »). Ne disons plus que tel hôtel à des formules « tout  compris » ou « forfaitaires ». Elles sont « all inclusive », mieux « all-in ». Les anglophones, surtout ceux qui parlent le patois (mot non péjoratif pour un linguiste) des Etats-Unis n’ont plus à la bouche que le mot « amazing ». Comme adaptation, on entend donc à tort et à travers dans nos médias « incroyable », alors qu’il existe « ahurissant », « stupéfiant », « étonnant », « sensationnel ». Dans les années soixante, des bandes d’extrême droite en Grande-Bretagne cassaient du Pakistanais. En anglais : « Paki-bashing ». Dans nos médias, il y a désormais du « bashing » à toutes les sauces, alors que nous avons « cassage de gueule », « battage », « débinage », « dénigrement », « bastonnage », « tabassage », « matraquage », « lynchage (acharnement) médiatique », « éreintage », « éreintement », « curée », « jeu de massacre », « volée de bois », « stigmatisation », « pourrissage ». On « benchmark » à mort désormais. Or il s’agit tout simplement de « référencer », d’« étalonner », de « passer au banc d’essai ».

 

C’est Canal+ (la branchitude qui finit sous les crocs de Bolloré) qui a lancé le nullard « best of », alors que nous disposons de « premier choix », « florilège », « anthologie », « compilation », « morceaux choisis », « sélection ». Notez qu’un utilisateur exigeant de la langue française n’utilisera pas – à cause des nuances de sens – un mot à la place d’un autre. Des jeunes s’adonnent désormais au « binge drinking ». De mon temps (je suis né après Rabelais), on connaissait les « bitures express », les « beuveries effrénées », les « cuites de compétition ». À noter que, dans ce cas, on appauvrit l’anglais car « binge » peut fort bien renvoyer au cassoulet ou au chocolat (« chocolate binge »), à la boulimie (« binge eating »). Lorsque les Anglais jouent au loto (une activité populaire très répandue), le premier qui a rempli un carton crie « Bingo ! ». Nous avons donc aujourd’hui « bingo » à la place de « bravo », « gagné », « touché », « dans le mille ». Le premier sens du nom « booster » est « amplificateur » (en électricité). On a donc le verbe « booster » en lieu et place de « faire bouger », « stimuler », « revigorer », « dynamiser », « requinquer », « galvaniser » et dix autres synonymes. Pollué par les chaînes du style CNN, nous avons la cultissime expression « Breaking News » alors qu’« alerte info » ou « dernière minute » ravissaient nos parents.

 

Les travailleurs français exploités ne connaissent plus d’« état dépressif », de « syndrome d’épuisement », de « surmenage ». Ils sont dans un « burn-out ». Ce qui finit par ne plus vouloir dire grand-chose. Contrairement à la phrase de Laerte dans Hamlet : « Tears seven times salt burn out the sense and virtue of mine eye » (« larmes sept fois saléesbrûlez mes yeux et rendez-les impuissants ! »). « Bullshit » (littéralement « merde de taureau »), c’est bien. Mais « mensonge », « foutaise », et surtout « connerie », c’est pas mal non plus. « Céduler » (qui n’est pas encore dans les grands dictionnaires) vient, j’imagine, de « to schedule ». On l’utilise donc à la place d'« organiser », « prévoir », « programmer ».

 

Désormais, à 50 ans, si tu n’as pas ton « coach », tu as raté ta vie. À la rigueur, tu aurais un « conseiller », un « entraîneur », un « répétiteur », un « animateur », un « instructeur », un « moniteur », tu l’aurais presque réussie. Ah, la situation « sous contrôle », surtout quand un incendie a été « fixé » ! Normalement, en français, une situation est « maîtrisée » et un incendie tout bêtement « éteint » (« circonscrit »). Et les avions qui se « crashent » (quand ils ne se « scratchent pas » – sous les ailes, j’imagine). On a le choix entre « écrasement », « choc », « catastrophe », « collision », « heurt ». Les ploucs ne « customisent pas ». Alors qu’ils pourraient « personnaliser », « styliser », « adapter », « apposer leur marque » (leur « empreinte »). Et les « deals » (« dealer » date de 1975) ? On proposera « accord », « négociation », « affaire », « marché », « transaction », « contrat », « échange », « trafic ». Quant au pauvre « déforester » il est directement inspiré de « deforestation » alors que nous avons « déboiser ».

 

Les informaticiens ne « suppriment » plus, ils « délètent » (« to delete ») après avoir fait des « risettes » (« to reset »). Par la grâce du « marketing », le « déodorant » a remplacé le « désodorisant ». Son commerce n’a pas encore été « dérégulé » (« déréglementé »). Mais il peut être « dispatché » (« réparti », « distribué », « attribué », « ventilé », « rangé », « classé », « trié », avant de faire l’objet d’un « discount » (« remise », rabais », « réduction », « escompte », discompte », « ristourne »). Les chômeurs ne sont plus « dégraissés », on les « downsize ». De mon temps, seules les batteries étaient « en charge ». Mais maintenant, avec « in charge of », on est vite « en charge de » au lieu de « responsable de » ou « chargé de ».

 

Depuis la première guerre d’Irak, les journalistes de plus en plus dépendants sont « embedded ». Ce qui est amusant, c’est que le premier sens de cet adjectif est « enfoncé ». Il ne serait pas fatigant de dire qu’ils sont incorporés ou intégrés. Les sportifs utilisent des produits « énergisants » Les mêmes substances « fortifiantes ou tonifiantes » ne produiraient pas le même effet. Dans l’entreprise, un « executive » n’est rien d’autre qu’un « cadre ».

 

Le mot « feeling » tue notre langue qui dispose de « ressenti », « intuition », instinct », « émotion », « sensation », « sensibilité », « flair », « sympathie », « empathie ». Quand Mac Cartney chante “ I’ve got a Feeling ”, qu’a-t-il exactement au plus profond de lui ?

 

Aujourd’hui, on « finalise ». Avant, on « mettait la dernière main à », on « terminait », on « achevait », on « menait à terme », on « peaufinait », on « réglait », on « entérinait ». Les djeuns flippent. Pas simple car on a le choix entre « trembler de peur », « angoisser », « être angoissé », « se soucier », « avoir peur », « être déprimé » (ou « excité »), « être en désarroi », « s’emballer pour ». Le djeuns a peur de faire un « flop ». Ou un « échec », un « bide », un « fiasco », un « four ». Ce n’est pas le « fun » (« super », « amusant, « drôle », « marrant »). Nous sommes aujourd’hui sollicités par des « flyers ». Avant, c’était des « prospectus », « tracts publicitaires », des « affichettes », des « dépliants », des « plaquettes », des « cartons », des « programmes », des « papillons, des « feuilles volantes ». En informatique, on « forwarde ». Là, l’anglais nous empaume. Une de ses forces est qu’il peut transformer en verbe tout substantif (« I knifed the bread » = « j’ai coupé le pain avec un couteau »), et même des adverbes. « Forward » qui signifie à l’origine « en avant » devient un verbe qui veut dire « expédier », « faire suivre un message », « rediriger », « transmettre », réexpédier », « transférer ».

 

Si l’on veut redevenir djeuns mais ne plus ressembler à ce qu’on était (Johnny, Nathalie, Catherine etc.), on se fait « lifter » (« lisser », « retendre », « dérider », « ravaler »), en utilisant éventuellement la technique du « peeling » qui n’est rien d’autre qu’un « pelage ». Ce sont les Nuls de Canal+ (la branchitude sous les crocs de Bolloré) qui ont polarisé l’expression « en direct live ». On a gardé le « live » et on a laissé tomber le « direct ». L’important est de réussir le « show », mot fourre-tout pour « spectacle », « gala », « concert », « parade », « exposition », « séance », « exhibition », « présentation », « tour », « revue », « mise en scène », « représentation », « démonstration », « émission de télé », « émission de radio ». Autre mot fourre-tout : « timing », en lieu et place, selon le sens, de « horaire », « moment », « chronologie détaillée », « minutage précis », chronométrage », « calcul précis », « emploi du temps », « synchronisation », « rythme ». Moins fourre-tout que « top » : « dessus », « haut », « sommet », « tête », « excellence », « supérieur », « meilleur », « préféré », « extrême », « apogée », « summum », « suprême », « remarquable » etc.

 

 

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Cet article a-t-il du « glamour » ? Ou bien du « charme », de la « séduction », de la « sensualité », de l’« élégance », de l’« éclat », du « prestige » ? Peut-être est-il « glossy » (« brillant », « luisant », « glacé », « lustré », « lumineux », « vernis »). L’important est d’« impacter », terme vraiment barbare à la place duquel on devrait trouver « exercer une influence », « toucher », « concerner », « frapper », « affecter », « avoir un impact », avoir des répercussions ». Tout aussi barbare : « implémenter » alors que le français dispose de « mettre en œuvre », « implanter », « installer », « adapter » etc. L’important est de « réaliser » le problème (« se rendre compte de »). « Anyway », soyons « secure » et non « sûr », « de confiance », « sécurisé », « stable ». Mais qu’en pensent les « seniors » (« personnes âgées », « du troisième âge », « aînés », « doyens », « anciens ») ? Leur réponse sera forcément « sensible » (« délicate », « épineuse », « controversée », « confidentielle »). Ou « vintage » (« ancienne », « millésimée », rétro »).

 

On utilise de plus en plus « shifter » alors que nous disposons de « permuter », « intervertir », « inverser », transposer ». On trouve partout « speedé » alors que le français dispose de « agité », « hyperactif », « excité », « suvolté », « nerveux », « amphétaminé », « drogué ». Également « sponsor » au lieu de (selon les sens) « mécène », « parrain », « bienfaiteur », « commanditaire », « financeur », « philanthrope ».

 

Les médias branchés affectionnent le mot « teaser », alors que nous disposons d’« accroche », « aguiche », bande-annonce », « annonce-mystère ». Les Anglais n’utilisent pas le mot « tennisman » (ni « rugbyman » ou « footballer »). Pourquoi pas « joueur de tennis », d’autant que « tennis » vient directement de l’impératif du verbe « tenir » ?

 

Emprunter à tour de bras – volontairement ou involontairement – c'est donc s'appauvrir. C’est se couper de ses racines, les perdre à jamais. Le langage, nos mots, nous permettent de rechercher la vérité. Lorsque l’on dit « blablacar » ou « shifter » ont est, au mieux, dans un délire poétique, au pire dans une posture qui nous amène à considérer les mots comme de simples objets et non comme des signes. « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde, c’est épaissir le mensonge universel », a dit Camus après Brice Parrain. Mal nommer revient à masquer la vérité en repoussant indéfiniment le réel.

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