Lors de sa création en 1915, Le Canard Enchaîné avait popularisé le concept de « bourrage de crâne ». Ses fondateurs, les époux Maréchal, avaient vite repéré à quel point le gouvernement et la presse dominante mentaient à propos de l’évolution de la guerre mondiale en cours.
La langue française dispose de plusieurs mots pour désigner, non pas les erreurs que peuvent commettre les journalistes ou les politiques, mais la manière dont ils trompent sciemment le public : désinformation, mésinformation, canular, intoxication, propagande, contre-vérité, ragot. Des mots simples, clairs, qui enrichissent la pensée au lieu de l’appauvrir par un concept vague d’origine étrangère. Car dans notre pays, comme dans le reste du monde, c’est l’expression – d’origine étasunienne – fake news qui s’est imposée, parce que reprise par nos médias et nos politiques paresseux et inféodés au grand Maître d’outre-Atlantique.
Il existe en anglais des mots au singulier qui renvoient à des items au pluriel. Par exemple, le mot « furniture» signifier « des meubles ». Un meuble se dira « a piece of furniture ». « Hair », au sens de « cheveu », est toujours au singulier. Tout comme « aircraft » ou « baggage ». Pour ce qui est de « news », c’est le contraire : il s’agit d’un mot qui porte la marque du pluriel mais le verbe qui le suit est au singulier : « The news is excellent. » Autre exemple : « Billiards is a popular game ». Enfin – tout cela pour dire que la grammaire anglaise n’est pas si simple que cela, il y a des mots qui portent uniquement la marque du pluriel, qui sont suivis d’un verbe au pluriel mais qui renvoient à un objet unique : « My trousers [mon pantalon] are of excellent quality », « Those glasses [cette paire de lunettes] are cheap ».
Pour ce qui nous concerne ici, le mot « fake » ne manque pas d’intérêt. Son étymologie est un peu confuse mais systématiquement péjorative. L’adjectif apparaît comme adjectif dans la langue anglaise au XVIIIe siècle avec le sens de « contrefait ». Puis comme verbe au début du XIXe siècle avec le sens de « dérober ». Enfin comme substantif, toujours au XIXe siècle, avec le sens d’« escroc ». En vieil anglais, on a le mot « feague », en provenance de l’allemand, qui signifie « enjoliver par des moyens artificiels ». Au milieu du XXe siècle, « to fake » prend le sens qu’il a encore aujourd’hui de « simuler ». Attestée en 1894, l’expression « fake news » a été popularisée par Donald Trump en 2016 à l’occasion de la campagne présidentielle.
La « fake news » est une tromperie délibérée, controuvée. Ce n’est pas une erreur, comme le serait une « wrong news », dont le contraire est « true news ». Le contraire de « fake » sera quant à lui « genuine », c’est-à-dire authentique. Dire « fake news » dans la langue de l’Autre que l’on connaît de manière rudimentaire, c’est un peu comme dire « black » et non « noir » : c’est beaucoup moins méchant, parlant, qu’« information fallacieuse ». Dire sans dire tout en le disant. Du politiquement correct à l'état pur.
On ne le répètera jamais assez : un mot n’a pas d’équivalent exact à 100% dans une autre langue car il renvoie à une vision particulière du monde, y compris chez les locuteurs d’une même langue. Lorsqu’un habitant du Pas-de-Calais dit : « le ciel est bleu », il ne “ voit ” pas la même chose que l’habitant de la Côte d’Azur. Ce n’est pas le même ciel, ce n’est pas le même bleu. Je rejoins le journaliste William Audurau qui estime que l’expression « fake news » « contribue lui-même à la duperie et au flou sémantique, puisqu'il désigne en même temps un pastiche humoristique, un appeau à clics, une publication engagée politiquement et même, par abus de langage, un article de presse factuellement erroné. »
En théorie, une loi du 27 juillet 1849 punit « la publication ou la reproduction faite de mauvaise foi de nouvelles fausses de nature à troubler la paix publique ». Le terme « infox », composé de « information » et de « intoxication », a été proposé par la Commission d’enrichissement de la langue française le 4 octobre 2018. Ce mot-valise semblait fort à propos et bien fichu mais il fut inventé en pure perte car nos médias et nos politiques ne purent résister au rouleau compresseur étasunien, à Donald Trump en particulier qui, en 2016, utilisa l’expression, dans Twitter en particulier, quarante fois en vingt semaines.